Leur société et la nôtre

, par  DMigneau , popularité : 0%

Leur société et la nôtre

John Vine. — " Three Prize Pigs " (Trois cochons de compétition), 1865.

" Évidemment, ils se sont goinfrés comme des porcs ".

" Ils ", " McKinsey ".

Le propos est " entendu de la bouche d’un homme au cœur du système ". On ne sait pas qui est l’homme, mais on sait qui rapporte ses propos. C’est Jean-Dominique Merchet, éditorialiste bizarre, entendre : reconnu par la corporation " éditorialiste " quoique faisant souvent " écart " à sa ligne d’uniforme imbécillité.

https://twitter.com/jdomerchet/status/1509407243019689986

Ici, la qualité du rapporteur rend plus difficile d’évacuer pour " complotisme " la véracité du propos rapporté comme le ferait le premier Gilles Le Gendre venu ou le " spécialiste " du complotisme de " France Inter ". On tiendra donc pour " raisonnablement assuré " que : OUI, comme des porcs.

On le tiendra d’autant plus que la porcherie " McKinsey " n’est en fait qu’une réalisation particulière de la porcherie générale qui a pour nom présentable " capitalisme néolibéral ".

Le " capitalisme néolibéral " est cette forme d’organisation de la société qui a pour effet de la mettre entièrement à disposition de la jouissance d’une poignée de porcs rassemblés sous le nom présentable de " le Capital ".

Ici, cependant, les choses deviennent un peu plus compliquées, notamment sous le rapport de ce qui se joue entre « l’État » et " le Capital ". La vision usuelle du simple " libéralisme " plaçait les deux dans un rapport d’antagonisme : « l’État » fait prévaloir ses logiques propres qui ne sont pas nécessairement celles du " Capital ", parfois lui sont contradictoires ; « l’État » " institutionnalise ", réglemente, légifère même, bref : contrarie.

" Le Capital " rêve sa disparition.

Le " néolibéralisme " est une proposition autrement subtile dans laquelle " le Capital " ne parvient pas à ses fins contre « l’État », mais par ses voies mêmes. La société est mise à disposition par « l’État » qui s’est mis à disposition.

Et dans la porcherie, ça jouit très fort.

Sujets de " la Firme "

Vient tout de même un moment où l’on s’interroge.

Parler d’un rapport - s’il est nouveau - entre « l’État » et " le Capital " suppose (logiquement) deux entités distinctes, mais que penser quand la " mise à disposition " tourne à l’inter-pénétration et que, celle-ci franchissant un seuil critique, on finit par ne plus savoir qui est quoi ?

Quand un " banquier d’affaire " devient président, quand les mêmes personnages naviguent indifféremment des postes de pouvoir économiques aux postes de pouvoir politiques, quand par suite les conflits d’intérêts se répandent comme le mildiou ou le phylloxera et désormais quand des cabinets " de consulting " prennent en main les politiques publiques : « État » ?

" Capital " ?

" Étapital " ?

" Ultra-néolibéralisme " ?

Les mots commencent à manquer.

Les mots peut-être, mais pas les " petits noms ".

On connaît celui de " McKinsey " : la " Firme ".

La " Firme ", c’est aussi le " petit nom " que s’est complaisamment donné le quarteron de " têtes à claques " en chaussures pointues qui a entouré Macron en 2017. La coïncidence évidemment ne doit rien au hasard. Dans " l’indistinction " générale, c’est aussi le même imaginaire d’une pauvreté affligeante qui circule d’un bord et de l’autre.

En réalité, c’est un peu davantage.

" La Firme " est, sinon le nouveau nom, du moins le nouvel état rêvé pour la société. Expérimentée d’abord dans des communautés " d’élite ", la forme " Firme " est envisagée pour la communauté toute entière.

On a pu entendre des analyses s’attarder sur le " vide " du discours de Macron, voire son " absence d’idéologie ". Ce sont des diagnostics aussi faux que dangereux. Le hurlement du " projeeeet " était grotesque, mais n’était pas vide de contenus.

Aucun de ceux-ci n’étant présentable, il importait évidemment de les recouvrir avec des mots qui ne disent rien, mais la logomachie est une seconde nature pour les " chaussures pointues " qui sortent de " Sciences Po " ou de " HEC ".

