Liu Xiaobo et Liu Xia, le courage d’esprits libres

, par  DMigneau , popularité : 69%

Liu Xiaobo et Liu Xia, le courage d’esprits libres

Le philosophe et poète Liu Xiabo est mort le 13 juillet après avoir passé plus de 11 ans de sa vie en prison. Son humanisme, ses qualités d’écrivain et de poète, son courage dans la défense des victimes de l’oligarchie au pouvoir lui ont valu de multiples arrestations.

Son épouse, Liu Xia, une artiste, a disparu depuis le 15 juillet. Elle est détenue loin de Pékin sans avoir jamais été inculpée.

« Les hommes assoiffés de liberté sont morts

Mais leurs âmes mortes vivent en résistance. »

Enfants, mère, printemps pour le dix-neuvième anniversaire du 4 Juin

Le 13 juillet 2017, le philosophe Liu Xiaobo, âgé de 61 ans, mourait à l’hôpital de Shenyang, au nord-est de la Chine, d’un « cancer du foie » selon les communiqués officiels.

À l’hôpital, il était toujours prisonnier, gardé dans sa chambre par des policiers ; il y avait été transféré le 26 juin, alors que son cancer était « en phase terminale », sans doute n’avait-on pas jugé utile de le soigner avant qu’il atteigne ce stade

Certaines sources mentionnent qu’il souffrait depuis longtemps d’une « hépatite chronique », d’autres d’une « hépatite B » contractée en prison.

Son épouse, Liu Xia, n’a pas pu avoir accès à son dossier médical.

Des médecins, américains et allemands, ont proposé de le transporter dans un hôpital en Europe où ils envisageaient des traitements possibles.

L’autorisation de cette visite fut un signe « d’humanité » de la part du Parti Communiste à la veille du sommet du G 20 à Hambourg, les 6 et 7 juillet.

Liu Xiaobo et Liu Xia ont pu espérer quelques jours que leur demande de transfert serait acceptée. Mais elle a été rejetée, en dépit de nombreux appels venus de Chine et de l’étranger.

Il est vrai qu’aucun dirigeant « occidental » n’a mentionné ce cas à Xi Jinping.

Des photos montrent Liu Xiaobo certes affaibli, mais debout ; puis son état s’est aggravé brutalement et il est mort à peine une dizaine de jours après la visite des médecins qui l’avaient considéré susceptible de recevoir des traitements.

Une cérémonie funèbre très rapide a eu lieu le lendemain, au cours de laquelle son frère aîné a fait l’éloge du PCC, avant de quitter la salle une cigarette aux lèvres comme s’il venait de réciter une leçon ; le 15 juillet les cendres de Liu Xiaobo ont été dispersées dans la mer afin de ne laisser aucun lieu où il serait possible de se recueillir.

Pourquoi le PCC tient-il à se débarrasser de ce « dissident » après l’avoir condamné à plusieurs reprises à de lourdes peines ?

Il était critique littéraire et philosophe, il a soutenu un doctorat intitulé " Esthétique et liberté humaine " ; professeur de littérature à l’Université normale de Pékin, il a été invité par des universités en Europe, en Australie et à New York.

Il enseignait à l’Université de Columbia quand commencèrent les manifestations pacifiques au printemps 1989.

Il décida de revenir à Pékin et de participer au mouvement. Il réussit à négocier avec la police le retrait d’un millier d’étudiants de la Place Tiananmen mais le terrible massacre de milliers d’autres a continué à le hanter toute sa vie.

Selon la tradition chinoise, les morts injustes deviennent des « âmes errantes » qui ne peuvent trouver l’apaisement, c’est à elles qu’il a dédié le Prix Nobel de la Paix reçu en 2010.

Pendant la cérémonie, il était « représenté » par une chaise vide. Il était en prison, pour la quatrième fois : neuf mois en 1989 à la prison de Qincheng (la Bastille chinoise destinée aux intellectuels) : six mois de mai 1995 à janvier 1996 ; trois ans dans le « camp de rééducation par le travail » de Dalian d’octobre 1996 à octobre 1999.

Il a été condamné le 25 décembre 2009 à onze ans de réclusion pour « subversion au pouvoir d’état », nouveau « crime » gravé sur les tables de la loi en 1997.

C’est la peine la plus lourde jamais prononcée pour ce motif. Son procès a duré deux heures.

Il a été condamné le jour de noël et il est mort la veille des célébrations de la Révolution de 1789 à l’origine de la Déclaration des Droits de l’Homme…

Il a passé onze ans et demi dans les prisons chinoises, dont on connaît la cruauté (tortures diverses, matraque électrique etc.) grâce au livre de Liao Yiwu " Dans l’empire des ténèbres " (2011).

Il a été condamné pour avoir participé à la rédaction de la Chartre 08 pour la démocratie, inspirée de celle de Vaclav Havel.

