Le rêve de la Connaissance totale

, par  DMigneau , popularité : 0%

Le rêve de la Connaissance totale

Ils étaient les " trois mousquetaires de la pensée ". Par ordre d’apparition au monde : Michel Eyquem de Montaigne (1533 - 1592), René Descartes (1596 - 1650), Blaise Pascal (1623 - 1662).

Chacun voulut trouver « la Vérité », chacun a suivi une voie personnelle.

Montaigne n’aspira à rien d’autre qu’à se mieux connaître avant de mourir, Descartes eut la révélation d’une science totale ! Pascal enfin, après avoir suivi les idées de Descartes, connut " la Révélation " et rejeta la raison comme unique moyen d’atteindre le savoir et voua le reste de sa vie au sentiment (religieux surtout).

Le rêve de connaissance totale

Dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619, s’étant couché en ayant décidé de consacrer sa vie " à l’amour de la vérité ", René Descartes eut une illumination, la vision des " fondements de la science admirable ". Il se prit à croire qu’il lui serait possible d’établir " les fondements d’une science admirable ", capable d’unifier toutes les connaissances. Son œuvre, si elle est fondatrice, n’a cependant pas permis de dégager tous les moyens du « Savoir ».

Hegel essaya à son tour.

Husserl sera le dernier à poursuivre cette recherche impossible.

Impossible ? Mais " impossible " n’est pas français. En effet, si l’on dresse le bilan de nos trois brillants " mousquetaires de la pensée ", si on croise leurs idées, on obtient un tableau intéressant et qui semble exhaustif sur ce que j’appelle le " principe connaissant ".

Autrement dit les différentes voies d’accès à la connaissance.

L’auteur de cet article a créé les critères de la ligne horizontale en considérant qu’ils sont universels (du point de vue humain !) et qu’ils permettent de mettre en valeur la pensée de ces trois grands philosophes.

Ce tableau montre les voies de la connaissance des trois philosophes. On reconnaît Montaigne à la ligne " corps " du principe connaissant. Montaigne se peint en effet comme un homme très physique, proche des purs instincts dont celui de l’amitié.

Inutile de préciser, je suppose, que l’étage de « la Raison » est celui qui décrit Descartes, philosophe qui ne jurait que par la raison et, ayant, contrairement à Montaigne, du mépris pour le corps tandis qu’il déifiait l’esprit.

Quant à Pascal, il n’a suivi la voie d’aucun de ses deux prédécesseurs. Il prit la voie du sentiment. Ce fut un fervent croyant qui croyait plus " au cœur " qu’à la raison.

Jugeons du résultat de ce " croisement de méthodes ".

N’y voit-on pas toutes les nuances du savoir ?

Détaillons les choses avec des citations adéquates.

1 - Montaigne (1ère ligne du tableau)

Pour cet homme sensuel, la perception (case 2) est le principal moyen d’accès à la connaissance : " Toute connaissance s’achemine en nous par les sens, ce sont nos maistres : La science commence par eux, et se résout en eux. "

Néanmoins ses " Essais " sont pleins de citations en latin des grands auteurs de l’Antiquité. La mémoire (case 1) comme patrimoine et comme transmission comptent aussi énormément pour Montaigne. Il prise en particulier les " Vies " de Plutarque et se plaît à relater nombre de récits exemplaires.

Le récit et la mémoire sont les meilleurs vecteurs du savoir. Ils ont d’ailleurs certainement précédé l’existence de l’écriture. Les peintures rupestres et les légendes étaient des moyens de communiquer un savoir de génération à génération.

Dans ses " Essais ", il est beaucoup question du corps, comme moyen de " jouir de la santé " mais aussi comme moyen de connaissance de ses humeurs et des limites de sa vie de mortel.

" Jouir du bonheur présent " est sa devise mais jouir en honnête " honnête homme " en côtoyant - mais sans excès d’érudition - les auteurs grecs et latins.

Montaigne a trop conscience de la fragilité de l’existence pour ne pas en profiter à plein : " C’est chose tendre que la vie et facile à troubler ".

Alors pourquoi ne pas vivre à l’exemple des animaux qui n’ont pas la conscience et la santé troublées ?

" Je reçois la santé les bras ouverts, libre, pleine, et entière : et aiguise mon appétit à la jouir, d’autant plus qu’elle m’est à présent moins ordinaire et plus rare : tant s’en faut que je trouble son repos et sa douceur, par l’amertume d’une nouvelle et contrainte forme de vivre. Les bêtes nous montrent assez combien l’agitation de nostre esprit nous apporte de maladies. "

Montaigne " marche à l’instinct " au point qu’il ne parvient pas à expliquer par des mots son amitié très forte avec la Boétie. Il résuma par cette expression devenue célèbre : " Parce que c’était lui, parce que c’était moi ".

