Les opposants russes sont toujours corrompus…

, par  DMigneau , popularité : 0%

Les opposants russes sont toujours corrompus…

À qui profite la lutte anticorruption ?

Mircea Suciu. – « The Garden of My Memories (Self-Portrait) » (Le Jardin de mes souvenirs [autoportrait]), 2013

Photographie : Peter Cox - Zeno X Gallery, Anvers

Des dizaines de milliers de Russes sont descendus dans la rue cet été ; la police « anti-émeute » en a arrêté un nombre record et blessé plus encore.

Ces protestations ont été déclenchées par le refus des autorités moscovites de laisser des candidats de l’opposition se présenter aux élections municipales du 8 septembre. Mais, au-delà de cet enjeu, elles ont catalysé de multiples mécontentements à l’égard du système en place.

Elles s’inscrivent dans la continuité de la contestation née à l’hiver 2011-2012, quand la foule a bravé le froid pour s’opposer à la manipulation des élections par le parti au pouvoir, " Russie unie ", et au retour imminent de M. Vladimir Poutine à la présidence.

Depuis, malgré la formidable répression, les manifestations font partie intégrante du paysage politique russe, accentuant les tensions au sein du régime comme de la population.

Si l’opposition se compose d’un large éventail de courants politiques et idéologiques — libéraux, socialistes, monarchistes, libertariens… —, tous s’accordent sur la nécessité de lutter contre la corruption.

Un thème que M. Alexeï Navalny, qui ne cesse de l’évoquer depuis les années 2000, a réussi à imposer dans le débat.

À travers plusieurs plates-formes, comme son blog " LiveJournal ", son compte " Twitter " ou des opérations médiatiques menées par sa " Fondation anticorruption " (FBK), il expose les fraudes en tout genre, du népotisme à l’enrichissement personnel de fonctionnaires en passant par le vol " à grande échelle " pratiqué par les entreprises d’État.

Il a aussi dévoilé des informations compromettantes sur des figures du Kremlin, à commencer par M. Dmitri Medvedev. Le documentaire « Ne l’appelez pas " Dimon " », produit par la FBK en 2017, révélait la fortune personnelle de l’ancien président, composée de yachts et d’un vaste patrimoine immobilier en Russie comme en Italie, notamment des vignes et un château en Toscane.

Sans aucun doute, la lutte contre la corruption a permis de rallier efficacement l’opposition, contraignant même le régime à aborder publiquement le sujet.

Cette année, lors de son traditionnel dialogue en direct avec des téléspectateurs (triés sur le volet), M. Poutine s’est entendu demander s’il se sentait « personnellement responsable de ce chaos ». « Bien sûr », a-t-il répondu, avant d’affirmer : « Le nombre de délits liés à la corruption est en baisse, essentiellement grâce à notre action soutenue et intransigeante. »

Les enquêtes témoignent de conflits internes à l’élite plutôt que d’un " mécanisme disciplinaire "

En effet, quelques figures " haut placées " ont été arrêtées, tel l’ancien ministre du développement économique Alexeï Oulioukaïev, condamné en décembre 2017 à huit ans de prison pour avoir accepté un " pot-de-vin ". Mais les résultats de tels efforts ont de quoi éveiller des soupçons sur leur sincérité.

L’ancien ministre de la défense Anatoli Serdioukov a, par exemple, été limogé en 2012 à la suite d’un scandale de corruption, puis accusé de « négligence » en 2013, avant d’être amnistié l’année suivante.

Il occupe désormais un poste important (et sans doute grassement payé) chez " Rostec ", le conglomérat militaro-industriel d’État.

Les enquêtes pour corruption semblent donc témoigner de conflits internes à l’élite russe plutôt que d’un mécanisme disciplinaire, et être utilisées comme une arme contre des rivaux.

Les campagnes officielles contre la corruption ne sont guère plus qu’un exercice de communication. Mais l’opposition, elle, désire vraiment s’y attaquer. Pour elle, il ne s’agit que d’incidents de parcours qui ne sont pas inhérents au système ; une fois débarrassé de cette plaie, celui-ci pourrait fonctionner de manière plus juste et plus rationnelle.