Défavorable à toute révolution violente, il demandait des réformes légales et constitutionnelles qui aboutiraient à ce que l’on pourrait appeler « un socialisme à visage humain », par opposition au « capitalisme oligarchique » caractérisant la dictature actuelle du PCC.

La Charte 08 proposait notamment la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, un appareil public au service de la nation, la protection des droits de l’Homme, la mise en place de commissions « Vérité et Justice » chargées de " faire la lumière sur les événements historiques " afin de permettre une réconciliation.

En plus de cette Charte, le verdict du tribunal a cité six de ses articles.

Le premier s’achève ainsi : « le jour où la dignité du peuple sera établie, dans les têtes comme dans la loi, sera le moment où les droits de l’Homme de nos compatriotes auront obtenu une garantie institutionnalisée ».

Il oppose à l’argent et au divertissement la liberté et la dignité de chacun.

Le second développe cette valeur : « le noyau du sens moral est la dignité humaine, et l’importance accordée à la dignité est la source naturelle du sens de la justice ».

Il propose une résistance pacifique quotidienne aux mensonges et aux abus de pouvoir.

Le troisième concerne la répression particulièrement « tordue » à l’égard des dissidents : « le régime s’efforce d’éviter de créer des héros dotés d’une haute stature morale et d’une grande réputation à l’étranger » — analyse pertinente de son propre cas !

Le quatrième, intitulé « Le patriotisme despotique du Parti communiste chinois » rappelle que le pouvoir ne lui a pas été conféré par le peuple, mais qu’il a été conquis par la guerre et qu’il maintient l’ordre « par la terreur, la violence et les mensonges idéologiques », particulièrement le patriotisme « qui lui sert à maintenir son pouvoir despotique et à défendre ses intérêts établis ».

C’est aussi vrai, bien sûr, de ceux qui clament que leur pays sera « great again ! »

L’article suivant montre que « le PCC est devenu l’un des plus grands obstacles à la démocratisation mondiale » non seulement par son aide à d’autres dictatures, mais surtout par sa puissance financière.

Le « miracle économique » chinois s’accomplit en causant des dommages terribles à l’environnement, aux libertés publiques et sacrifie la vie de dizaines de millions de travailleurs déplacés privés de droit.

Le dernier article porte sur « les enfants esclaves dans les briqueteries “ noires ” chinoises » : à partir d’une enquête sur les faits d’une rigueur digne de celle de Voltaire à propos de Jean Calas ou de Zola à propos de Dreyfus, Liu Xiaobo démontre la collusion entre les industriels des briqueteries, les fonctionnaires du gouvernement et la mafia chargée d’approvisionner les briqueteries en esclaves en enlevant des enfants à leurs familles.

« C’est précisément parce que le système despotique et son gouvernement ne considèrent pas les gens comme des êtres humains que peuvent se produire des crimes si scandaleux », conclut-il.

Il a aussi pris la défense de paysans dépouillés par les oligarques communistes, de syndicalistes ouvriers, de pratiquants du qi gong, victimes d’une répression féroce.

Les derniers mots de Liu Xiaobo avant sa condamnation au silence rappellent son droit à l’expression libre : « Je ne me considère pas comme coupable, parce que je n’ai fait que mettre en œuvre mon droit constitutionnel à la liberté d’expression, parce que j’ai fait tout mon possible pour assumer mes responsabilités sociales en tant que citoyen chinois »

(« Je n’ai pas d’ennemis »).

Les textes pour lesquels il a été condamnés répondent à l’exigence de Péguy, inscrite en tête du premier numéro de ses " Cahiers de la Quinzaine " le 5 janvier 1900 : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. »

Péguy met en avant ce programme en réaction contre la résolution du Parti socialiste imposant aux journaux de « se conformer strictement aux décisions du Congrès ».

Jaurès lui aussi craignait que le « socialisme d’État » n’aboutisse à une « centralisation despotique » : « pour réprimer les révoltes des délicats, pour supprimer les oppositions intellectuelles, ne sera-t-il pas conduit à organiser un pouvoir dictatorial ? »

(Socialisme et liberté).

Liu Xiaobo et Liu Xia sont de ces « délicats », poètes, esprits libres. À l’occasion du centenaire de l’assassinat de Jaurès, j’ai eu l’occasion de donner plusieurs conférences sur « L’humanisme de Jaurès ». J’ai dédié chacune d’entre elles à Liu Xiaobo, j’espérais qu’il serait libéré en 2020 et qu’il serait possible de lui faire connaître cette dédicace.

Aujourd’hui il nous manque.

Il a été victime de la répression systématique organisée par le PCC qui veut à tout prix éviter le sort du PC d’URSS.

Les dépenses pour la « sécurité intérieure » sont encore plus importantes que les dépenses militaires.

