Le mystère insondable de " La minerve ", sous-marin disparu il y a 50 ans au large de Toulon

, par  DMigneau , popularité : 6%

Jeudi 2 février 1968, à Toulon. Les opérations de sauvetage du sous-marin " La Minerve " sont suspendues.

Cinq jours après la disparition du submersible, l’espoir de retrouver des survivants s’est évanoui. " Dès le début de l’opération de sauvetage, on n’y croyait pas trop de toute façon ", se rappelle Georges Kévorkian.

A l’époque, ce jeune ingénieur de la « Direction des constructions navales » avait été chargé de mener les secours à partir du lundi 29 janvier, deux jours après la dernière communication enregistrée avec le sous-marin.

" La Minerve " et son équipage ne seront jamais retrouvés. Et cinquante ans après le drame, le mystère plane toujours.

Comment le sous-marin a-t-il coulé ?

Avarie ?

Erreurs humaines ?

Problèmes techniques ?

Une conjonction des trois ?

Les familles des victimes, qui commémorent le 50e anniversaire de la disparition à Toulon le 27 janvier 2018, attendent encore les réponses. Visée, l’armée n’a jamais levé les zones d’ombre qui entourent ce drame.

Un silence suspect, selon certains.

Dernière plongée de " La Minerve ", sous-marin français disparu le 27 janvier 1968. (AGASM section Rubis / FRANCEINFO)

A 7H55, " LA MINERVE " PLONGE DANS LE SILENCE

En ce début d’année 1968, les eaux de la Méditerranée sont agitées. Le mistral souffle à 100 km/h. C’est dans ces conditions que " La Minerve " s’apprête à effectuer un exercice avec un avion. " Le premier qui voit l’autre a gagné ", éclaire Georges Kévorkian.

Le sous-marin plonge alors que le Bréguet " Atlantic ", qui a décollé quelques minutes plus tôt de la base aéronavale de Nîmes-Garons, arrive sur zone à 7h15.

Un premier contact entre les deux appareils est pris quatre minutes plus tard. Mais les conditions climatiques rendent les communications difficiles. A 7h45, l’avion annonce qu’il renonce à sa dernière vérification radar, raconte " Libération ".

Dix minutes plus tard, réponse de " La Minerve " par la voix du second maître Nicolas Migliaccio, en charge des liaisons radio :

« Je comprends que vous annuliez cette vérification. M’avez-vous entendu ? »

Nicolas Migliaccio, second maître à bord de " La Minerve "

Ce sera le dernier signe de vie du sous-marin.

La suite ?

Mystère.

A terre et dans l’avion, en raison de la météo, on ne s’inquiète pas vraiment de ce silence. " La Minerve " doit rentrer au port au plus tard dimanche 28 janvier, à 1 heure du matin.

A l’heure fatidique, toujours rien.

Georges Kévorkian raconte la scène dans son livre, " Accidents de sous-marins français 1945-1983 " (éd. Marines) : « Chef, j’ai vu des matafs [matelots] ce matin... qui m’ont dit que " La Minerve " était perdue : elle n’est pas retournée à la base comme prévu », rapporte un ouvrier.

Les recherches sont officiellement lancées à 2h15. Soit 18 heures et 25 minutes après la dernière communication du sous-marin. " La Minerve " dispose d’une centaine d’heures d’oxygène, le temps presse.

Le matériel à l’époque ne permet pas de sonder les fonds marins très profondément. Or, au large de Toulon, ils peuvent atteindre 2 000 m. C’est justement dans ce secteur, au sud du cap Sicié, que " La Minerve " menait son exercice.

Malgré la vingtaine de bateaux venus aider pour les recherches, des hélicoptères, des avions et même la soucoupe plongeante du commandant Cousteau, le submersible reste introuvable.

« " La Minerve " a probablement coulé par 1 000 m de profondeur. La seule trace visible du naufrage fut une tache d’huile en surface. »

Le « Service d’informations et de relations publiques des armées » (Sirpa)

Présent sur le porte-avions " Clémenceau " mobilisé pour les recherches, Joël Lannuzel, 30 ans au moment du drame, raconte avoir " fait des tours et des tours en Méditerranée ". " On n’a jamais entendu parler d’une seule tache d’huile ", soutient-il.