Or, cela revient à prendre une caractéristique pour une anomalie : les " orgies d’enrichissement illicite " contre lesquelles s’insurgent — à juste titre — M. Navalny et d’autres ne résultent pas de la cupidité de l’entourage de M. Poutine ; elles font partie de l’architecture même du système.

Elles ne sont pas un phénomène extérieur ou " accidentel " du capitalisme russe contemporain : elles lui sont congénitales.

Pour mieux comprendre cette intrication, il faut revenir aux origines de l’élite " post-soviétique ".

Les médias occidentaux décrivent ses membres comme « d’habiles politiciens » qui ont fait fortune dans " la foire d’empoigne " de l’ouverture à « l’économie de marché », dans les années 1990.

Certaines pratiques étaient peut-être d’une légalité douteuse, mais la loi elle-même n’était-elle pas floue durant cette période chaotique ?

Boris Berezovski (1) incarnait bien cette oligarchie qui a émergé dans les années 1990. Cet ancien vendeur de matériel informatique est devenu propriétaire ou actionnaire de banques, d’une compagnie pétrolière, d’un grand journal et de la plus importante chaîne de télévision russe.

Il a même exercé de hautes fonctions sous la présidence de Boris Eltsine.

Les membres de cette oligarchie ont souvent été comparés aux « barons voleurs » (" robber barons ") de la fin du XIXe siècle aux États-Unis : des hommes dont l’enrichissement par des moyens peu scrupuleux a vite été entouré de respectabilité.

Mais cette représentation ne dit rien du processus qui a permis à ces oligarques d’amasser de telles fortunes. Loin de s’être constituée au terme d’une concurrence impitoyable, la nouvelle " élite russe " est née de la volonté politique de l’État.

Eltsine, pressé de démanteler l’économie soviétique planifiée, a procédé à une privatisation massive des actifs publics dès 1992.

L’opération a pris des formes diverses, comme les « ventes aux enchères des actifs », lors desquelles des citoyens ordinaires pouvaient prendre des parts dans des entreprises pour ensuite les échanger ; ou encore les « privatisations par décret », par lesquelles Eltsine a transféré la propriété d’entreprises entières à des personnes de son choix.

L’ensemble de ces privatisations a permis de créer une nouvelle classe d’oligarques ayant acquis des parts importantes de l’infrastructure productrice de « l’Union soviétique » à des prix ridiculement bas.

Leur point commun n’était pas un " sens des affaires " particulièrement développé, mais une capacité à exploiter leurs liens avec « l’appareil d’État » ; en faisant jouer leur réseau pour obtenir une licence d’exportation, par exemple, ou en promettant de soutenir Eltsine dans sa tentative de se faire réélire en 1996 en échange d’une compagnie pétrolière, comme cela s’est produit avec les « prêts contre actions » de 1995.

« Pour devenir millionnaire dans notre pays, il n’est pas nécessaire d’être une tête »

« Pour devenir millionnaire dans notre pays, expliquait le banquier Piotr Aven, il n’est absolument pas nécessaire d’être une tête ou d’être spécialiste dans un domaine précis. Bien souvent, il suffit d’avoir un soutien actif au sein du gouvernement, du Parlement, des autorités locales et des organes de sécurité.

Un beau jour, votre banque insignifiante est autorisée, par exemple, à mener des opérations avec des fonds publics. Ou alors, des quotas sont vous généreusement accordés pour l’exportation de pétrole, de bois et de gaz.

En d’autres termes, vous êtes promu au rang de millionnaire. »

En arrivant au pouvoir en 2000, M. Poutine s’est publiquement engagé à « liquider la classe des oligarques », suggérant que " le vent avait tourné " et que les grandes fortunes privées n’étaient plus intouchables.

La réalité s’est avérée bien différente.

Loin de réprimer les oligarques, le président a favorisé leur épanouissement. D’après le classement annuel du magazine " Forbes " en 2000, la Russie ne comptait aucun milliardaire ; à la fin de son deuxième mandat, en 2008, ils étaient 82 et ils sont 98 onze ans plus tard, en dépit d’une conjoncture économique morose et des sanctions que la Russie et « l’Occident » se sont mutuellement infligées depuis 2014, date de " l’annexion " de la Crimée.

