Les artistes birmans se méfient de la démocratie naissante

, par  DMigneau , popularité : 64%

Les artistes birmans se méfient de la démocratie naissante

Alors que le parti d’Aung San Suu Kyi a clairement remporté les élections du 8 novembre, la scène artistique birmane aimerait profiter de cette victoire. Mais à Rangoun, les peintres et plasticiens expriment leur circonspection, compte tenu des difficultés à travailler librement dans un pays officiellement débarrassé de la censure depuis 2012.

Pour découvrir ce lieu de création fondé il y a une douzaine d’années par cinq copains de la State High School of Arts de Rangoun, il faut s’éloigner du centre-ville et se diriger vers le nord, en direction de la résidence de celle qui s’apprête à diriger la Birmanie. Aung San Suu Kyi, qui a remporté une victoire écrasante aux législatives du 8 novembre et dont le parti, la Ligue nationale démocratique (NLD), pourra gouverner à partir du mois de mars 2016 sans avoir à nouer d’alliance avec des partis ethniques qui ont été étonnamment laminés dans les urnes, habite à moins d’un kilomètre, à vol d’oiseau, de Studio Square.

L’atelier de peinture fait office de galerie d’art. Il est niché au deuxième étage d’une barre HLM du quartier de Bahan et à l’époque de la junte militaire, il était l’un des points de ralliement secrets de la dissidence. Depuis qu’en 2011, l’armée a laissé place à un gouvernement « quasi civil », selon l’expression consacrée, Studio Square respire un peu plus librement. Mais il reste bien du chemin à parcourir pour que la liberté d’expression soit entière dans le pays et que cet endroit s’ouvre sans crainte au public. Même avec la perspective d’une démocratie digne de ce nom.

« Personne ne sait vraiment ce qui va se passer dans les prochains mois, car rien n’a vraiment changé depuis que la junte s’est auto-dissoute il y a quatre ans », explique Min Zaw, l’un des cinq artistes locataires : « En apparence, oui, il y a du nouveau, puisque des tours percent désormais le ciel de Rangoun et que des tas de voitures flambant neuves forment des bouchons sur les grandes avenues... Mais cela ne trompe personne. Le régime n’est peut-être plus militaire mais si on ne voit plus d’uniformes dans les rues, l’armée est toujours là, habillée en civil, à chaque coin de rue. Et dans les mentalités, c’est pareil qu’avant. »

Le peintre Min Zaw dans son atelier de Studio Square, à Rangoun © Guillaume Delacroix

Plusieurs fois, Min Zaw a eu des ennuis en raison du rouge qu’il utilisait dans ses tableaux et que les autorités jugeaient trop... révolutionnaire. « Le gouvernement avait l’obsession des couleurs, et seulement des couleurs. Je pouvais traiter de sujets éminemment politiques, ceux qui venaient de temps à autre me contrôler s’en fichaient, du moment qu’il n’y avait pas de rouge. C’était comme s’ils ne comprenaient rien à l’art », raconte-t-il. Âgé de 42 ans, Min Zaw travaille actuellement sur la perte d’identité. Il représente des clones en habit traditionnel, hommes ou femmes, sans expression.

Il forme également, à partir de papier froissé collé sur la toile, des corps sans tête, ni main, ni pied, « pour dire l’impossibilité que l’on a en Birmanie de parler, d’agir et de se déplacer ». Depuis très récemment, le rouge n’est plus banni mais le peintre doit trouver des astuces pour vendre ses œuvres.

Pour exposer, il faut en effet un permis qui reste difficile à obtenir, surtout dans les lieux publics. Résultats, les clients qui achètent se trouvent essentiellement en Thaïlande, au Japon et à Singapour. « Si je prends l’avion avec des tableaux encadrés, la douane ne me laisse pas passer, explique Min Zaw, en revanche, preuve des aberrations de ce pays, elle ne dit rien si je me présente à l’aéroport avec des toiles roulées, car elle pense qu’il s’agit dans ce cas de peinture bas de gamme. »

À « l’aube d’une ère nouvelle » – expression employée très sérieusement, au lendemain des élections, par The Global New Light of Myanmar, le journal de l’ancien régime –, l’art birman reste naturellement très marqué par les années de dictature (1962-2011).

