Le Sursis grec

, par  DMigneau , popularité : 66%

Le Sursis grec

J’ai écrit ce texte dans la semaine qui s’est écoulé entre les résultats du référendum grec et la nuit du 12 au 13 juillet) et il a été publié par L’ Humanité le jour de la démission de Alexis Tsipras (21-22 juillet) dans la série " Lire le pays : 50 écrivains pour l’été ". Merci à Pierre Chaillan et Alain Nicolas.

Elle est seule dans la maison. Une petite maison, dans ce village perdu au milieu des collines aux confins du Morvan. Deux ans qu’elle était en vente. Les Parisiens lui ont parlé la première fois qu’ils sont venus la visiter. Lui on ne l’a pas revu. Et maintenant les volets fermés toute la journée à cause de la chaleur. Elle est seule. Il passe et repasse avec son tracteur à foin. Il a un visage de vieil enfant, rouge et violet. Il paraît qu’elle écrit. " Koik’tu fais là-dedans derrière tes volets, tu fais l’amour ? " 80 ans et ça travaille toujours. Il a bu. Sa ferme appartient au baron, dans le château de la belle au bois dormant de l’autre côté du village - la propriété de la famille depuis le XVIIIème siècle.

Les Grecs ont dit " non " dimanche. Lire le Pays : des gens. J’écris sur le cahier japonais acheté hier. Tsipras : On a la justice de notre côté. Dimanche, j’ai bu à la santé des Grecs. Mon fils était encore là. Elle est professeur à Paris, les livres, ça ne rapporte pas ou alors il faut être très célèbre, la maison c’est pour les vacances. Le village est en zone blanche. Pour ça qu’elle n’était pas chère. Ils ont posé une antenne sur le toit pour le satellite.

Dimanche Mélenchon a fini son discours en s’adressant aux écrivains : « Donnez des visages aux nombres, donnez des visages aux humiliés, aux pauvres, aux femmes battues, violées... »

Les ouvriers ont cassé le mur dans la pièce du bas, maintenant ils isolent les combles. Qu’est-ce que vous pensez de ce qui se passe en Grèce ? Elle n’ose pas demander. Les voisins viennent la voir. On est bien contents que vous soyez là. Avant il y avait des locataires - une femme - en ménage avec un Arabe. Il a tout coupé, tout, tous les arbres fruitiers, les groseilliers, les framboisiers, les cerisiers, tout, pour se venger du propriétaire. Il fait très chaud déjà.

Dijsselbloem à Varoufakis : « Si vous ne signez pas le memorandum, nous faisons tomber vos banques ». J’ai reçu une lettre pour Mouss. Donnez des visages : Mouss est un fantôme, il hante mon jardin. Les Grecs ont dit " non " et la BCE a fermé le robinet monétaire. Les Grecs asphyxiés : plus d’argent liquide. Elle va se baigner. Le Pape, en Bolivie, a déclaré qu’on ne pouvait pas priver un peuple de sa souveraineté. " Le moment est historique ", déclare Moscovici. La pression est de plus en plus forte. Schaüble veut le " Grexit ". Varoufakis tweete : « Sine qua non : debt restructure or no deal ! »

Elle retrouve des amis au bord de la Cure : des professeurs, des intellectuels. A eux, elle ose demander. L’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, écrit Sartre (" Plaidoyer pour les intellectuels "). Mais lui : « Oh moi, je ne comprends rien ! ». Et elle : « Les Grecs font du chantage parce qu’ils savent que leur sortie de l’euro coûterait encore plus cher à l’Europe. » Il fait taire sa fille. Je les accompagne à Vézelay, à la Goulotte, pour écouter une conférence sur les traces du zoroastrisme dans l’art des trois monothéismes. 1+1+3. Je suis seule. Il a envoyé un sms : « Oublions ces vacances. Il ne viendra pas. »

Au marché couvert d’Avallon, samedi 12, une affiche : « un collectif citoyen s’est constitué dans le vézelien ». Après le marché, la terrasse du bar se vide peu à peu dans le brouhaha des camions qui remballent. La Grèce ? On a déjà assez à faire avec la France. Une femmes plus âgée proteste : « Ah j’ai adoré le " Non " grec ! » Lui, c’est pas son truc : il fait la fête.

Mais eux, ils sont sur la même longueur d’ondes que nous. Elle désigne une jeune femme maigre, à turban dans les cheveux et jupe en cotonnade longue. Et ils n’en restent pas à la théorie, ils font des trucs pratiques : des " assoces " solidaires d’échanges gratuits d’objets et de services, les médecines alternatives. Ils sont au courant pour le collectif citoyen.

Une jeune femme brune en robe rose est descendue prendre l’air à la terrasse après son déjeuner. On n’arrive plus à aérer l’intérieur des maisons. Elle se plonge dans " Elle ". Elle n’a pas l’habitude qu’on lui demande son avis. Je suis triste. Je suis triste qu’un si grand peuple soit obligé de mendier. Elle espère que Tsipras va gagner. Tweet AFP : « 6 Français sur 10 pensent que Tsipras va gagner ». La terrasse se vide. Quatre hommes s’installent à la table d’à côté sans lui jeter un regard. Ils parlent turc. Impossible de s’adresser à eux. Seule. L’intellectuel est un monstre, écrit Sartre. L’intellectuelLE, pire encore ! On ne comprend pas ce qu’elle fait (là, toute seule). Tout de même, j’ai faim.