Or, il y a un projet : faire de nous des sujets de la Firme.

Télécharger l’appli " MonPsy " en cas de détresse, écrire des lettres de motivation par dizaines pour émerger de " Parcoursup ", se faire " flasher " le " QR code " pour le moindre mouvement, s’habituer à parler à des robots : voilà comment vivront les sujets de " la Firme ".

Dans les interstices où ils ne sont pas " à disposition ".

Les deux voies du " Capital "

On connaissait la forme classique de la " mise à disposition " du " Capital " : l’exploitation comme salarié.

Le " néo-libéralisme " en aura ajouté une autre, au moins aussi violente : la démolition comme " usager ". Il ne faut pas s’y tromper : la démolition n’est qu’une autre forme de la " mise à disposition ", en fait son préalable. Si bien que " le Capital " a désormais ses deux voies :

- la voie directe des salariés, " exsanguinés " pour " l’actionnaire " ;

- la voie indirecte des " usagers ", abandonnés pour " les investisseurs ", ces bienfaiteurs qu’on n’en finira jamais de remercier pour accepter de suppléer notre impéritie en souscrivant les titres de la dette publique.

Et que nous serions de parfaits ingrats à ne pas les contenter en tout : en acceptant de convenir avec eux que " l’État vit au-dessus de ses moyens " et qu’il va falloir en rabattre de nos habitudes de nababs.

En fermant des écoles, des hôpitaux, des crèches, des bureaux de poste, des tribunaux : caprices de nababs. Et en soumettant ceux qui restent à de légitimes rigueurs, en fait même : aux évidences de la simple " rationalité ".

" Néo-managériale ".

Or, énorme surprise, cette " rationalité-là " - celle des " investisseurs " - est formellement la même que l’autre : celle de " l’actionnaire ".

Dans l’un et l’autre cas, elle commande de réduire l’argent... quand il va à la population.

Ici, " plans sociaux ", " délocalisations ", déréglementations et compression des masses salariales.

Là, plans " d’économie ", fermetures générales, et application du même " knout productiviste " pour faire toujours plus avec toujours moins. Maximisation des " cash-flows " récupérables par " le Capital ", soit directement via les dividendes, soit indirectement via l’appréciation des cours de la " dette publique " dans les marchés de taux.

Et maintenant, de surprise en surprise : au bout des deux canalisations, une seule entité, le capital financier. L’unique instance véritablement directrice dans le monde de " la Firme ", l’unique dépositaire de ce que ses sujets sont invités à reconnaître comme " la rationalité ".

Au nom de laquelle, les cabinets " de conseil " prennent possession de la conduite des « Services publics ».

Et logiquement, en bout de course, l’unicité de procédés applicables à tout.

De là que, si le scandale (actionnarial) " Orpéa-Korian " est d’un dégoût à soulever le cœur, si dans une société qui n’aurait pas encore été " firmisée " en ses médias, il y aurait eu de quoi mettre au grand jour, non pas une affaire particulière, mais la vérité générale du " projeeeeeet " pour l’incriminer définitivement, de là - donc - que la situation des Ehpad publics soit à peine plus reluisante.

Cris de triomphe des " chaussures pointues " : " vous voyez bien que la propriété privée ne fait rien à l’affaire ".

Justement SI.

Deux voies sans doute, mais une seule porcherie en bout de course où l’on se " goinfre " de " cash " avec des restes d’humains broyés dedans.

Conformément au processus " d’indistinction " de « l’Étapital » néolibéral, les deux voies initialement différentes n’en finissent plus elles aussi de se rejoindre jusqu’à fusionner complètement.

Car la paupérisation (la démolition) organisée du « Service public » prépare évidemment le terrain pour l’entrée en scène des services privés, le constat de l’incurie essentielle de l’ « État » conduisant, par simple " déduction ", à celui de la supériorité essentielle de l’ " entreprise ".

Alors débarquent les cliniques privées, les écoles privées, bientôt les universités privées, les chacals du coaching " Parcoursup ", les " plateformes " de toutes sortes, les complémentaires retraites " capitalisées ", etc., toutes admirables initiatives qui substituent la rationalité actionnariale à la rationalité " néo-managériale ", mais c’est la même !