Second maître radio sur " La Minerve " de mars 1962 à octobre 1965, il connaissaît le bâtiment " comme sa poche ". Pour lui, seul un " abordage avec un autre navire " a pu couler " La Minerve ".

Une hypothèse parmi d’autres.

La mise à l’eau de la soucoupe plongeante du commandant Cousteau, mobilisée lors de l’opération de recherche de " La Minerve ", le 31 janvier 1968. (AFP)

UNE VÉRITÉ QUI N’ÉMERGE JAMAIS

Comment ce monstre de 800 tonnes a-t-il pu disparaître sans laisser la moindre trace ?

Le flou demeure un demi-siècle plus tard.

" Pendant huit, dix jours, on a dit tout et n’importe quoi, se rappelle Thérèse Scheirmann-Descamps, veuve du second maître Jules Descamps. On m’avait même demandé de ne pas lire les journaux. " On peut y voir fleurir des théories farfelues comme un coup de force russe.

D’autres sont plus plausibles.

La plus répandue ?

Un problème de " schnorchel ". Il s’agit en fait de deux tubes, l’un alimente en air le sous-marin, l’autre permet de rejeter les gaz d’échappement. Quand le bâtiment est en immersion périscopique, c’est-à-dire à quelques mètres de la surface, ces tuyaux sortent et de l’eau peut y rentrer.

En temps normal, un clapet se referme pour empêcher l’inondation. Ce 27 janvier 1968, un incident a pu empêcher ce clapet de bien fonctionner, " La Minerve " s’est alors remplie et a coulé irrémédiablement.

Ce sous-marin de type " Daphné " pouvait plonger jusqu’à 525 m. Au-delà, la coque ne peut résister à la pression. En coulant dans cette zone au large de Toulon, " La Minerve " est descendu bien plus bas et a dû imploser.

Dans son livre, Georges Kévorkian fait état d’un « signal susceptible de résulter de l’écrasement brutal vers 700 m de profondeur d’un " récipient " contenant environ 600 m3 d’air à la pression atmosphérique ».

Une description qui pourrait correspondre au sous-marin disparu. Ce signal a été enregistré par différentes stations sismologiques " à 7 heures 59 minutes et 23 secondes, à quelques secondes près ".

Soit quatre minutes après la dernière communication de " La Minerve ".

Cette théorie du " schnorchel " est toutefois repoussée par l’écrivain puisque " quelques minutes avant sa disparition, il n’est pas avéré que le sous-marin naviguait au schnorchel ".

La thèse de l’abordage, défendue par Joël Lannuzel, a également été envisagée. Le secteur était largement emprunté par des bateaux commerciaux. Mais là encore, ce n’est resté qu’une possibilité parmi d’autres.

« On a pensé bien sûr à une collision. Mais contre quoi ? A-t-on retrouvé un bateau ou un quelconque objet ? »

Le Sirpa

Reste l’erreur humaine, que tout le monde réfute. Les regards se sont tournés vers le commandant André Fauve.

Aurait-il pu engager une manœuvre trop périlleuse, comme le sous-entend Georges Kévorkian ?

L’amiral Thierry d’Arbonneau, jeune officier au moment de l’accident, a été un des élèves du capitaine Fauve. Sa description d’un homme " hyper-compétent " rend peu probable cette hypothèse. " C’était notre officier de manœuvre, il nous apprenait à naviguer. Il avait une aura évidente, il était jeune, calme, pondéré ", explique l’amiral.

Pourtant, malgré un capitaine " respecté et reconnu ", un équipage entraîné et un bâtiment en bon état, " La Minerve " n’est jamais remontée.

L’équipage de " La Minerve ", sous-marin français disparu le 27 janvier 1968. (STF / AFP)

L’IMPOSSIBLE DEUIL DES FAMILLES

En coulant au large de Toulon, " La Minerve " a laissé derrière elle 52 familles endeuillées, 28 orphelins et 17 veuves.

