Les leçons du Burkina Faso pour l’Europe

, par  DMigneau , popularité : 29%

Les leçons du Burkina Faso pour l’Europe

Pour Jean-Joseph Boillot et Rahmane Idrissa, les deux auteurs de « L’Afrique pour les nuls » (1), « les leçons pour la France et l’Europe sont claires. Au moment où le super-cycle chinois se termine et ouvre la voie à l’Afrique pour passer du statut de marché frontière à celui d’économie émergente, la transition politique et sociale vers des régimes plus stables et plus inclusifs est la clé du succès. »

Ouvrez Google pour avoir les dernières nouvelles sur le Burkina Faso et vous tombez sur une annonce commerciale de MSF intitulé : « Urgence au BF, les autres ont besoin de vous, faites un don avec MSF ». À quand un regard enfin différent sur l’Afrique ?

Sans doute après cette semaine pleine de rebondissements à Ouagadougou.

Au cours d’une semaine où les Européens n’ont pas réussi à s’entendre pour gérer le sort de 120.000 réfugiés, dont ailleurs un certain nombre d’Afrique (Nigéria, Somalie etc.), l’Afrique de l’Ouest a réussi au contraire à gérer une crise pleine d’enseignements pour l’avenir de l’Afrique mais aussi de l’Europe.

Car comment croire que la question migratoire n’est pas d’abord celle du succès des transitions politiques et économiques d’un continent qui va allègrement vers les 2 milliards d’habitants en 2050 et plus de 4 milliards en 2100, selon les dernières projections 2015 des Nations unies ? À ce rythme, et en raison de nos proximités géographique et historique, c’est bien plusieurs dizaines de millions d’Africains qui ont vocation à venir en Europe soit en situation de crise, soit dans un jeu à somme positive pour l’Afrique et pour l’Europe, véritable puits de dépression démographique dans les 30 ans à venir, mais aussi à quelques kilomètres d’une possible nouvelle frontière économique au XXIe siècle.

Que nous enseigne à chaud le putsch manqué au Burkina Faso ?

Trois enseignements majeurs à ce jour qui auraient sans doute justifié une couverture médiatique de premier plan par les grands médias français puisque nos cousins d’Afrique vont jouer un rôle croissant sur notre vie quotidienne.

• D’abord, l’ère des putsch militaires semble révolu et d’abord en raison d’une évolution interne des sociétés africaines qui ne permet plus notamment à des acteurs étrangers de les déstabiliser en profitant de leurs faiblesses internes ou de leur inexpérience.

Impressionnant regret du général Dien Déré dont la classe politique pourrait d’ailleurs s’inspirer : « Le plus gros tort a été de faire ce putsch, parce qu’aujourd’hui, lorsque l’on parle de démocratie, on ne peut pas se permettre des actions de ce genre (…) Nous avons su que le peuple n’était pas favorable à cela, c’est pour cela que nous avons tout simplement abandonné. »

• Ensuite, le rôle des sociétés civiles et notamment des jeunes et des femmes pour circonvenir des systèmes politiques encore souvent bloqués et ne permettant pas d’engager les économies africaines sur le chemin d’un développement inclusif et soutenable.

C’est bien la mobilisation immédiate des acteurs de la révolution d’octobre 2014 – le fameux « balai citoyen »- mais aussi le mouvement des familles pour la vérité sur l’assassinat de Thomas Sankara (LeFaso.net) qui a déclenché le mouvement des troupes régulières contre les putschistes et fait dire à leur responsable : « le temps des régimes militaires est révolu ».

• L’Afrique est désormais dans sa phase de la transition démographique où les jeunes de 18 à 25 ans et les femmes qui font vivre l’Afrique du quotidien seront largement les acteurs du jeu politique. Et ce dans un contexte où la révolution des mobiles et de l’Internet permet de contourner les hiérarchies traditionnelles enclines à s’effacer devant la force des chefs.

• Enfin, la culture africaine est redevenue maître de son destin, avec tous ses handicaps mais aussi toutes ses qualités : l’intervention immédiate de la Cedeao et de l’Union Africaine si décriée a permis d’imposer immédiatement la négociation au lieu de laisser l’affrontement militaire décider du cours des choses. Et pour ceux qui auraient été tentés d’en profiter pour enterrer l’affaire Sankara - qui n’est rien d’autre qu’une demande de justice et de vérité sur les véritables responsables - la rue a imposé la fermeté.

On retrouve ici les valeurs des Jô du Mali et du Burkina Faso, trace d’une culture commune à l’Afrique sub-saharienne et reposant sur sept principes organisateurs dont la synthèse, l’empirisme et l’humanisme.

Le Jô, c’est aussi un espace politique superposé où les loyautés sont loin d’être purement ethniques. Le pouvoir se partage entre les « maîtres de la terre » qui le gèrent au nom de la communauté, ceux qui l’exploitent à titre d’usufruit, et ceux qui ont une haute-main dérivant du droit de conquête.

Les leçons pour la France et l’Europe sont claires.

Au moment où le super-cycle chinois se termine et ouvre la voie à l’Afrique pour passer du statut de marché frontière à celui d’économie émergente, la transition politique et sociale vers des régimes plus stables et plus inclusifs est la clé du succès.

Le putsch avorté, mais aussi les pressions pour la démocratie partout sur le continent, montrent que « l’Afrique aux Africains » est la seule voie pour répondre à ces défis et qu’elle attend de nous d’être du bon côté beaucoup plus qu’on ne l’a été dans cette affaire.

Quant à la France, laissons parler ce jeune Africain : « Le peuple burkinabé a montré que c’est possible. Si tous les peuples africains prenait leur courage à deux mains, et se soulevaient contre tous ces tyrans que le système nous impose, la francafrique deviendrait une histoire ancienne... »

Par Les invités de Mediapart

(1) Editions First, à paraître en octobre 2015