Et bien sûr, en bout de liste, " McKinsey " ; métonymie de l’organisation, par " le Capital ", de la " société-Firme " pour " le Capital ".

Parler d’organisation n’est pas une spéculation : elle est la conséquence logique d’une vision d’ensemble, celle de " la Firme " (des " partners ").

« L’État » échoue, « le Privé » réussit.

Voilà l’unique idée qui remplit les cerveaux de « l’Étapital ».

Olivier Véran a pour premier mouvement de saluer la performance des cabinets " de conseil " dans le montage des " TGV médicalisés " qui a en fait été opéré par les " cheminots " et les fonctionnaires de « l’AP-HP ».

C’est un réflexe.

De Véran à Macron en passant par le nuisible Kohler et le grotesque Attal, tous ces " esprits d’État " ne parient plus un kopec sur « l’État » et ont choisi leur camp. On démolira « l’État », pour en remettre les fonctions au « Privé ».

Et puis on passera (ou retournera) soi-même au « Privé ». De lui avoir ainsi étendu comme jamais le domaine de l’exploitation leur vaudra ce qu’il faut de reconnaissance ; quand on lui organise convenablement les canalisations, la porcherie n’est pas une ingrate.

" Firme et citoyenneté " (une diapositive)

Mais dans les soutes de " la Firme ", qu’est-ce qu’on en pense ?

En temps ordinaire, les " partners " s’en soucient comme de leur premier " PowerPoint ". Mais nous sommes " en campagne ". Et le peuple imbécile s’enflamme " pour un rien ". On fait donc des conférences de presse, on pousse Amélie de Montchalin, tutrice de la DITP (1), le réacteur opérationnel de " la Firme " dans « l’État ».

Elle est supposément envoyée " l’extincteur " à la main. Mais bon sang ne saurait mentir et le naturel revient au galop : " on va apprendre à beaucoup de gens à lire le rapport du Sénat ". C’est toujours aussi convivial, sans " chichi ", et l’on ne pourra pas lui enlever qu’au moins on sait à qui l’on a affaire.

https://twitter.com/LeHuffPost/status/1509118434730258437

Quant à Macron, Benalla un jour, Benalla toujours : " Qu’ils aillent au pénal ! ")…

https://twitter.com/franceinfoplus/status/1508036321318772740

Pour ceux qui peinent encore à saisir quelle idée de la " démocratie " on se fait depuis " la Firme des animaux ", il reste cette information de choix que le gouvernement a chargé les cabinets " de conseil " d’organiser… les " concertations citoyennes ".

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/03/26/derriere-l-essor-de-la-democratie-participative-un-business-florissant-pour-les-cabinets-de-conseil_6119217_4355770.html

Ça n’est plus un " bouclage de la boucle ", c’est presque un geste artistique, une performance contemporaine.

Au début, on croit qu’on rêve et convenons qu’il faut s’administrer à soi-même une ou deux " baffounettes " pour se convaincre qu’on est bien réveillé. Et même ainsi, on ne sait plus si c’est le plus anecdotique, le plus grotesque, ou le plus central et le plus significatif.

En tout cas, on voit ce que c’est qu’une cohérence.

La cohérence à laquelle ces gens veulent livrer la société entière. Il faut vraiment être très limité, ou " gouvernemental ", pour ne voir dans " l’affaire McKinsey " qu’une histoire de régularité des " marchés publics " ou de " fraude fiscale ".

Choix de société

À ce moment, on repense à 1981, quand les uns anticipaient " les chars russes sur la Place de la Concorde " et que les autres prophétisaient" le passage des ténèbres à la lumière " ou qu’on allait " changer la vie ".

Déjà, on parlait de choix entre des " modèles de société ".

On connaît la suite. Mais cette suite n’empêche pas que les problèmes se posent en toute généralité. Ceux de la société que nous voulons, notamment. Un choix dont l’acuité d’aujourd’hui est sans commune mesure avec celui d’alors. Car depuis quatre décennies, le cauchemar s’est considérablement précisé.

