Lettre ouverte aux responsables politiques qui pensent que la culture ne sert à rien

, par  DMigneau , popularité : 100%

Lettre ouverte aux responsables politiques qui pensent que la culture ne sert à rien

Ceux qui, depuis les Villes, les Régions, les Départements, ou l’État, sont en train de passer à la trappe dans ce pays les principes mêmes d’une politique culturelle digne de ce nom et d’en démanteler l’un après l’autre les outils, se rendent-ils bien compte de ce qu’ils font ? Y ont-ils vraiment réfléchi ?

@ Olivier Perrot © Olivier Perrot

Ce n’est pas juste une question politique, au sens étroit du mot, une question de « gauche » ou de « droite ». C’est une attaque contre l’esprit qui concerne chaque être humain pris d’une façon ou d’une autre dans les rets de ce monde utilitariste d’inspiration étatsunienne.

Une attaque d’une violence inouïe contre la capacité de chacun à penser et à ressentir sans se heurter à des murs qui renvoient au domaine de l’utopie tout élan d’invention et de vie.

Qui a intérêt à cela ?

Qui, à terme, en tirera vraiment profit ?

Lorsque le débat est interdit par la disparition progressive des espaces publics, par la domination des industries culturelles dénoncée par Théodor Adorno, par cette transformation de l’art en production d’objets d’admiration béate dont se joua Marcel Duchamp, par des perversions de la langue (mises en scène par Orwell dans 1984 et analysées par Victor Klemperer pour ce qui est du IIIème Reich), lorsque les interconnexions vraies se raréfient, lorsque l’être est forcé à se replier sur lui-même en perdant le sens du commun et le goût de l’échange, la pensée se stérilise et se dessèche.

La pensée de chacun.

Lorsque ceux qui œuvrent dans l’ombre à faire circuler les idées et à nous permettre de rêver ensemble n’ont plus de place pour exister, chaque être humain est appauvri. Chacun le sait en son for intérieur, au secret de sa sphère intime. Mais, dans la vie politique, on s’arrête rarement à ce genre de détails et on les oublie vite. On veut être efficace. Souvenons-nous du temps, pas si lointain, où l’écologie était considérée comme une science superfétatoire et négligeable.

@ Olivier Perrot © Olivier Perrot

Or, sans vouloir offenser les écologistes sincères, la question ne peut se limiter à « sauver la planète ». C’est de l’être humain qu’il s’agit. C’est pourquoi nous ne désespérons pas de faire entendre à certains acteurs politiques que le combat pour ces outils du symbolique qui servent à fabriquer des êtres dotés d’imaginaire, est au moins aussi important pour notre avenir que celui qu’entamèrent en leur temps René Dumont et ses amis pour la défense de notre environnement naturel.

Chacun doit avoir à l’esprit l’urgence de ne pas accepter la déshumanisation de l’humain par les tenants du chiffre. En un mot, de ne pas laisser les comptables écraser les conteurs. Face aux partisans du « trans humanisme », il nous faut défendre une haute idée de l’humanité, quel que soit notre bord.

Il s’agit d’une guerre véritable, mondiale : mercenaires de l’évaluation quantitative contre aventuriers du symbole. Une guerre insidieuse, parfois invisible, mais nous sommes dans l’œil du cyclone.

Lorsque l’échange est bloqué par des murs et des interdits, lorsqu’on prétend que la pensée n’appartient qu’aux penseurs, l’art aux artistes, la politique aux politiques - et tous au commerce mondial - lorsque la liberté de s’imaginer soi-même hors des cages sociales est prohibée, les fondations sont menacées, les cerveaux attaqués dans leur capacité même à construire de la pensée à partir d’une source fiable, reliée à d’autres sources, alimentée d’autres ruisseaux et en grossissant d’autres.

@ Olivier Perrot © Olivier Perrot

Comme l’écrivait Sony Labou Tansi « J’ai peur quand ça se tait. Quand ça ne parle que dedans. L’intérieur est plus impitoyable que le dehors ». Car la pensée ne doit jamais stagner comme une eau croupie dans des cercles restreints, elle doit circuler pour se renouveler, s’oxygéner, faire naître des constructions communes.

Ou encore, comme l’électricité, se relier à la terre, sous peine de court-circuit. Faute de quoi, les humains sont menacés en tant qu’humains. Et c’est ce qui se passe aujourd’hui. Fermer la vanne de cette circulation en enserrant les êtres dans un sac grossier de peur de soi et des autres n’est pas, comme on le croit, une privation infligée aux moins privilégiés qui préserverait les terres protégées de l’« élite », c’est une perte irrémédiable pour chacun.

Ce n’est pas une question d’accès des uns au savoir et aux créations détenus par les autres. Ce dont il s’agit, c’est l’enrichissement de ces savoirs et de ces créations par l’échange permanent. L’eau qui ne circule plus s’appauvrit et perd son oxygène. Cette eau de mauvaise qualité n’abreuve plus personne. Pas même ceux qui pensent l’accaparer. Ils se trompent lourdement, ceux qui s’imaginent pouvoir jouir des grandes eaux de Versailles tout en épuisant les nappes phréatiques.

Quand il n’y a plus d’eau, il n’y a plus d’eau. Pour personne.

Nicolas Roméas

(www.linsatiable.org)

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