« Le pouvoir est mort, le capital est une fiction ! »

, par  DMigneau , popularité : 0%

« Le pouvoir est mort, le capital est une fiction ! »

À l’occasion du 190ème anniversaire de la naissance de Louise Michel, nous publions ici son interview posthume menée par Mathilde Larrère, historienne des mouvements sociaux. Elles ont parlé des luttes passées et actuelles, de « l’idéal révolutionnaire », de la démocratie, des " Gilets jaunes " ou du « féminisme ».

Regards : D’abord, pour celles et ceux qui ne te connaîtraient pas, peux-tu rapidement nous retracer ton parcours ?

Louise Michel : Rapidement ? (elle sourit).

Je m’appelle Clémence-Louise Michel et je suis née le 29 mai 1830, dans la Haute-Marne. J’ai été institutrice, mais dans des écoles libres, car j’ai refusé de prêter le serment de fidélité à « l’empereur ».

À Paris, j’ai fréquenté les milieux " blanquistes ", participé au journal de Jules Vallès, discuté avec Eugène Varlin, Raoul Rigault et Émile Eudes, correspondu sous le pseudonyme d’ " Enjolras " avec Hugo.

Pendant le siège de Paris, j’ai organisé des cantines populaires. J’ai aussi fait le « coup de feu » devant l’Hôtel de ville, le 22 janvier 1871, contre le gouvernement défaitiste.

Le 18 mars 1871, j’étais de celles qui ont empêché les soldats de Thiers de saisir les canons du peuple de Paris.

Regards : Et pendant « la Commune » elle-même ?

J’étais à nouveau cantinière, mais aussi ambulancière, animatrice du « club de la Révolution ». Lors de la « Semaine sanglante », je me suis battue à Neuilly, Clamart et Issy, puis sur différentes barricades parisiennes et notamment sur celle de la chaussée Clignancourt, que j’ai tenue avec seulement deux camarades d’armes.

« Les balles faisaient le bruit de grêle des orages d’été », je me souviens.

Comme ils avaient arrêté ma mère, je me suis rendue.

Devant le « Conseil de guerre », j’ai défendu « la Sociale » et écopé d’une peine de déportation.

J’y ai rencontré Nathalie Le Mel, qui m’a fait passer du " blanquisme " à l’anarchisme. En Nouvelle Calédonie où j’étais déportée, j’ai ouvert des écoles pour les " Kanaks ", les ai soutenus lors de leur révolte en 1878.

Amnistiée comme mes sœurs et frères de combat, je suis rentrée en France et n’ai jamais abandonné le combat, soutenant les grèves, les révoltes, faisant moult conférences.

Je fus blessée à l’une d’elles. J’ai toujours le morceau de balle fiché dans mon crâne.

Cela m’a valu de nombreux passages en prison !

Regards : Qu’est-ce qui te met en colère, aujourd’hui ?

S’il y a des miséreux dans la société, des gens sans asile, sans vêtements et sans pain, c’est que la société dans laquelle nous vivons est mal organisée. On ne peut pas admettre qu’il y ait encore des gens qui " crèvent la faim " quand d’autres ont des millions à dépenser en turpitudes.

C’est cette pensée qui me révolte.

Regards : On le voit, partout dans le monde, les peuples se soulèvent : c’est la fin d’un monde ? C’est ce qui motive ton combat ?

Toi qui ne possèdes rien, tu n’as que deux routes à choisir : être dupe ou fripon. Rien entre les deux, rien au-delà ! Pas plus qu’avant ; rien que la révolte.

J’ignore où se livrera le combat entre le " vieux " monde et le " nouveau ", mais peu importe : j’y serai. Que ce soit à Rome, à Berlin, à Moscou, je n’en sais rien. J’irai et sans doute bien d’autres aussi. Je (suis) plus que jamais " communeuse " et prête à recommencer la lutte contre tout ce qui doit disparaître d’erreurs et d’injustice.

Nous rêvons au bonheur universel, nous voulons l’humanité libre et fière, sans entrave, sans castes, sans frontières, sans religions, sans gouvernements, sans institutions.

Regards : Près de cent cinquante ans après « la Commune de Paris », aujourd’hui, les mouvements y font référence. Sur les murs, on peut lire : « Vive la Commune ! », « 1871 raisons de niquer Macron ! », « On ne veut pas mai 68, on veut 1871 ». Comment l’expliques-tu ?

Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c’était bien « la Commune », composée d’hommes d’intelligence, de courage, d’une incroyable honnêteté, et qui avaient donné d’incontestables preuves de dévouement et d’énergie.

Le pouvoir les annihila, ne leur laissant plus d’implacable volonté que pour le sacrifice. C’est que le pouvoir est maudit et c’est pour cela que je suis anarchiste.

Regards : Tu ne crois pas dans la " démocratie électorale " ?

Il y avait longtemps que les urnes s’engorgeaient et se dégorgeaient périodiquement, sans qu’il fût possible de prouver d’une façon aussi incontestable que ces bouts de papier chargés – disait-on – de " la volonté populaire " et qu’on prétendait " porter la foudre ", ne portent rien du tout.

La volonté du peuple !

Avec cela qu’on s’en soucie, de la volonté du peuple !

Si elle gêne, on ne la suit pas.

Votre vote, c’est la prière aux dieux sourds de toutes les mythologies, quelque chose comme le mugissement du bœuf flairant l’abattoir. Il faudrait être bien niais pour y compter encore, de même qu’il ne faudrait pas être dégoûté pour garder des illusions sur le pouvoir : le voyant à l’œuvre, il se dévoile.

Tant mieux.

Regards : Quand même, quand Jean-Luc Mélenchon a frôlé le second tour de la présidentielle en 2017, tu as bien dû esquisser un petit sourire de joie, non ?

Sans l’autorité d’un seul, il y aurait la lumière, il y aurait la vérité, il y aurait la justice.

L’autorité d’un seul, c’est un crime.

Ce que nous voulons, c’est l’autorité de tous. Le « pouvoir » est mort, s’étant comme les scorpions tué lui-même ; le « Capital » est une fiction, puisque sans le travail, il ne peut exister et ce n’est pas " souffrir pour la République " qu’il faut, mais faire la « République sociale ».

Regards : Que penses-tu de la mobilisation des « Gilets jaunes » ?

Chacun cherche sa route ; nous cherchons la nôtre et nous pensons que le jour où le règne de la liberté et de l’égalité sera arrivé, le genre humain sera heureux.

C’est une chose étrange que les ouvriers n’ont pas plutôt pris - où que ce soit - leur propre cause en main. Que, sur-le-champ, on entend retentir toute la phraséologie apologétique des " porte-parole " de la société actuelle avec ses deux pôles : « Capital » et « esclavage salarié ».

Ce n’est pas une " miette de pain " ; c’est la moisson du monde entier qu’il faut à la race humaine, sans exploiteur et sans exploité.

Scélérats que nous sommes ! Nous réclamons le pain pour tous, la science pour tous ; pour tous aussi l’indépendance et la justice ! Oui, chacals, nous irons vous chercher dans vos palais, ces antres de tous les crimes, et nos poignards justiciers sauront trouver vos cœurs féroces.

Regards : En France, le « monde de la santé » est en lutte, « l’Hôpital » se meurt. Qu’aurais-tu à dire, toi l’ancienne ambulancière de « la Commune », à la ministre de la Santé, Agnès Buzyn – en charge aussi de la (contre) réforme des retraites ?

Je vous remercie Madame, mais votre Dieu est vraiment trop du côté des Versaillais.

Regards : Et l’institutrice que tu étais, que pense-t-elle de l’évolution du métier d’enseignant ? Comment vois-tu sa place aujourd’hui ?

La tâche des instituteurs, ces obscurs « soldats de la civilisation », est de donner au peuple les moyens intellectuels de se révolter.

Regards : Finalement, quelle a été notre plus grande erreur, d’après toi ? Depuis 1871, ça n’est pas la lutte qui a manqué pourtant…

Notre plus grande erreur fut de n’avoir pas planté le pieu au cœur du vampire : « la Finance ».

Regards : Nombreux dénoncent les « violences » commises au cœur des mobilisations en cours, ce qui fait " les choux gras " des chaînes " d’information " en continu. Que leur réponds-tu ?

Que la Révolution est terrible ; mais son but étant le « bonheur de l’humanité », elle a des combattants audacieux, des lutteurs impitoyables, il le faut bien. La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur.

Je n’ai qu’une passion, la révolution.

