Le crowdfunding, symptôme d’une société qui rate sa mutation

, par  DMigneau , popularité : 64%

Le crowdfunding, symptôme d’une société qui rate sa mutation

Le " crowdfunding " ou " financement participatif ", tout le monde en a entendu parler un jour ou l’autre et même beaucoup de gens trouve cela bien. Toutefois le crowdfunding est un glissement très inquiétant de notre société.

Ce type de financement est apparu avec Internet, d’abord aux USA avant d’arriver en France. Le système est simple : vous avez un projet et vous faites appel aux dons contre un cadeau (ou pudiquement appelé gratification) via une plateforme Internet. Les premiers financements participatifs sont apparus dans le secteur de la musique, une des industries en crise depuis longtemps. A la base cela servait aux jeunes talents à financer un album. Peu de budget dans ce secteur, peu d’aide et peu de place de diffusion, le crowdfunding est apparu comme une sorte de sauveur. Il s’est ensuite élargi au domaine de la culture de manière plus vaste.

Or, on constate que le crowdfunding, espèce de solution palliative à la base, devient un fonctionnement normal de notre société. Un tas de plateformes différentes se crée en permanence.

Les banques demandent même quasi systématiquement un apport pour un prêt professionnel et encourage vers ce système. Les Chambres de Commerce et d’Industrie, l’APCE et autre organismes d’Etat proposent des brochures à l’attention des entrepreneurs afin de faire leur crowdfunding.

Ca marche comment un crowdfunding ?

Vous mettez votre projet en ligne et vous faites appel aux internautes. Les dits-internautes se limitent dans la grande majorité des cas à l’environnement familial ou amical. Au passage la plateforme rafle une commission qui peut aller jusqu’à 8/10 % de la somme. La somme dans la majorité des plateformes est reversée si vous avez atteint un certain plafond sur une durée définie, le plus souvent 3 mois.

Pendant ce temps là, l’argent récolté dort (ou pas) sur un compte bancaire. La plupart des projets ne verront jamais le jour. A cela se sont greffés un tas de cabinets de consultants spécialisés dans la communication du financement participatif, s’adressant aux grands groupes qui ont flairés la bonne affaire : faire payer le lambda en lui faisant croire qu’il est partie prenante d’un projet.

Aujourd’hui donc, tout le monde passe par ces plateformes pour faire financer tout et n’importe quoi et de plus en plus des projets professionnels.

On y est.

Voilà le premier glissement de la société.

Aujourd’hui donc, pour créer quoi que ce soit, il est devenu quasi impossible d’avoir un financement classique ou une seule ligne de crédit. Les banques ne prennent aucun risque et se déchargent sur ces plateformes dont elles sont elles-mêmes parties prenantes. La boucle est bouclée.

Or le citoyen de base, lui n’a pas le porte-monnaie extensible, il choisit donc de donner soit quand il connait la personne soit quand c’est visible. Et pour être visible sur Internet, c’est une autre paire de manche : soit on a un très bon réseau soit on a de très bons communicants.

Dans tout cela, l’Etat est content ; les gens se débrouillent tous seuls et les PME/PMI n’ont qu’à faire un crowdfunding. On aime nos entrepreneurs surtout quand on ne le voit pas.

Jusque là me diriez vous, ok, ça concerne la culture et les entrepreneurs. Ca c’était avant. Maintenant, ça concerne tout le monde et je vais vous expliquer pourquoi.

Le système étant donc florissant, un tas de nouvelles plateformes se créent. La dernière en date qui doit se lancer d’ici quelques mois a décidé de se présenter comme une solution « alternative » (faut le dire vite) à la baisse des dotations publiques.

Elle s’adresse aux municipalités et autres organismes publics comme les Universités. Vous voulez une crèche ? Et bien faites payer vos administrés ! Rien de plus simple ! Le citoyen qui paye déjà divers impôts se voit donc proposer l’idée lumineuse de payer lui-même sa crèche.

L’Etat est content : le citoyen va pallier tout seul au défaut de fonds. Merveilleux ! Et puis tout ça va passer pour un acte démocratique. C’est citoyen (ce mot est tellement cuisiné à toutes le sauces qu’il en a perdu tout sens), c’est participatif et c’est facile comme un simple clic et un numéro de carte bancaire. Si vous êtes un bon « citoyen » vous aurez peut-être même la chance d’avoir une plaque à votre nom, héritage sûrement des bienfaiteurs des églises qui avaient leur plaque.

L’Etat laisse donc le citoyen se débrouiller et bafoue tout principe d’égalité pourtant si cher à certains qui se sont réveillés brusquement républicains. On va donc avoir le citoyen qui participe et puis l’autre celui qui n’a pas les moyens. Bien entendu, tout cela n’est pas une œuvre de charité remplie de bons sentiments ; la plateforme se prend forcément une commission au passage.

L’autre principe est de faire un prêt.

Cela a toujours existé sous la forme d’obligations émises par les collectivités publiques. L’Etat a besoin d’argent, il procède à une souscription. Cela se fait par l’intermédiaire essentiellement des contrats d’assurance vie que propose votre banquier ou votre assureur. Bien entendu, il y a un taux d’intérêt mais si celui-ci augmente, la valeur de l’obligation baisse, ce qui fait que cela donne une certaine stabilité.

Les prêts proposés par les plateformes participatives n’ont pas un taux plus avantageux. Il se calcule en fonction de la solvabilité de l’emprunteur, c’est-à-dire la commune ou la collectivité. Là aussi, on peut donc considérer qu’il y aura des communes dites " vertueuses " et d’autres non.

Donc, faire participer le citoyen s’institutionnalise de manière inquiétante. L’Etat ne se sent plus responsable de certaines de ses obligations et les reporte vers le citoyen qui commence à crouler sous les devoirs.

Maintenant, on peut commencer à anticiper sur la suite. On peut aisément prévoir les futures dérives que ce système va occasionner. Bientôt des plates-formes participatives pour payer des frais médicaux, dentaires vont exister. D’autres pour payer la scolarité de ses enfants et ainsi de suite.

Or tout cela, ce n’est pas de l’auto-gestion. C’est une démission étatique et une reprise par le secteur privé, aux mains des quelques responsables de ces entreprises, d’une activité juteuse qui atteindra forcément un jour ses limites car le portefeuille n’est pas sans fond. Pendant ce temps là, on procède à la destruction méticuleuse de ce qu’on appelait les acquis sociaux.

L’auto-gestion c’est quoi ?

C’est quand les gens se prennent en main sans intermédiaire et qu’ils s’organisent. Ils se rencontrent et mettent en place ensemble des solutions.

L’auto-gestion passe par la responsabilisation. Chacun peut organiser une collecte sans passer par un intermédiaire. Créez vos démarches et parlez en. Interpellez les pouvoirs publics sur leurs responsabilités.

Ne démissionnons pas de notre société car un jour il sera trop tard. Alors refusons ce marketing couvert de bons sentiments, impliquons nous dans notre propre vie, ne restons pas derrière nos claviers et refusons ce système qui n’est qu’un leurre face à la situation économique actuelle, leurre qui quand il s’écroulera, car c’est un système voué à sa perte, générera encore plus de paupérisation vu qu’il aura remplacé tout autre fonctionnement. Le risque majeur est là.

Ana Dumitrescu

MediaPart