Le rap comme réponse aux ravages de l’entre soi social

, par  DMigneau , popularité : 64%

Le rap comme réponse aux ravages de l’entre soi social

Face aux récentes prises de paroles de nos « représentants », le risque de manipulation de l’information, le dénigrement des masses populaires, comment ne pas y voir la dramatique mise à mort des principes humanistes qui fondent la République ? Comment résister à l’individualisme ambiant qui fait oublier jusqu’à nos potentiels empathiques ? La réponse d’une partie du rap français est présentée ici.

graffiti sur les murs de Lisbonne © Benjamine WEILL

lors que le président actuel et son gouvernement renvoient régulièrement le peuple à sa « fainéantise », n’est-il pas venu le temps d’expliquer à nos dirigeants combien les citoyens aspirent à d’autres formes de relations humaines et notamment politiques ?

N’est-ce pas le signe d’une incompréhension fondamentale entre des milieux dont les habitus [1] ne sont pas équivalents sur la scène publique (au sens où ils n’ont pas la même valeur) ?

N’est-ce pas le stigmate d’un " entre-soi social " qui persiste et signe dans un contexte économique globalisé ?

Cette nouvelle génération de décideurs biberonnés à l’individualisme et à la crise économique semble avoir omis que la compétition et le carriérisme ne font pas le lit du " vivre ensemble ".

Loin de comprendre que le citoyen lambda n’est pas une part de marché, il apparaît désormais que " l’élitisme " touche autant à une certaine représentation de la culture, mais aussi de la volonté

Plus la mondialisation avance, plus l’intérêt individuel prend le pas sur le général comme le menace la réforme du droit du travail.

Plus l’accès à l’information augmente, plus nos focus sont auto-centrés à l’instar du silence absolu des médias sur le sort d’Haïti face à la déferlante d’ouragans successifs.

Une fois de plus, nos " élites " gagneraient à écouter de plus près cette frange de la population qui tente avec ses armes, codes et principes de proposer une autre vision du monde que celle du libéralisme acharné et fatal.

La résistance au diktat social, économique et politique n’est-elle pas encore visible dans une frange du rap français ?

C’est notamment ce que " La Canaille " évoque dans " Monsieur Madame " en 2014 lorsqu’il explique en conclusion que :

« Moralité en guise de chute, la vulgarité ne dit jamais " fils de putes ", " enculés d’ta race " ou " va niquer ta Mère ".

La vulgarité ne tient pas ce genre de vocabulaire.

Elle se cache derrière de belles familles, de belles/Carrières, des sourires hypocrites et de bonnes manières.

Tu la reconnais au ton condescendant. »

Autrement dit, la « vulgarité » ne tient pas aux mots employés mais à la manière dont l’expression vient dénier l’humanité d’autrui ; humanité constituée de dignité pour chacun indépendamment de ses origines sociales ou ethniques.

Cette vulgarité qui se manifeste par la condescendance - le fait de considérer autrui comme inférieur à soi - puisqu’elle est socialement acceptable, s’immisce dans tous les pans de la société jusqu’à la banalisation.

Émanant des classes " supérieures " ou bourgeoises, elle influe tout le discours social par son pouvoir de résonance.

C’est ainsi que le déni d’autrui, son utilisation pour son bien propre - ce qui contredit jusqu’au deuxième impératif catégorique de la loi morale de Kant [2] - et la primauté de l’intérêt individuel deviennent les normes actuelles.

Tant et si bien que beaucoup omettent que c’est l’empathie qui a permis la survie de l’espèce et non la lutte de tous contre tous. C’est ce que " La Canaille " rappelle :

« La vraie vulgarité se Lâche comme ça, en plaisantant.

Elle croit que tout lui est dû, que tout s’achète.

Le Pouvoir et l’argent lui sont montés à la tête.

Elle fait Son beurre, sans scrupule, dans la misère.

La vraie Vulgarité sait comment s’en satisfaire.

Vénale, sans Complexe, elle s’étale dégueulasse.

Mépris de classe qui Fait mal.

Elle est vicieuse, vieux.

Elle est sournoise.

La Vraie vulgarité, elle est Bourgeoise. »

A force de vivre " entre soi ", entre personnes du même milieu, ayant la même formation de pensée, fréquentant les mêmes environnements, certains phénomènes paraissent normaux puisqu’ils constituent des repères fixes et non interrogés.

Plus vous connaissez le système fiscal, plus il vous est simple de le contourner.

Mieux vous maîtrisez les enjeux boursiers, mieux vous spéculez.

Bref, la vulgarité n’est-elle pas juste le fait de ne pas comprendre qu’autrui peut être autrement que moi tout en restant aussi valable que moi ?

Cela suppose de se défaire de ces habitus qui nous collent à la peau, mais aussi d’interroger ses comportements vis-à-vis d’autrui. Pour cela, faut-il comme le suggère Fayçal en 2009 dans " Secret de l’oubli ", partir à la rencontre du monde : le nôtre comme celui d’autrui ?