Regards : Le mouvement social actuel est la cible d’une terrible répression policière et judiciaire. Les " gilets jaunes " se succèdent devant les prétoires et écopent de peines lourdes. Tu ne t’es pas vraiment défendue lors de ton procès, tu as contre-attaqué. Pourquoi ?

Mais pourquoi me serais-je défendue ?

Je leur ai déclaré que je me refusais à le faire. Ils étaient des hommes, qui allaient me juger. Ils étaient devant moi à visage découvert ; ils étaient des hommes et moi je ne suis qu’une femme, et pourtant je les regardais en face.

Je savais bien que tout ce que j’aurais pu leur dire n’aurait rien changé à leur sentence. Donc, je leur ai dit un seul et dernier mot avant de m’asseoir :

« Nous n’avons jamais voulu que le triomphe de la Révolution ; je le jure par nos martyrs tombés sur le champ de Satory, par nos martyrs que j’acclame encore ici hautement, et qui un jour trouveront bien un vengeur.

Encore une fois, je vous appartiens ; faites de moi ce qu’il vous plaira. Prenez ma vie, si vous la voulez ; je ne suis pas femme à vous la disputer un seul instant. (…) Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi… »

Regards : Après " #MeToo ", " Balance ton porc " ou " la ligue du LOL ", dirais-tu que – enfin – les femmes font leur révolution ?

La question des femmes est, surtout à l’heure actuelle, inséparable de la question de « l’humanité ». Les femmes sont le bétail humain qu’on écrase et qu’on vend.

Notre place dans « l’humanité » ne doit pas être mendiée, mais prise.

Regards : Ça veut dire, pour toi, que l’égalité " femmes / hommes " est à notre portée ?

Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine.

En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, " le potage " de l’homme. Le " sexe fort " descend jusqu’à flatter l’autre en le qualifiant de " beau ".

Il y a fichtre longtemps que nous avons fait justice de cette force-là, et nous sommes pas mal de révoltées, prenant tout simplement notre place à la lutte, sans la demander.

Vous parlementeriez jusqu’à la fin du monde !

Pour ma part, camarades, je n’ai pas voulu être " le potage " de l’homme, et je m’en suis allée à travers la vie, avec la vile multitude, sans donner d’esclaves aux Césars.

Regards : Comment vois-tu la place des femmes dans la lutte ?

Parmi les plus implacables lutteurs qui combattirent l’invasion et défendirent « la République » comme " l’aurore de la liberté ", les femmes sont en nombre. On a voulu faire des femmes une caste et, sous la force qui les écrase à travers les événements, la sélection s’est faite ; on ne nous a pas consultées pour cela, et nous n’avons à consulter personne.

Le monde nouveau nous réunira à l’humanité libre dans laquelle chaque être aura sa place.

Regards : Depuis peu, se dressent aussi des luttes contre les violences faites aux animaux, pour reconnaître leurs droits. Pourquoi est-ce un combat important ?

Ce n’est pas nouveau ! Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes.

Depuis la grenouille que les paysans coupent en deux, laissant se traîner au soleil la moitié supérieure, les yeux horriblement sortis, les bras tremblants cherchant à s’enfouir sous la terre, jusqu’à l’oie dont on cloue les pattes, jusqu’au cheval qu’on fait épuiser par les sangsues ou fouiller par les cornes des taureaux, la bête subit, lamentable, le supplice infligé par l’Homme.

Et plus l’Homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent. (…) C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. (…)

Et le cœur de la bête est comme le cœur humain, son cerveau est comme le cerveau humain, susceptible de sentir et de comprendre.

Regards : Pourquoi préfères-tu le drapeau noir au rouge ?

Plus de drapeau rouge mouillé du sang de nos soldats ! J’arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions.

Regards : Que reste-t-il de toi depuis que tu nous as quittés ?

Il n’est pas défendu de ne vouloir vivre qu’autant qu’on est utile et de préférer mourir debout à mourir couché. Il me paraît malheureusement impossible que quelque chose survive de nous après la mort, pas plus que de la flamme quand la bougie est soufflée. Et si la partie qui pense peut disparaître, parcelle par parcelle, quand on enlève, les uns après les autres, les lobes du cerveau, nul doute que la mort, en grillant le cerveau, n’éteigne la pensée.

Ne croyant ni au diable ni à dieu, je crois en vous.

Mathilde Larrère

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