Le moment Potemkine

, par  DMigneau , popularité : 0%

Le moment Potemkine

Extrait du Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein, 1925.

Comment explose une mutinerie ?

Comme tous les soulèvements : par « l’abus de trop ».

Sur le cuirassé Potemkine, l’arrogance des officiers, leur mépris aristocratique et leur brutalité ne sont pas encore parvenus à dégoupiller les matelots.

C’est la viande qui va s’en charger. Ou plutôt les vers. Car la viande en est tellement infestée qu’elle pourrait courir toute seule jusqu’au bastingage.

On approche du « point de trop » — mais ça, " l’officier supérieur " ne le sait pas encore. Il pense simplement pouvoir ramener l’ordre en aboyant " comme d’habitude ", en compagnie du " médecin-major " venu engager son autorité scientifique pour certifier que " la viande est parfaite " — et que tout retourne " à la normale ".

Gros plan sur la viande : elle n’est que grouillement.

Le major : « Ce ne sont pas des vers !! ».

Édouard Philippe : « L’ambition portée par ce gouvernement est une ambition de justice sociale (…) Et surtout la seule chose qui compte, c’est la justice (1). »

Le major : « Cette viande est très bonne, cessez de discuter !! ».

Édouard Philippe : « Les femmes seront les grandes gagnantes du système universel de retraites (…) Les garanties données justifient que la grève s’arrête ».

Quand il se dirige vers son « point critique », ce qu’il ne découvre toujours que trop tard, un ordre politique ne tient plus symboliquement qu’à un cheveu, ou à un mot — après, bien sûr, il lui reste la police.

Or les mots, offenser par les mots, ç’aura été la grande passion de ce pouvoir.

On ne pourra pas dire, en cette matière, qu’il ne s’est pas donné du mal. En réalité, il y est allé de " bon cœur ". C’est que tout dans sa nature l’y poussait. À l’image de son chef, évidemment. Car avoir le naturel offensant, c’est vraiment lui.

Les « riens », « le costard », « la rue à traverser », « les illettrées », à chaque fois on n’en revenait pas et à chaque fois, on n’avait rien entendu.

Il a ça si profondément en lui que même les promesses — répétées — de " s’acheter une conduite " ne l’ont jamais désarmé : à ce stade « d’incorporation », on se défait pas de soi.

Il n’avait pas sitôt promis de ne plus parler " à l’emporte-pièce " (janvier) qu’il nous donnait du « Jojo le gilet jaune » et du « boxeur gitan qui ne peut pas avoir écrit ça tout seul — puisqu’il est gitan ».

À la rentrée de septembre, fini, c’était juré !! Mais le 4 octobre, déjà, il n’adorait pas la pénibilité qui « donne le sentiment que le travail est pénible  ».

Il y a cependant un type de propos qui fera la marque particulière de ce pouvoir dans l’Histoire, qui ne relève ni de l’insulte innocente et joyeuse, ni même du mensonge éhonté, mais d’autre chose, infiniment plus vertigineux en fait : les mots " Potemkine ", les mots « ce ne sont pas des vers » et « cette viande est excellente », avec les vers et la viande sous le nez.

On dit les mots " Potemkine ", mais on dirait aussi bien les mots " Orwell ".

Édouard Philippe : « Nous proposons un nouveau pacte entre les générations, un pacte fidèle dans son esprit à celui que le Conseil National de la Résistance a imaginé et mis en œuvre après-guerre ».

À ce niveau, dévoyer les mots, c’est conchier les choses.

Quand Édouard Philippe s’enveloppe dans le CNR alors qu’il détruit avec une froide méthode tous les acquis sociaux du CNR, il conchie l’Histoire politique de « la Résistance ».

Et voilà finalement la marque de ce gouvernement : c’est un gouvernement de conchieurs.

Quand Attalli et Montchalin osent dire que le suicide d’Anas n’est pas politique, ils conchient son lit de douleur, et peut-être sa tombe.

Partout des « conchieurs » dans les palais.

Buzyn qui ferme des lits « pour améliorer la qualité des soins » conchie les malades.

Vidal qui décuple les frais d’inscription des étudiants étrangers « pour mieux les accueillir » conchie les étudiants étrangers.

Pénicaud qui défait le code du travail « pour protéger les salariés » conchie les salariés.

Par-delà tous ces offensés, cependant le tableau d’ensemble donne une idée élargie de ce dont il s’agit : ce qui est génériquement conchié, c’est le sens des mots.

« Que les mots aient un sens, nous nous en foutons, mais alors totalement ; et nous ferons avec ce que nous voulons ».

La question qui suit inévitablement demande ce qu’il est possible de faire « démocratiquement » avec des gens qui ont fait " ça " de la langue.

