Leonardo Tajabadi, le baryton menacé de mort par Téhéran

, par  DMigneau , popularité : 68%

Leonardo Tajabadi, le baryton menacé de mort par Téhéran

Pour avoir enregistré une chanson avec une Israélienne, Leonardo Tajabadi, un Iranien réfugié en France, est devenu une cible.

Leonardo Tajabadi a demandé l’asile politique à la France. - Anna Assouline

« Je voudrais chanter, c’est tout... ». Chanter Verdi, Rossini, Mozart, Puccini : Leonardo Tajabadi, 40 ans, est un baryton à la voix ample, ovationné sur de nombreuses scènes européennes. Mais la carrière de cet Iranien installé en France depuis 2005, brillant élève du Conservatoire Rachmaninoff, tourne à l’opéra tragique.

L’artiste a en effet l’habitude de clamer sa solidarité avec les femmes privées de tous les droits dans son pays natal. Une faiblesse fâcheuse aux yeux des informateurs de la République islamique, toujours à l’affût des faits, gestes et déclarations des compatriotes en délicatesse avec les ayatollahs.

En octobre 2015, le baryton entonne ainsi avec passion un chant dédié à la « Dame d’Orient », en hommage aux Persanes en lutte : « O Dame d’Orient, sois patiente et forte ! Les jours de ta liberté arriveront. Quel péché as-tu commis pour qu’on te brûle ? » La mère du chanteur, restée à Téhéran, reçoit des avertissements sinistres menaçant son fils. En France, Leonardo - Bahram, de son prénom persan - découvre dans sa boîte aux lettres une missive déclarant : « Les traîtres doivent mourir ». Elle est signée de l’« imam Zaman », pseudonyme des services secrets iraniens.

" Espion d’Israël "

Loin de se terrer dans le silence, Tajabadi, pourtant au comble de l’angoisse, donne encore de la voix. En hommage au poète Fereydoun Farrokhzad, décapité en 1992 à Bonn par les sbires de la République islamique, il reprend un de ses grands textes, la Cage, « Ashyaneh » en persan. Et il l’enregistre avec la chanteuse israélienne Farzaneh Kohen, d’origine iranienne.

Les deux artistes ne se sont jamais rencontrés, mais tous deux rêvent de paix entre les peuples iranien et israélien. « Je suis le premier iranien à chanter avec une Israélienne, c’est un pas merveilleux », s’enthousiasme l’artiste.

Le mixage est fait à distance et la chanson, diffusée sur les ondes israéliennes en persan. Un nouveau courrier menaçant arrive. Celui-ci est posté d’Allemagne alors que le premier venait d’Iran. Il montre des photos de pendaisons.

Entre-temps, le baryton a demandé l’asile politique à la France après dix ans d’un séjour étudiant. Le dossier traîne. Selon les règles de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), l’Iranien n’est pas autorisé à se déplacer en Europe et doit annuler toutes les demandes de concert. Conjugué à la peur d’une exécution par les mystérieux émissaires de la République islamique, cet envol interdit vers les trilles de la liberté l’étouffe.

Bien sûr, l’histoire n’est pas passée inaperçue de la diaspora iranienne. Pour les médias de l’opposition, Leonardo Tajabadi devient « le héros de la paix ». A Téhéran, les journaux du régime fustigent « le traître espion d’Israël ». Sa mère, affolée, l’avertit de ce déchaînement.

Le rossignol rebelle était surveillé depuis longtemps. Depuis la vague verte de 2009, la police secrète s’est mise à la page et la surveillance électronique se sophistique. Manifestement, la musique n’adoucit pas ses mœurs. « Mais bientôt notre chanson sortira en vidéo ! » annonce le chanteur lyrique, avec un courage digne des révoltés de Verdi dans Nabucco. Va pensiero, Leonardo...

Martine Gozlan

Marianne