Cette répression a été renforcée depuis les « révolutions de couleur » de 2011. Comme les animateurs de l’association " Memorial " en Russie, les Chinois qui tentent de garder la mémoire des dizaines de millions de victimes des répressions successives organisées par le PCC sont persécutés.

Il fallait que Liu Xiaobo disparaisse afin qu’un témoignage d’une telle qualité éthique et littéraire ne voie jamais le jour.

Chaque année, il écrivait une " Élégie du 4 juin ", il n’y en aura pas pour le trentième anniversaire. Il fallait empêcher un " Archipel du Goulag " (Soljenitsyne) ou des " Récits de la Kolyma " (Chalamov) chinois.

Il le fallait absolument avant 19e Congrès du PCC à l’automne 2017 qui devrait renforcer le pouvoir de Xi Jinping. De nombreux intellectuels, des avocats, des journalistes ont été arrêtés ces derniers mois. Un nouveau dispositif pour bloquer l’accès libre à internet se met en place (« le bouclier d’or »).

Il est à craindre que le silence de Liu Xia fasse aussi partie du plan de répression.

Liu Xia est artiste plasticienne, photographe et poète. Elle a rencontré Xiaobo au milieu des années 1980 et l’a épousé en 1996, alors qu’il était en prison.

Depuis qu’il a reçu le prix Nobel en 2010, elle a été enfermée dans son appartement, étroitement surveillée, autorisée seulement à rendre quelques visites à ses parents et à Xiaobo une fois par mois pendant une demi-heure, avec interdiction d’aborder d’autres sujets que « des nouvelles de la famille ».

Leur correspondance était interdite.

Elle était privée d’internet, de téléphone, interdite de toute communication avec ses amis.

À ce régime, il n’est guère étonnant qu’elle ait été déprimée et qu’elle ait souffert d’une maladie de cœur. Liu Xia a dit que les dissidents chinois et leurs familles subissent une répression cruelle, des tortures physiques et morales dans l’indifférence générale des " démocraties occidentales " où le pragmatisme commercial l’emporte sur le plus élémentaire courage éthique.

Elle a accompagné les derniers jours de Xiaobo à l’hôpital. Elle a dû assister à une parodie de cérémonie funèbre organisée par les autorités.

LIU XIA A DISPARU DEPUIS LE 15 JUILLET.

Personne ne sait où elle se trouve, elle n’est pas retournée à son appartement. Elle est détenue quelque part en Chine sans avoir été ni condamnée ni même inculpée de quoi que ce soit.

Les autorités chinoises restent sourdes à toute demande de ses nouvelles, affirmant avec le plus parfait cynisme qu’elle est « libre » ! Elle souhaite s’exiler en Allemagne où elle pourrait être soignée et reprendre des activités artistiques. Elle n’est pas une dissidente, elle est la veuve d’un philosophe et d’un poète persécuté.

Liu Xiaobo a été écrasé par un système beaucoup plus puissant que celui de l’URSS contre lequel se battait Vaclav Havel, car la Chine s’appuie sur la finance mondiale. Mais sa voix continuera à donner du courage aux esprits libres, à côté de celles de Montaigne, Spinoza, Pascal, Voltaire, Hugo, Thoreau, Zola, Péguy, Jaurès, Lu Xun, Benjamin, Orwell, Bernanos, Simone Weil, Hannah Arendt, Chalamov, Martin Luther King, Mandela

Pour que Liu Xia puisse vivre libre, il nous faut faire connaître son sort. Il nous faut exiger que le pays des Droits de l’Homme prenne position en faveur de la victime innocente d’une répression particulièrement cynique et cruelle.

« Quand les créatures dotées d’intelligence

Deviennent peu à peu insensibles dans l’oubli

Cette mémoire tremblante de fourmi

Maintient l’intégrité de la Terre »

Liu Xiaobo « Pour le neuvième anniversaire du 4 juin ».

Colette Camelin

MediaPart

- Lien de la pétition pour la libération de Liu Xia :

https://www.change.org/p/mme-hidalgo-après-la-mort-de-liu-xiaobo-paris-doit-afficher-son-soutien-à-liu-xia?utm_medium=email&utm_source=notification&utm_campaign=petition_signer_receipt&share_context=signature_receipt&recruiter=40577327

Liu Xiaobo, " La philosophie du porc et autres essais ", Jean Philippe Béja éditeur et traducteur, préface de Vaclav Havel, Gallimard, Bleu de Chine, 2011.

Liu Xiaobo, " Élégies du 4 juin ", Guilhem Fabre traducteur, préface du Dalaï Lama, Gallimard, Bleu de Chine, 2012.

Simon Leys, " Anatomie d’une dictature post-totalitaire ", la Chine d’aujourd’hui, Studio de l’inutilité, 2012.

Hermann Aubié, " From Brittany, in Memory of Liu Xiaobo, Spirit and Voice of Conscience ", August 9, 2017.

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