C’était déjà l’option prise par Voltaire dans " Candide " en 1759 pour démontrer l’illusion du rêve de monde parfaitement mathématiques de Leibniz.

Fayçal rappelle combien pour s’ouvrir l’esprit, il reste nécessaire de dépasser nos propres frontières, nos propres barrières. Celles qui nous sont transmises par l’environnement et celles que nous nous fixons nous-mêmes.

Cela demande une forme d’impertinence (clin d’œil Fabe) afin de ne pas être dupe des images sociales qui nous endorment. Il part donc :

« naïf, impertinent, mais parfois le feu rafraîchi/

Peu chétif, j’ai franchi les frontières de mon territoire/

Affranchi, je blanchis quand se mêle prière et victoire ».

Le feu de la curiosité apporte une forme de fraîcheur de la connaissance que nos préjugés empêchent. Par exemple, espérer n’est pas opposé à l’action, les choses ne sont pas aussi binaires qu’elles y paraissent. Elles sont complexes et ambivalentes.

Pour le découvrir, encore faut-il s’ouvrir à d’autres environnements, sortir de "
l’entre soi ", de chez soi, ne pas rester " à demeure " – qu’elle soit une demeure mentale, sociale ou géographique – devenir demeuré (expression ancienne suisse signifiant celui " qui n’a pas quitté sa terre natale ").

S’ouvrir au monde, aux autres façons de voir le monde, c’est aussi s’ouvrir aux autres, s’ouvrir à soi. Sauf que la pensée occidentale oppose ces notions et ce depuis son origine, en plus de se considérer comme la seule pensée valable.

Elle s’institue sur la catégorisation platonicienne qui pose des oppositions fondamentales, indépassables, entre le corps et l’esprit - notamment - et par là, entre tous les concepts et notamment entre " le soi " et " les autres ".

« Notre corps est notre tombeau » disait Platon dans " la République ", « le trésor des idées que Dieu a déposé en notre esprit » disait Descartes dans " les Méditations Métaphysiques ", « l’enfer, c’est les autres » disait Sartre dans " Huis Clos ".

Seul l’esprit vaut, donc seul JE a valeur de pensée et voilà l’individualisme qui domine.

Cette catégorisation qui permet le développement des concepts et donc d’une forme de rationalité théorique importante, empêche par la même occasion de penser la complexité.

Or, comment penser " l’autre ", le monde et même soi en dehors de la complexité ?

Comment s’extraire des représentations qui nous ont été inculquées depuis la nuit des temps ?

Comment se souvenir que seul, JE ne vaux rien, mais n’a de valeur qu’à condition d’être avec les autres ?

Comment retrouver une forme d’humanisme qui n’oppose plus " le soi " aux " autres ", le corps à l’esprit, l’émotion et l’affect à la rationalité froide ?

Les hommes ne sont pas " tout blancs ou tout noirs ", mais toutes les nuances de gris, métissés par essence, composés de sentiment et de rationalité, de capacité à agir et à penser.

Sauf que nos préjugés renvoient ceux qui ressentent à de la mièvrerie et ceux qui pensent à la force et au pouvoir.

C’est ce que Davodka dénonce en 2015 dans " Le couteau est dans la plaie " :

« nous n’ressentons pas assez et nous pensons beaucoup trop/

Nous sommes trop mécanisés et nous manquons d’humanité/

Nous sommes trop cultivés et nous manquons de tendresse et de gentillesse ».

Autrement dit, la question n’est pas tant de savoir si ce qui nous fait Homme est notre capacité technologique et intellectuelle, mais bien de comprendre que l’humanité tient à la manière dont chacun articule ces deux dimensions sans minimiser l’une par rapport à l’autre.

La rationalité ne fait pas tout ; elle n’est qu’un outil au service de nos indignations, de nos difficultés, de nos intérêts, mais pas une fin en soi. Sinon, elle devient froide et instrumentale. Elle perd son humanité.

Il y a donc urgence à retrouver notre dimension affective, sensible comme le rappelle Davodka. C’est d’ailleurs en ce sens que s’entend le titre de son prochain album qui sortira le 3 novembre prochain : " Accusé de réflexion ".

Pour penser, encore faut-il garder une forme de conscience de soi et des autres, une conscience qui n’est pas que rationnelle, mais surtout affective, car telle est le moteur de nos engagements.

Néanmoins, parfois cela passe par des formes de repli préalable pour se défaire des représentations. Face à la morosité ambiante, la difficulté à penser le " vivre ensemble ", l’altérité en général, les individus peuvent éprouver des formes de dépressions qui viennent voiler nos capacités à être ensemble et poussent à s’extraire de la vie publique.

Cette dépression significative de nos sociétés modernes induit des formes de misanthropies.

Comment continuer à croire au collectif, en autrui, en la capacité humaine à s’entraider quand tout semble démontrer le contraire ?

La dépression n’est-elle pas la conséquence logique de l’individualisme ?