Martine Coustal est l’une d’elles. Elle avait 18 ans à l’époque et devait se marier avec Marcel Coustal, électromécanicien embarqué à bord, quelques jours après le retour du sous-marin. Cinquante ans après, cette femme à l’accent chantant du sud de la France n’a rien oublié. " On y pense toujours, souffle-t-elle, mais le plus émouvant, c’est d’être sur les lieux de la commémoration. "

Le 28 janvier 1968, lorsqu’elle reçoit la visite de son beau-père, elle pense aborder une nouvelle fois son prochain mariage. Elle est loin d’imaginer le pire. Elle comprend ce jour-là que son mari ne reviendra jamais. Le bébé qu’elle attend sera orphelin. Le garçon naîtra deux mois plus tard et s’appellera Marcel.

En hommage.

Elle se mariera « à titre posthume » le 10 juillet 1968 et obtiendra le droit de porter le nom de Coustal. " Le mariage a été très, très difficile ", reconnaît-elle. Mais malgré la perte et la douleur, Martine n’a jamais été « revancharde ».

« Il avait choisi cette vie, je suis pour qu’on les laisse tranquille. Rien ne nous les ramènera. Il faut avancer. »

Martine Coustal

Thérèse Scheirmann-Descamps, la veuve du second maître Jules Descamps, elle, ne veut pas s’infliger de nouvelles souffrances non plus. Mais, elle espère des réponses. " Cela fait cinquante ans qu’on en attend ", lance-t-elle. Agée de 25 ans au moment du drame, elle aussi se souvient :

" Le 28 janvier 1968, je préparais un gâteau pour mon mari dont c’était l’anniversaire. A 10 heures, j’ai entendu les sirènes. A midi, on m’a dit qu’il aurait du retard... J’ai tout de suite compris qu’il ne rentrerait jamais. "

Les jours qui suivent sont terribles. " Je calculais le nombre d’heures pendant lesquelles il pouvait vivre, tout en m’occupant de mes enfants ", glisse-t-elle. Elle ne peut aussi s’empêcher d’imaginer la souffrance des derniers moments vécus à bord par son mari et ses compagnons.

Jules Descamps, le mari de Thérèse Scheirmann-Descamps (THERESE SCHEIRMANN-DESCAMPS)

Pour Thérèse, comme pour Martine, la vie reprend le dessus. Parfois de façon brutale. Leurs enfants grandissent sans leurs pères. L’absence est un poids lourd à porter.

" Il y a eu de grandes souffrances, ma fille, qui allait avoir 3 ans au moment de la disparition de son papa, a eu du mal à se construire. Mon fils également a eu de gros problèmes. Il n’y avait pas d’accompagnement psychologique à l’époque ", témoigne Thèrèse Scheirmann-Descamps.

Pour les deux femmes, hors de question de rater les commémorations du 50e anniversaire, bien que ce soit " très douloureux ".

Jean-Paul Krintz, lui, manquera à l’appel à Toulon. Cet ancien responsable auxiliaire à bord de " La Minerve " est décédé il y a quelques mois. Il aurait dû être à bord du submersible ce 27 janvier 1968. Mais, jeune marié et en fin de contrat, il avait été exempté d’exercice.

Rongé par la culpabilité, " il a toujours eu du mal à oublier tout ça ", avoue Patrick Meulet, le président de la section " rubis " de « l’Association générale de l’amicale des sous-mariniers » (AGASM).

En 2010, l’ancien sous-marinier disait son mal-être dans " La Dépêche du Midi " :

« Pendant quarante ans, je suis resté fermé. Je ne me sentais pas à ma place. »

Jean-Paul Krintz

Peut-être pensait-il qu’il devait être avec eux, au fond de la Méditerranée, avec ses compagnons. Cet endroit qui n’a jamais été réellement identifié et qui travaille tant les familles. " Quand on perd quelqu’un, on a envie de savoir où il repose ", insiste Thérèse Scheirmann-Descamps.

Le patch des forces sous-marines françaises en 2017 (FRED TANNEAU / AFP) (FRED TANNEAU / AFP)

LA " GRANDE MUETTE " SE TAIT

Cinquante ans plus tard, avec l’amélioration des techniques, de nouvelles recherches auraient pu être menées, mais rien n’a jamais été entrepris.