Ainsi, le peintre Htein Lin, rencontré quelques jours avant le scrutin dans une manifestation pro-NLD, a exposé cet été une œuvre magistrale au Goethe Institut de Rangoun, baptisée « A Show of Hands ». Il a reconstitué en plâtre 460 mains de prisonniers politiques qui ont été coupées en prison. « Ces hommes ont fini par être libérés et ils ont accepté de répondre à mes questions, c’est le signe que les temps changent doucement, car il y a encore cinq ou six ans, ils n’auraient jamais accepté de me parler », témoigne Htein Lin, qui a lui-même connu l’enfermement durant sept ans.

La " une " du quotidien de l’ancien régime saluant l’alternance, le 12 novembre 2015 © Guillaume Delacroix

Pour Moe Satt, il n’y a néanmoins pas lieu d’être serein. Plasticien de 32 ans connu dans toute l’Asie du Sud-Est pour ses performances, ce dernier vient de présenter " Five questions to the society where I live " (cinq questions à la société dans laquelle je vis), au Rockbund Art Museum de Shanghai.

Son idée ?

Jouer sur le langage des signes utilisé par les opposants politiques pour communiquer entre eux et poser, en silence, des questions du genre : Comment vas-tu ? Es-tu contre la junte ? Est-ce que tu vas voter dimanche ?

Alors que les résultats définitifs des élections se faisaient attendre ces derniers jours, Moe Satt nous a confié sa crainte qu’au bout de quelque temps, les artistes aient de nouveau des problèmes avec les autorités. « Ça s’est déjà vu ailleurs, dit-il. Tant que les démocrates sont dans l’opposition, ils aiment les artistes et militent en faveur de leur liberté. Et puis une fois au pouvoir, ils changent progressivement d’avis et acceptent de moins en moins la critique. Je ne suis pas sûr que la NLD restera aussi ouverte et tolérante qu’elle l’a été jusqu’ici. »

Aborder les sujets dérangeants pour Aung San Suu Kyi

Dans l’immédiat, et bien qu’elle ne saute pas aux yeux, une certaine euphorie gagne la jeunesse. Ainsi de Yadanar Jewel, 27 ans, qui réalise des performances à teneur militante, à partir de photos et de vidéos. « Le dépouillement est interminable et cela laisse planer une ombre sur le pays mais je suis évidemment très heureuse de ce qui est en train de se passer », explique-t-elle. « C’est une période extrêmement excitante pour tout le monde et en particulier pour les artistes. À l’avenir, il sera plus facile de travailler, nous jouirons forcément d’une plus grande liberté d’expression et nous pourrons enfin exposer et vendre nos œuvres comme nous l’entendons, dans les galeries et les musées. »

Sur l’avenir du marché de l’art à court terme, les experts restent partagés. « Avec la démocratie qui est en marche, ajoutée au développement de l’accès à internet et au téléphone portable, le reste du monde va avoir davantage accès au travail formidable que réalisent les artistes birmans chez eux », prédit avec optimisme Diana Campbell Betancourt, directrice artistique de la Samdani Art Foundation de Dacca, au Bangladesh voisin. Selon elle, l’art contemporain est « de qualité » en Birmanie car jusqu’à présent, les artistes ont travaillé « sans velléité commerciale ».

Autre atout de la scène artistique locale, « sa capacité à braver les interdits pour réaliser des œuvres très engagées ». « Il y a en Birmanie une sagacité et une approche humoristique que je ne trouve nulle part ailleurs en Asie du sud », raconte Diana Campbell Betancourt. Récemment par exemple, le célèbre plasticien Po Po, 58 ans, a installé des panneaux " VIP " (very important person) dans les espaces publics, pour montrer à ses concitoyens que malgré la dureté du régime politique et l’anonymat que celui-ci développe au sein de la population, chacun a de l’importance dans son environnement social.