C’est ce qu’interroge Vîrus dans " Réflexion Eternal " en 2015 (avant de reprendre les textes de Jehan Rictus dans " les Soliloques du pauvre " aux éditions " Diable Vert ") :

« J’ai bien l’intention d’aller mieux, un jour/

Mais il se peut que je trouve ça lourd au bout de deux/

A trop m’observer dans votre regard/

Je me… Je me perds à bien des égards ».

Le regard d’autrui sur nous-mêmes peut être destructeur lorsqu’il est perçu comme censeur, comme jugement et non comme compatissant. Lorsque je ne suis pas à l’aise avec moi-même, il devient mon pire ennemi. Sauf que ce regard n’est que le reflet de notre état interne.

Il y a nécessaire interaction et renvoi entre " le soi " et autrui.

« Je fais souffrir comme quelqu’un qui a beaucoup trop souffert ou, finalement, peut-être pas assez », mes actes vis-à-vis d’autrui ne sont que le reflet de mon image de moi-même.

Le dépressif peine à accepter les conséquences de ses actes, enfermé dans son malheur, son manque de volonté, sa difficulté à affronter le monde qui l’angoisse. Il y a une forme de confort à rester chez soi, en soi, dans sa solitude dépressive.

Il y a quelque chose d’égocentrique dans ce principe, car " le soi " devient la seule jauge possible et le circuit tourne à vide. Si le dialogue est un raisonnement construit entre deux personnes (dia en grec : entre deux), alors le monologue intérieur du dépressif ne relève pas d’un mode de pensée fécond, ne peut pas produire de la pensée au sens philosophique du terme et ne débouche sur rien de concret.

Il permet uniquement de se maintenir dans ses propres représentations. La dépression est la forme pathologique de " l’entre-soi social ", car c’est par la confrontation à autrui, à celui qui fait et pense différemment de moi, que nous pouvons rester en lien avec le réel.

Seul, je peux définir mon état, mon statut ontologique comme l’explique Vîrus « ce qui est bien quand tu es vraiment tout seul, c’est que tu commences à être ».

La vie humaine se constitue à partir de l’être et de l’existence qui sont distincts mais pas séparés.

Si l’essence de l’être est dans la solitude, au sens où elle permet de se rencontrer, c’est dans la rencontre avec autrui que l’existence prend son sens.

L’un et l’autre sont donc aussi nécessaires.

C’est par l’interaction avec autrui que je me découvre, que je dévoile et signifie mes valeurs, mes modalités d’être au monde. Or, la rencontre entre les milieux, les mondes, les modalités de pensées reste difficile à mettre en œuvre.

Le repli sur soi s’éprouve jusque dans la gentrification des quartiers populaires, l’appropriation de ses rues, codes, modalités d’expression sans valoriser ses principes faute d’en percevoir la positivité.

La conscience de soi et la conscience d’autrui est le premier pas vers l’humanisme et c’est ce que Nekfeu propose dans " Humanoïde " en 2016 :
« Est-ce que tu t’es d’jà fait rabaisser par celle que t’aimais secrètement ? Gentille en privé mais, d’vant les gens, cruelle et légère » car finalement pour prendre conscience des conséquences de ses actes sur autrui, ne vaut-il pas mieux commencer par voir ce qui nous a atteint ?

« Est-ce que t’as d’jà tapé quelqu’un juste pour qu’on te respecte ? Sans excuse, est-ce que t’as d’jà regretté au point d’ber-ger » car la conscience agit parfois malgré nous, nous fait somatiser quand l’esprit refuse d’assumer.

De même :

« Voir un mec s’faire racketter, appeler au s’cours et pisser l’sang/

Dans le même wagon du RER où t’étais seul/

Est-ce que t’as détourné l’regard ? Dégoûté face à ta propre lâcheté/

Est-ce qu’après t’as fait des trucs de malade juste pour t’racheter ? ».

Nul ne peut faire face à la souffrance d’autrui sans conséquence.

Autrui nous renvoie à nos propres vulnérabilités, détourner le regard, c’est le détourner de nous-mêmes.

Par la conscience de l’autre, de ses souffrances et de ses difficultés, l’humanisme se développe en chacun de nous. Cela demande un véritable effort.

La vraie fainéantise n’est-elle pas dans le refus d’entendre la contradiction, d’essayer de comprendre autrui ?

BENJAMINE WEILL2

MediaPart

Notes :

[1] " L’habitus " est un concept développé par P. Bourdieu dans " les Héritiers " en 1964. Il recouvre l’ensemble des habitudes acquises socialement par le milieu environnant (tic de langage, accent, mode vestimentaire, tenue, allure, etc) qui donnent à voir, malgré nous, nos origines sociales. Les classes sociales les plus défavorisées étant plus « marquées » que les autres.

[2] " Métaphysiques des Mœurs ", E. Kant, 1797 : " Agis de telle sorte que tu traites l’humanité comme une fin, et jamais simplement comme un moyen "