Le capitalisme, l’artiste et la carpe koï

, par  DMigneau , popularité : 63%

Le capitalisme, l’artiste et la carpe koï

Peut-il y avoir encore un art engagé quand les goulags et autres bastilles ont laissé la place à une très démocratique liberté d’expression étouffée sous les honneurs rentables de la " pipolitude " ?

Weiwei dans la position d’un réfugié syrien noyé © Rama Lakshmi

Quinze degrés au-dessus de zéro le premier février, l’hiver nous est ravi avec la neige de notre enfance qui collait en boue noire aux semelles des bottes de caoutchouc. Formellement interdit de monter sur la glace : les pancartes comminatoires pendent absurdement sur le tronc des aulnes bordant les eaux tièdes de l’étang du bois de Vincennes. Le fond de l’air n’est pas frais et il n’y a plus de saison laïho, laïho.

Mais, tandis que les carpes koï cuisent doucement au fond du lac, le promeneur réchauffé s’interroge en regardant bourgeonner le hêtre hâtif et se couvrir d’or le forsythia précoce.

Comment donc, se demande-t-il, parvenir à enrayer ce foutu capitalisme de merde qui bousille les humains avec la planète ?

Sachant que notre promeneur ne sait rien faire de ses dix doigts sinon taper des pamphlets, mélancoliques, rageurs ou désespérés selon l’humeur du matin, sur le clavier d’un ordinateur dont la batterie fonctionne au cobalt tiré de la mine par un enfant africain de sept ans, sous-payé et à l’espérance de vie très limitée compte tenu des conditions infectes dans lesquelles il travaille pour que notre promeneur puisse pondre ses billets rageurs, désespérés ou mélancoliques selon l’humeur du matin, il est bien embêté.

On commence par écrire des billets critiques que l’on veut ravageurs - prends ça dans ta gueule, sale capitalisme qui tue les enfants et les ours polaires - et l’on termine avec la légion d’honneur suivie de la honte sur dix générations. Car le capitalisme est ainsi organisé qu’il aime à flatter ses contempteurs et à les rémunérer grassement dès qu’ils commencent à se faire une audience suffisamment fournie pour constituer un marché lucratif, une niche à pépètes anticapitalistes : il n’y a pas de petits profits.

Peut-il y avoir encore un art engagé quand les goulags et autres bastilles ont laissé la place à une très démocratique liberté d’expression étouffée sous les honneurs rentables de la " pipolitude " ? se demandait encore notre promeneur pensif, songeant à l’artiste chinois Weiwei passé icône internationale de l’indignation et dont les œuvres sont exposées au Bon Marché, grand magasin du luxe parisien rive gauche, tandis qu’il se fait prendre en photo étendu sur une plage mouillée, dans la posture malheureusement célèbre d’un enfant syrien noyé.

Il y a quelque chose qui cloche là-dedans, conclut provisoirement notre rêveur solitaire en lorgnant le ventre blanc de la carpe koï couchée sur le flanc.

Juliette Keating

MediaPart