" On aurait pu les relancer, s’insurge Patrick Meulet. Dire qu’on ne peut pas le retrouver, c’est choquant, d’autant qu’on connaît le secteur où il est censé être. "

Le président de l’AGASM est entré dans la marine un an, jour pour jour, après le drame de " La Minerve " et accompagne le désir de vérité des familles.

Comment ?

Pourquoi ?

Où ?

Voilà les questions qui résonnent dans les têtes.

" Pourquoi un tel mutisme ? " s’interroge Thérèse Scheirmann-Descamps. Des choses seraient-elles cachées ?

" Comment voulez-vous expliquer un accident alors que l’on n’a jamais rien retrouvé ? " se défendait le « Service d’informations et de relations publiques des armées » en 2000.

« Les autorités ne pouvaient décemment pas répéter éternellement " nous ne savons rien ". A quoi cela aurait-il servi ? Mais elles n’ont pas cherché à cacher quoi que ce soit. »

Le Sirpa

Dix-huit ans plus tard, le discours n’a pas changé. Le capitaine Bertrand Dumoulin, porte-parole de la Marine nationale, confirme que " les causes de l’accident n’ont jamais pu être élucidées ".

" L’Eurydice a bien été retrouvé alors qu’on est descendu à 1 000 m ", conteste Patrick Meulet. Il sait de quoi il parle. Patrick Meulet était à bord du submersible, un autre sous-marin de type " Daphné ", trois mois avant son naufrage, le 4 mars 1970.

Avant de couler en Méditerranée, " l’Eurydice " avait d’ailleurs servi pour l’hommage national rendu à l’équipage de " La Minerve " par le général De Gaulle, le 8 février 1968.

En embarquant à bord pour une plongée, malgré sa taille – 1m96 – et son embonpoint, le président de la République avait salué ces " volontaires qui avaient d’avance accepté le sacrifice et qui avaient fait un pacte avec le danger ".

" Le général aimait la force du symbole, rappelle l’amiral Thierry d’Arbonneau. Il voulait prouver que la nation était unie dans ce drame et montrer la confiance qu’il avait dans les sous-marins et leurs équipages. " Ce " pacte avec le danger ", rappelé par De Gaulle, est l’une des raisons pour lesquelles aucune action en justice n’a été menée par les familles : " Jamais de la vie, nous n’aurions fait ça ! coupe Thérèse Scheirmann-Descamps. Par respect pour la fonction et l’engagement des sous-mariniers. "

" L’Eurydice " et " La Minerve ", deux " Daphné ", faisaient le prestige de la marine française et il y aurait pu avoir un troisième drame mais " le Flore " a évité le naufrage le 19 février 1971 : le " schnorchel " avait été clairement mis en cause et des améliorations avaient été faites dans la foulée pour éviter de nouveaux accidents.

Entre 1965 et 1975, une dizaine de submersibles de type " Daphné " ont été vendus à l’Afrique du Sud, au Pakistan ou encore à l’Espagne.

Les intérêts économiques ont-il dicté le silence de l’armée ?

" Clairement, non !, répond Bertrand Dumoulin. Si la cause de l’accident était connue, il eut été absurde de ne pas la communiquer à nos partenaires étrangers. "

" J’en veux à l’état-major. Ils ont pu cacher quelque chose, on ne sait pas pourquoi ", n’en démord pas Patrick Meulet. Lui, comme les familles des disparus, s’accrochent à ce cinquantenaire du drame. Après cette date, le « secret défense » qui entoure " La Minerve " devrait être levé.

Thérèse Scheirmann-Descamps attend cela impatiemment.

« Vingt ans après le drame, on nous a dit d’attendre. A trente et quarante ans aussi. Il y a des limites, ça commence à bien faire. »

Thérèse Scheirmann-Descamps

Elle espère. Pour elle. Pour ses enfants. Sans trop y croire.

Patrick Meulet, non plus, n’est pas convaincu que " toute la lumière " sera faite sur le drame. Car l’armée pourrait très bien taire d’éventuelles réponses. Et justifier une fois de plus son surnom de " Grande Muette ".

Patrick Meulet soupire : " On espère qu’au bout de cinquante ans, on va réussir à la faire parler. "

Benoît JOURDAIN

francetvinfo.fr