Ici, l’imbécillité éditorialiste, qui répète que « la démocratie, c’est le débat, et le contraire de la violence » va bientôt tomber sur un os. Car le débat n’existe pas comme ça, du seul fait de mettre en présence des hommes qui font du bruit avec la bouche.

C’est d’ailleurs la chose la plus universellement ignorée de « l’univers médiatique » qui considère qu’il suffit de réunir des gens qui ne pensent pas la même chose pour avoir « un débat ».

Les corridas qui se tiennent sous ce nom, organisées par les médias, où l’inanité le dispute à " la foire d’empoigne ", convainquent assez qu’il n’en est rien.

Pour qu’il y ait un débat, il faut que soient réunies les conditions de possibilité du débat. À commencer par la première d’entre elles : le respect minimal du sens commun des mots.

Cette condition fondamentale piétinée, on comprend sans peine ce qu’il reste du débat : il reste « Le-Grand-Débat », spectacle taillé pour les " canalisations " de l’information en continu, où pendant des heures et des heures, Macron parle, parle, parle.

Tout seul.

Dans l’état où le " macronisme " a mis la langue, il ne peut y avoir comme « débat démocratique » que " Le-Grand-Débat ". Car on n’a pas de débat, grand ou petit, au milieu d’une langue détruite.

À quoi pourrait, en effet, ressembler un débat sur les retraites en face de quelqu’un qui démolit tout, en jurant faire vivre l’esprit du CNR ?

Et même, comment résister à l’envie de lui mettre " une petite tarte " ? Puisqu’en définitive, c’est le seul choix de réaction qui reste à disposition.

On voit bien qu’on ne va pas commencer à discuter. Pas plus qu’il n’y a matière à discussion avec quelqu’une qui dit " qu’elle ferme des lits d’hôpitaux pour améliorer les soins ", etc.

« Discuter » n’a plus de sens quand les mots ont été privés de sens.

Légitimement, on envisage autre chose.

Mais alors, il ne faut pas venir se plaindre que « la violence, c’est le contraire de la démocratie ». Ou bien il faut adresser sa plainte à qui de droit : à ceux qui ont détruit la condition de possibilité, " dialogique ", du débat.

Donc, de la démocratie.

De fait, dans " 1984 ", on ne discute pas trop. Pour des raisons semblables : « la paix, c’est la guerre », « la liberté, c’est l’esclavage », et « l’ignorance, c’est la force », ça ne fait pas une très bonne base.

Qu’Orwell revienne en force dans la conscience commune, même Alain Frachon qui régale le lecteur du " Monde " de ses " pénétrantes analyses " internationales, s’en est aperçu.

Quoiqu’en fait... non.

Pour Frachon, Orwell, c’est en Chine. Trente millions de téléphones portables Ouïgours sur écoute — orwellien. Et « “ 1984 ” illustre de façon prémonitoire ce qui se passe dans la Chine de Xi Jinping  ».

Avec une telle " analyse ", en effet, on se sent tout pénétrés.

Heureusement, c’est en Chine, quel soulagement !!

Chez nous, rien de tout ça !! Pas d’écoutes, pas d’interpellations préventives, pas de « reconnaissance faciale », pas non plus " d’assistant-flic " " Amazon " ou " Apple " (d’ailleurs l’équivalent du « télécran » dans tous les foyers de " 1984 ")... bref pas de « tyrannie 2.0 » (de nouveau pénétrés).

Quand Frachon ne parvient même pas à apercevoir ici les formes les plus caricaturales de l’orwellisme, comment en verrait-il les plus subtiles ?

On ne comptera donc pas sur lui pour réaliser que la démolition de la langue, en son « noyau de sens », porte à son comble la démolition des institutions de ladite « démocratie » : institutions de « la représentation » qui ne représentent plus, institutions de « la médiatisation » qui ne médiatisent plus, et maintenant, donc, institution — la plus fondamentale — de la langue et de la signification qui ne signifie plus.

Après quoi on se scandalisera que les gens choisissent l’action directe plutôt que « le débat ».

Réellement, s’il y a un seul motif d’étonnement, c’est qu’ils aient été si patients avant de s’y résoudre, qu’ils aient accepté d’aller ainsi au " bout du bout " de la faillite institutionnelle généralisée pour constater l’impasse.

L’impasse des mots " Orwell ".

Mais ne faudrait-il pas parler plutôt des mots " Potemkine " ? Car eux ne terminent pas dans une impasse. Ils déclenchent le " moment Potemkine ".

Le " moment Potemkine ", c’est celui où, sous un abus de trop, la légitimité est détruite par le sentiment du scandale et avec elle le consentement et ce qui restait de respect.

Alors les matelots jettent les officiers à la mer et prennent collectivement les commandes du bateau.

Frédéric Lordon

blog.mondediplo.net