Le vestiaire des femmes : entre expression personnelle et oppression politique

, par  DMigneau , popularité : 0%

Le vestiaire des femmes : entre expression personnelle et oppression politique

Dans les magazines féminins, le vestiaire des femmes est souvent présenté comme une propriété de l’intime, un espace de liberté révélant toujours une part de soi. Mais la mode féminine est-elle uniquement l’affaire du privé ? Le vêtement n’est-il pas, lui aussi, un espace pleinement politisé ? En ce sens, est-il le théâtre de la personnalité ou un carcan ultra-codifié ?

Loin d’être anecdotiques, les vêtements modèlent et construisent notre rapport au monde. L’endroit où ils trônent, la " garde de robe ", est certainement l’espace de notre intimité le plus exposé à la vie publique. Parce qu’il est fait pour être vu, le vêtement est l’apanage du social : dans la rue ou lors d’un rendez-vous " galant ", il s’offre aux regards, suscite le désir, l’admiration, le rejet. Il est cette " seconde peau " contre laquelle se heurte le regard d’autrui et dans laquelle nous habitons " l’espace commun ".

De cette façon, le vestiaire des femmes semble se mouvoir comme espace du dedans et du dehors : à la fois intime et " politique ".

Un espace politisé par le genre

Dans une société construite sur des rapports genrés, la mode habille un genre avant d’habiller une identité. Au même titre que l’attitude ou la posture, les vêtements sont le relais d’une représentation dite " féminine " ou " masculine ". Les jupes, les barrettes, le verni sont étiquetés " féminin " tandis que les bretelles et les cravates sont classés " masculin ".

Dans ce système binaire et bien rangé, toute transgression choque, inquiète, dérange. Plus encore, lorsque les relations entre les genres sont inégales et sujettes à des dominations, le vêtement les transporte nécessairement avec lui. Comme l’énonce l’écrivaine Joan Scott, le genre sert à " signifier des rapports de pouvoir " (1), ici en l’occurrence, la domination des hommes sur les femmes.

Frédéric Monneyron explique ce rapport de pouvoir en distinguant un " système " d’habillement pour chaque genre (2). Il y a d’abord le " système ouvert ", celui des femmes en raison des vêtements portés : jupes, robes, décolletés qui laissent paraître une ouverture sur le corps.

Au contraire, le " système fermé " des hommes se compose de pièces qui occultent le regard comme les pantalons, les costumes et les chemises.

Chaque système transporte alors un ensemble de valeurs : celui des femmes est " permissif " et " intrusif ". Il concède un droit de regard direct sur le corps. Celui des hommes, au contraire, fait barrage : il regarde sans se laisser regarder. Se dessine ainsi un rapport de pouvoir conjoint à la question du regard : le vêtement masculin préserve et protège tandis que le féminin expose à la vue de tous.

Par ailleurs, ce classement en " système " est révélateur de la façon dont les corps sont autorisés à bouger. Les vêtements masculins permettent une liberté de mouvement totale, grâce au pantalon, là où les vêtements féminins restreignent l’amplitude, empêchant notamment le travail manuel et le sport.

D’un mot, parce que la mode est une matérialisation du genre, elle se fait le témoin d’un rapport de pouvoir et de domination entre les sexes, plaçant nécessairement le vestiaire des femmes en terrain politique.

Quelles sont nos armes ?

Face à cet héritage genré et sexiste du vêtement, il convient de s’interroger sur nos échappatoires.

D’abord, il est primordial de ne pas réduire le champ vestimentaire à un carcan dont la femme serait prisonnière. Si les vêtements ont été façonné selon des dynamiques de dominations, ils sont surtout des pièces ambivalentes et complexes, pouvant aussi être les clés d’une émancipation.

Prenons l’exemple de la " mini-jupe ", véritable icône " féministe " dans les années 1970. Certes, il s’agit d’un vêtement ouvert sur le corps, libérant les jambes et le haut des cuisses, mais c’est précisément que prend sa tournure " féministe " : elle permet de renverser les normes sur la pudeur et la nudité.

Derrière le symbole de la " mini-jupe ", se cache avant tout une furieuse envie de reprendre le contrôle sur son corps. Vêtement court et subversif, il s’avère idéal pour briser les injonctions sur la pudeur longtemps imposée aux femmes. On retrouve là le célèbre slogan féministe : " mon corps, mon choix " permettant de faire du vêtement arboré un pivot de libération.

De la même manière, le " talon haut " figure lui aussi au rang des produits purement " patriarcaux ". Fabriqué pour regalber la cheville, il cambre le pied, élance la taille et allonge la silhouette, répondant ainsi à tous les critères normatifs du regard masculin.

Plus encore, le talon gêne l’amplitude, entrave la course et va même jusqu’à faire souffrir s’il est porté trop longtemps. Malgré tout, lui aussi peut être réinvesti par les femmes comme objet d’affirmation. Le talon est un accessoire qui s’entend : impossible d’ignorer son pas typique qui claque et martèle le sol au rythme d’une allure " féminine ".

C’est bien là le signe incontestable d’une présence et d’un charisme. Symbole d’une autorité élégante, le talon dévoile une personnalité féminine pleine d’assurance, toujours juchée à quelques centimètres en hauteur.

En fin de compte, il est clair que le vêtement se donne à voir comme une entité double, à la fois témoin d’injonctions et outil capable de les faire " voler en éclat ". Même s’il ne peut pas se départir de cette appartenance sociale et publique, il n’est pas pour autant dépossédé de toute affirmation personnelle, bien au contraire.

Parce qu’il est un objet de réappropriation, il est le chemin permettant de récupérer un pouvoir sur les codes imposés, de s’affranchir d’une norme oppressive. Par ces enjeux de libération, le vestiaire des femmes s’impose avant tout comme un terrain de reconquête personnelle, sorte de " chambre à soi " où se tisse, fil après fil, notre rapport au monde.

Célia MKS

Blogs.mediapart.fr

Notes :

(1) . Joan Scott, " De l’utilité du genre " (2012)

(2) . Frédéric Monneyron, " Des sexes et des genres " (2019)