Voilà, c’est tout.

C’est l’instinct du corps et du " cœur ". La raison n’entre pas en ligne de compte. C’est l’instinct (case 4) et l’émotion (case 3)

La première forme du principe connaissant est donc corporelle, sensuelle, instinctive.

2 - Descartes (2ème ligne du tableau)

Pour Descartes, tout savoir vient de la conscience. L’intellect humain possède deux outils : l’intuition (case 4) et la déduction.

Descartes pense que les idées peuvent naître soit de la conscience même, soit du monde extérieur, soit enfin d’une " instance supérieure " contenue en germe dans la conscience. Mais, en fin de compte, c’est la conscience qui préside tout, c’est elle qui règne (je suis une chose qui pense). Il constate qu’il a en lui-même (connaissance par voie de conscience) l’idée de Dieu.

L’existence de Dieu est démontrée grâce aux idées claires et distinctes, et c’est Dieu qui garantit la vérité de ces idées.

La boucle est bouclée.

Les quatre principes qu’il énonce dans le " Discours de la méthode " relèvent de l’analyse (une noble fonction de la raison). Mais, voyant les limites de la pure raison, il plaide aussi pour une " morale par provision " (fonction de synthèse : respect des lois et opinions dominantes) en attendant que la raison, par son analyse radicale, les corrige éventuellement).

Quant à « l’apprentissage » (case 3), c’est l’éducation de sa jeunesse et qu’il remet en question au moyen du doute radical pour entrer dans une voie d’apprentissage supérieure.

3 - Pascal (3ème ligne du tableau)

Ce qui prime chez Pascal, c’est le sentiment, un mot qu’il faut traduire par " confiance " (case 1) et foi. " Je ne puis pardonner à Descartes " écrit-il. Il reproche à Descartes d’avoir tout misé sur « la Raison » alors que le " sentiment " compte autant. " Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses. " (Article XXIV - 5).

Pascal connaît une " expérience mystique " dans la nuit du 23 novembre 1654, une " révélation " (case 3), qu’il consigne dans " le Mémorial ". Dès lors, il consacrera sa vie au renforcement et à la divulgation de sa foi et " non des philosophes et des savants ".

Adieu « la Raison », adieu à ce fou de Descartes qui méprise le " sentiment ", Pascal renonce au monde pour se donner tout entier à Dieu. Il se retire à Port-Royal.

Pascal dit toutefois : " Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison. " (Article XIII - 3). Puis il théorise cette intuition : " Il y a donc deux sortes d’esprits : l’une, de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes, et c’est là l’esprit de justesse ; l’autre, de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c’est là l’esprit de géométrie. " (Article VII - 2)

La foi intense chez Pascal n’est-elle pas un remède contre « l’imagination » (case 2) effrayante ?

Je cite à ce propos : " Combien de royaumes nous ignorent ! Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye. " (Article XXV 17)

Un autre passage témoigne de l’imagination maladive du philosophe : " Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainc que de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. "

L’imagination provoque la frayeur. La foi est le refuge.

Cette dernière image (celle du philosophe épouvanté) est empruntée à Montaigne.

D’ailleurs, que pense Pascal de Montaigne ? Pas que du bien ! Il le trouve trop sensuel, rustre. Il reproche à Montaigne sa foi trop lâche et dit qu’il pratique une éthique " naïve, familière, plaisante, enjouée et pour ainsi dire folâtre ", qui consiste à suivre ce qui charme et à vivre " mollement dans le sein de l’oisiveté tranquille ".

Montaigne n’a pas suivi la seule voie du " sentiment ", de la foi. Il est impardonnable. Il s’est trop approché de la connaissance naturelle du corps : c’est un homme charnel.

Pascal dit que la foi est la seule vraie voie de la connaissance, que la foi est une forme de savoir supérieure à celle des sens : " La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu’ils voient. Elle est au-dessus, et non pas contre. " Article XIII - 4).

En conclusion

Ces trois penseurs des " temps anciens " ont à eux trois résumé les diverses voies d’accès à la connaissance. Ils permettent de définir le principe " connaissant ". Ce principe premier ne fait que recenser de façon systémique les différentes voies d’accès au savoir mais il ne dit rien des erreurs et des défaillances que l’on rencontre sur les chemins de la connaissance (erreurs des sens, de jugement, de raisonnement, etc.).

Ce serait une autre affaire, celle du « principe de jugement ».

On le voit : on est encore loin de toucher au rêve de la « Connaissance totale » !

Ce modèle est une proposition. On pourra le juger discutable. Mais, comme dirait Descartes, faute de mieux, optons pour une synthèse provisoire.

Celle-ci en vaut bien une autre.

Taverne

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