On devra d’ailleurs à Macron de l’avoir porté à un degré de clarté inédit. La porcherie va nous détruire, tous, hormis les " partners " et les hallucinés de la classe nuisible qui leur servent de base et voudront " y croire " jusqu’au bout du fantasme.

https://lundi.am/situation

Quant aux réfractaires, à ceux qui ne veulent ni devoir chanter leur motivation pour quémander leur servitude, ni finir en " tourteaux dégraissés " et que la " démocratie " assistée façon " McKinsey " n’aura étonnamment pas réussi à convaincre, on connaît déjà le traitement qui leur sera réservé : police " toute-puissante ", surveillance intrusive, judiciarisation des contestations les plus anodines (2).

C’est en ce point précis que, selon une expression si usitée de l’éditorialisme, " les extrêmes se touchent " ; mais pas ceux auxquels il réserve usuellement cette jonction : non pas, donc, " RN " et " FI " qui ne peut être qualifiée d’ " extrême " et rapprochée de l’autre, que par des individus ayant perdu toute " boussole politique ", mais l’extrême de " la Firme " et l’extrême des fascistes - deux sortes de porcs si l’on veut - donc voués à se retrouver, au moins à se compléter.

Car, en effet la « fascisation » de la société est le complémentaire naturel de sa " firmisation ".

L’état d’atomisation et de " déréliction " générales qu’instaure le " néolibéralisme " crée les conditions idéales pour laisser proliférer les solutions de survie imaginaires de " l’identitarisme " ; les obsessions racistes, " islamophobes " notamment, dont on a vu combien elles s’exprimaient à haute et intelligible voix dans le gouvernement, " repolarisent " le débat public le plus loin possible des opérations réelles de " la Firme " ; et pendant ce temps, la " triangulation électorale " va bon train.

En cette matière, les procédés du " macronisme " auront été à la hauteur de ceux de la " startupisation ". Donner un grand entretien à " Valeurs Actuelles ", exprimer bruyamment l’estime en laquelle on tient ce journal, faire savoir qu’on a réconforté Zemmour à qui avaient été dits de " vilains mots ", s’intéresser à ses vues sur l’immigration, réfléchir ostensiblement aux mérites historiques de Pétain ou de Maurras, laisser faire avec complaisance la construction d’un empire médiatique ouvertement fasciste : toutes ces choses, qui semblent parfaitement contradictoires avec le monde raffiné des " chaussures pointues ", sont en fait absolument cohérentes avec " son projet ", si c’est d’une cohérence indirecte et, bien sûr, vigoureusement déniée.

À plus forte raison dans la dernière " phase de campagne ", quand il est temps de reprendre les postures avantageuses de " l’ouverture " et de " la tolérance " après avoir fait glisser méthodiquement tout le terrain vers « l’extrême droite ».

Pour peu cependant qu’on n’omette pas de voir de quels " stabilisateurs politiques " réels " la Firme " se soutient et que « l’Étapital » a les " chaussures pointues " qui baignent dans la merde, on aura une idée plus complète de ce que les mots " choix de société " engagent en 2022.

De tous les moyens de leur faire droit, le moyen électoral est peut-être le plus imparfait, parfois même le plus trompeur, mais - sans pléonasme ni mauvais jeu de mots - un moyen médiocre vaut mieux que pas de moyen du tout.

Au point où nous en sommes de cette " campagne ", les choses sont suffisamment décantées. Il reste maintenant : la « fasciste », le " fascisateur " et un candidat de Gauche.

" Normalement ", c’est assez simple.

Frédéric LORDON

Source : https://blog.mondediplo.net/leur-societe-et-la-notre

Le Grand Soir.fr

Notes :

(1) La « Direction interministérielle à la transformation publique », comme son nom l’indique, cultive et la promesse de la " transformation " permanente et, partant, celle des contrats de " conduite du changement " permanents. Avec la « Révision générale des politiques publiques » (RGPP) de Sarkozy, la DITP est - par excellence - le lieu de la conversion de « l’État » à la " rationalité " néo-managériale.

(2) Lire " Feu sur les libertés ", Manière de voir, n° 182, avril-mai 2022, en kiosques.