L’artiste Htein Lin, ancien prisonnier politique, le 30 octobre, à Rangoun © Guillaume Delacroix

Directeur artistique de la galerie Clark House à Bombay, Sumeshwar Sharma est pour sa part beaucoup plus circonspect. Certes, observe-t-il, « l’ouverture de la Birmanie engagée en 2011 a créé un appel d’air » dont profitent les artistes birmans, notamment depuis l’Inde où les biennales, les ventes aux enchères et les acquisitions des musées commencent à prospérer, mais la création oscille toujours entre liberté et censure. « Il n’y a pas si longtemps que la couleur rouge est autorisée à la galerie Lokanat de Rangoun », fait-il remarquer et le grand défi des artistes va être maintenant d’aborder les sujets dérangeants pour Aung San Suu Kyi et ses amis.

« Plutôt que de se limiter à la critique habituelle du nationalisme de l’ethnie majoritaire bamar [à laquelle appartient la prix Nobel de la paix 1991 - ndlr], ils vont intégrer dans leur langage artistique les problématiques des minorités, à commencer par les musulmans rohingyas qui n’ont pas droit à la citoyenneté birmane et que la NLD s’est bien gardée de défendre pendant la campagne électorale », estime Sumeshwar Sharma.

Plus généralement, c’est la grande question de la liberté d’expression qui est posée, car ce ne sont plus les artistes que l’on arrête aujourd’hui en Birmanie, mais les journalistes et les étudiants. « Le climat s’est à nouveau tendu à l’approche des élections », constate un diplomate. Quelques jours avant le scrutin du 8 novembre, Kyaw Ko Ko, président de la fédération des syndicats étudiants (All Burma Federation of Student Unions), a été interpellé après avoir organisé des manifestations pour réclamer une réforme du système éducatif.

Les femmes clones du peintre Min Zaw, Studio Square, Rangoun © Guillaume Delacroix

Mi-octobre, c’est une jeune femme de 24 ans, Chaw Sandi Tun, qui a été arrêtée après s’être moquée, sur sa page Facebook, de la nouvelle couleur de l’uniforme du chef des armées, le général Min Aung Hlaing, un vert d’eau qu’elle a comparé à celui du traditionnel pagne (htamein) que porte Aung San Suu Kyi. Elle risque pour cela cinq ans de prison. Au même moment était également arrêté Patrick Khum Jaa Lee, 43 ans, un militant des droits de l’homme qui avait partagé, lui aussi sur Facebook, une photo montrant un individu en train de marcher sur un portrait du même général Min Aung Hlaing. Il encourt pour sa part trois ans de prison.

Si la censure des médias a été levée en 2012, permettant à des journaux d’opposition en exil en Thaïlande, comme les quotidiens " The Irrawaddy " et " The Myanmar Times ", ou l’hebdomadaire " Mizzima ", d’ouvrir une rédaction à Rangoun, une loi a été votée en 2014 pour pouvoir juger et emprisonner les journalistes accusés de faire peur à la population (sic), d’attiser les conflits relatifs à la nationalité, à la religion ou à la race, ou de s’intéresser de trop près aux dossiers militaires sensibles.

L’an dernier, onze journalistes ont été placés derrière les barreaux, dont cinq qui ont été condamnés à sept ans de travaux forcés pour avoir écrit des articles sur une supposée usine d’armes chimiques.

Le journaliste indépendant Aung Kyaw Naing a quant à lui été tué en garde à vue pour avoir couvert les conflits ethniques, tandis que d’autres ont reçu des menaces de mort de la part de bouddhistes radicaux pour avoir parlé des Rohingyas.

Selon Amnesty International, les médias birmans subissent « une répression déguisée en progrès », les autorités n’ayant pas rompu avec leurs vieilles habitudes de surveillances, menaces et arrestations. Petit signe d’espoir, toutefois : en 2010, la Birmanie était bonne dernière du classement mondial de Reporters sans frontières concernant la liberté d’expression, en 2015, elle est remontée à la 114e place, sur un total de 180 pays.

Guillaume Delacroix

MediaPart