Lettre ouverte à la ministre de la culture : Blackface Torreton

, par  DMigneau , popularité : 57%

Lettre ouverte à la ministre de la culture : Blackface Torreton

Matthieu Niango, normalien, agrégé de philosophie, et Guillaume Johnson, chercheur au CNRS et spécialiste des questions raciales interpellent la ministre de la culture à propos de la décision du théâtre de l’Odéon de faire jouer le personnage d’Othello par Philippe Torreton. « Il ne doit pas jouer Othello, parce que les grands rôles du répertoire classique, où des acteurs racisés peuvent démontrer au monde toute leur valeur, sont beaucoup trop rares (...) »

Au royaume de l’égalité, le théâtre pourrait enfin être restitué à sa liberté créative. En ce royaume de l’illusion théâtrale accomplie, les personnages seraient sur scène comme y sont les décors et le temps : des signes. Des supports à l’imagination. Dans ce monde enchanteur et juste, il serait bien indifférent qu’un Noir, qu’un Arabe ou qu’un Blanc incarne Hamlet. Là, peu importe qu’un rôle de femme soit tenu par un homme, ou l’inverse. Deux vieillards peuvent s’y dire de belles choses au balcon de Juliette sans que la salle pousse des « oh ! » ni des « ah ! »

Béatrice Dalle joue Bérénice, Pierre Arditi un bédouin dans une pièce de Genet, et Torreton, sans qu’il n’y ait rien à y redire, Othello à l’Odéon : c’est ce qu’il fera, dans notre monde cette fois, à partir de janvier 2016. On saluerait peut-être alors un metteur-en-scène qui ferait le choix de prendre au figuré tous les passages du texte de Shakespeare suggérant que « Black Othello » (Acte 2 scène 3), « far more fair than black » (Acte 1 scène 3), que le « Maure de Venise » est bien de peau noire ou au moins sombre. Seulement voilà : ce monde est loin, si loin, d’être le nôtre.

Pour s’en convaincre, écoutons le théâtre de l’Odéon justifier son choix de mise en scène : « Othello compte parmi les sommets du répertoire tragique. Mais la pièce est assez peu montée en France. La difficulté que pose le choix de l’interprète pour le rôle-titre y est sans doute pour beaucoup [nous soulignons]. Luc Bondy [metteur-en-scène et directeur de l’Odéon] a demandé à Philippe Torreton d’incarner le Maure de Venise (...) La qualité de la distribution devrait permettre de se concentrer sur les véritables enjeux de l’œuvre plutôt que sur les problèmes soulevés par sa réalisation [nous soulignons]."

Voilà ce qu’on peut lire sur le site du théâtre. Pour l’Odéon et Luc Bondy, ce serait donc parce que les acteurs Noirs et Arabes seraient totalement nuls qu’« Othello » serait si peu joué en France. C’est un peu triste de lire cela quand on sait combien d’élèves de nos meilleures écoles de théâtre sont issus de l’immigration visible. Mais il est vrai qu’il suffirait à n’importe quel chercheur de répertorier le nombre d’acteurs racisés sur les scènes françaises pour constater à quel point les saisons « blanches et sèches » se suivent et se ressemblent dans les théâtres de renom, comme l’Odéon.

L’Odéon ! Un théâtre subventionné, un théâtre que la force de travail de chacun d’entre nous entretient ainsi que tout son personnel, Luc Bondy compris, un théâtre qui admet donc qu’on théorise la nullité d’une catégorie de la population en confiant le rôle d’un Maure à un artiste criant sur tous les toits qu’il est l’ami des opprimés : Philippe Torreton.

Le grand Philippe Torreton ! Qu’on nous autorisera sans doute à rebaptiser du nom de Blackface Torreton, en référence à ses prédécesseurs, notamment américains, qui se peignaient le visage pour jouer ce rôle. Un vrai Noir embrassant une vraie Blanche ? Impensable ! Illégal !

Blackface Torreton rendra-t-il hommage à ses illustres aînés en se cirant la face en noir pour déclamer les vers de Shakespeare sur le ton ampoulé qui lui est familier ? Des larmes d’émotion couleront-elles sur sa mine grimée de mauvais acteur au moment des applaudissements ?

Madame la Ministre, vous aimez à rappeler dans vos discours que vous avez été présidente du Club du XXIe siècle, une association qui milite pour une meilleure représentation des minorités racisées dans la société française. Vous avez récemment rappelé votre volonté de donner sa chance à tout le monde « aussi bien dans les bureaux que sur scène ».

Et voilà que, dans un théâtre sous votre tutelle, Othello, porte-parole de tous les discriminés qui, ayant un peu réussi dans la vie, éprouvent, malgré eux, un sentiment d’imposture destructeur, se font criminels par culpabilité, s’autodétruisent et s’éliminent, voilà qu’Othello deviendrait, avec votre bénédiction, chasse-gardée des acteurs installés ?

Torreton pourra bien se tortiller dans tous les sens : il ne devrait pas jouer Othello. Il ne devrait pas jouer Othello en ces temps de racisme décomplexé. Il ne doit pas jouer Othello, parce que les grands rôles du répertoire classique où des acteurs racisés peuvent démontrer au monde toute leur valeur sont beaucoup trop rares. Il ne devrait pas le jouer parce que ce n’est pas à lui de se faire le tribun des opprimés quand une occasion aussi belle se présente à eux de parler pour eux-mêmes.

Il ne doit pas jouer Othello. Il le sait bien. Mais il s’en moque. Il le jouera quand même. Vous y penserez quand Philippe Torreton, grande figure des salons socialistes, vous dédicacera son prochain livre sur les errances d’un gouvernement à l’échec duquel vous aurez donc tous deux participé.

Ah ! Décidément, Madame la Ministre ! Etre de gauche ou ne pas l’être...

Matthieu Niango et Guillaume Johnson

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