Ce qui a changé depuis l’arrivée de M. Poutine, ce n’est donc pas la possibilité d’un enrichissement personnel massif, mais l’identité de ceux qui y parviennent et les liens qu’ils entretiennent avec « l’État ».

La plupart des oligarques de l’ère Eltsine ne faisaient pas partie de « l’appareil d’État » ; ils ont profité de ses dysfonctionnements.

Ceux de l’ère Poutine sont plutôt des initiés qui ont su déployer le « pouvoir de l’État » afin de prendre possession d’actifs.

Avec des différences sectorielles : dans les années 1990, alors que le prix des ressources naturelles était généralement bas, les plus grandes fortunes russes étaient concentrées dans les banques, « la finance », la télévision et la « communication ».

Au début des années 2000, la hausse des prix du pétrole, du gaz et des métaux a surtout profité à ceux qui détenaient des actions dans ces secteurs. Parmi ces magnats se trouvaient des proches du Kremlin à la tête d’entreprises publiques qui ont tiré profit de ce que l’on peut appeler un « népotisme capitaliste d’État ».

Néanmoins, cette notion ne rend pas compte de la similitude des méthodes et des priorités entre " entreprises publiques " et privées.

Dans les deux cas, il s’agit d’optimiser la valeur actionnariale et la rémunération des cadres et non d’allouer les bénéfices aux objectifs stratégiques nationaux sans parler de « redistribution des richesses ».

Le résultat revient plus ou moins au même, malgré des différences formelles.

La nature trouble des frontières entre « l’État » et le « monde des affaires » ne date pas de l’ère Poutine et n’indique pas non plus que « l’État » s’immisce dans l’économie pour en prendre le contrôle, ni que des individus particulièrement puissants se trouvent être des escrocs.

La corruption plonge ses racines dans l’imbrication des pouvoirs politique et économique russes qui remonte à la présidence Eltsine et à la formation même de l’économie " post-soviétique ".

Quand un « homme d’affaires » veut s’emparer d’une entreprise concurrente, par exemple, il peut payer des " hauts fonctionnaires " pour effectuer des contrôles fiscaux et des « inspections du travail » jusqu’à ce que le propriétaire s’accorde avec lui sur le prix d’achat.

Ces dix dernières années, ce sont de plus en plus les fonctionnaires qui s’adonnent à de telles pratiques, utilisant leur puissance légale pour obtenir les actifs qu’ils convoitent et illustrant ainsi le proverbe russe : « Nous avons tout pour nos amis et la loi pour nos ennemis. »

Stratégiquement, l’opposition a un intérêt évident à mettre l’accent sur la corruption, compte tenu de l’étendue du phénomène.

Il n’en demeure pas moins que, comme partout dans le monde, un programme politique qui se fonde principalement sur l’opposition à la corruption présente des risques et des limites.

M. Navalny dénonce souvent le gaspillage d’argent public occasionné par la corruption, ce qui est indéniable. Mais cette logique peut aussi sous-tendre une position plus large contre toute intervention de « l’État » et pour « l’économie de marché ».

Ce qui pourrait conduire à justifier des remèdes néolibéraux encore plus brutaux que ceux qu’a déjà connus la Russie, sous prétexte que l’État reste une source de pillage trop abondante.

Des fonctionnaires utilisent leur " puissance légale " pour obtenir les actifs qu’ils convoitent

En outre, la politique de lutte contre la corruption ne remet pas en cause les structures sous-jacentes qui lui ont permis de s’installer.

Il ne s’agit pas d’une " tumeur maligne " qui aurait envahi le « capitalisme russe », mais d’une de ses caractéristiques systémiques.

En définitive, on ne peut mettre un terme à la déprédation dans les mondes entremêlés « des affaires » et de « la politique » sans transformer en profondeur le modèle économique et politique dominant.

Tony Wood,

Écrivain, membre du comité éditorial de la " New Left Review " (Londres), auteur de " Russia Without Putin : Money, Power and the Myths of the New Cold War ", Verso, Londres, 2018.

monde-diplomatique.fr

Note :

(1) L’un des oligarques russes les plus puissants. Accusé de corruption par la Russie, la France et le Brésil, il a fui à Londres, et s’est suicidé (selon la version officielle) en 2013.

Ce texte est une version mise à jour et augmentée de l’article paru dans la version imprimée.