Raoul aussi participe au collectif citoyen. Il est allé à la conférence de JG, un prof de philo de Paris qu’elle connaît aussi et qui a une maison de famille à Vezelay : Après le capitalisme. Raoul vit de petits boulots et de chômage. Il a lu le Piketty et le Bernard Maris. Il réfléchit. Moi, je veux pas être dans la boucle : bosser pour payer les traites de la voiture, de la maison, les vacances à Trifouillis-les-flots, non merci. Elle s’excuse de ses jolies tasses " achetées chez Auchan à 2 euros ". Raoul se marre : ça fait bourgeoisie communiste.

Les voisins disent que Mouss faisait pousser " de l’herbe ". Non, Raoul ne sait pas où le trouver pour la lettre. Tu devrais pendre des jambons aux arbres et dire à tes voisins que c’est pour chasser les vampires arabes. Avec Raoul, elle peut parler. Au collectif vézelien, on a décidé de mettre sur pieds un chantier participatif pour aider Alban à refaire sa maison. Alban est un joli et jeune agriculteur bio : il loue les maigres terres de la Maladrerie à la Mairie de Vézelay. Je suis triste. Je suis triste qu’il faille un comité citoyen pour faire la charité d’une maison habitable à Alban.

Raoul a les mêmes tentations que les intellectuels, sans en avoir les avantages sociaux, encore moins la reconnaissance académique et l’assurance personnelle de " savoir ". Il doute, il est malade de doute : Ils disent que je suis un feignant. il se sent vaguement coupable. Mais comme ceux que Sartre appelle les " faux intellectuels ", il veut s’installer dans l’universel tout de suite : construire tout seul dans son coin une vie parfaite, sans contradiction. Une vie bio où tout le monde est gentil avec tout le monde. Tu comprends, dit Raoul : ne pas être dans le rapport de forces.

Pendant ce temps-là, on casse la gueule aux Grecs, Raoul. « Les Grecs ont triché », dit Manuel qui a fini sa journée. Il s’adresse à Raoul. Il est vaguement emmerdé par cette femme qui veut faire la conversation. « C’est vrai qu’elle ferait mieux de penser à se faire sauter plutôt que de nous faire la leçon avec les Grecs », pense Raoul.

Le corps sec de Manuel dit : « Je bosse, je ne me plains jamais. L’argent rentre, ressort, je ne veux pas être un obstacle. J’ai peur de la misère. Au Portugal, les petites vieilles fouillent dans les poubelles. C’est depuis l’Europe, avant c’était pas comme ça. Ça va finir par une guerre. Non, je ne crois pas à la politique. Sarko, peut-être, c’est vrai qu’il est pour les riches mais au moins : il le dit ! Pas comme Hollande ».

Donner un visage aux nombres : je ne me prends pas pour Dieu, je ne me penche pas sur " les gens ", je ne leur fais pas incarner malgré eux mon bon sentiment de la Pauvreté, je ne mets sur leur dos mon souci d’apparaître dans ma bonté comme la lumière divine qui éclaire leur souffrance pour mieux me faire valoir dans les cercles autorisés (du Parti) comme l’intellectuel(le) ou l’écrivain organique. Ce serait une saloperie, Jean-Luc, et cette saloperie a déjà eu un nom dans l’Histoire : le réalisme socialiste. Pour éviter cette saloperie, je me mets dans le tableau, moi, mes contradictions et celles de ceux que je croise. Ça emmerde vaguement tous les Manuel de la terre. L’intellectuelLE est un monstre.

Les vaches ivoire dans les champs dorés sous le soleil encore brûlant. L’eau glacée de la Cure me saisit à la nuque. A 5h du matin, dans la nuit de samedi à dimanche, Tsipras, le revolver à double détente de l’Eurogroupe sur la temps - la BCE et le " Grexit " - a cédé à l’infernale pression en échange d’une vague promesse de rééchelonnement de la dette. Le froid du revolver sur la tempe.

Tous les soirs à 5h, je vais me baigner dans l’eau glacée de la Cure sous le double pont de Pierre-Perthuis. Éviter le chaos du " Grexit ". Et 85 milliards. Cet accord, je n’y crois pas. Mais c’est toujours ça de pris. Un sursis. Schaüble avait prévenu : « pas de démocratie qui vaille contre les traités ». Un éditorialiste du Wall Street Journal : " L’union européenne, bloc construit pour favoriser la paix, menace l’un de ses membres de la ruine ". Paul Krugman, NY Times : " Être membre de la zone euro signifie que les créanciers peuvent détruire votre économie si vous sortez du rang ". Le Pape à Santa Cruz : " Un nouveau colonialisme ".

PAS DE DEMOCRATIE. Les petits malins disent : « on vous avait prévenus ! » Une autre variété de " faux intellectuels " selon Sartre : ceux qui courent en avant rien que pour humilier la lenteur populaire et montrer qu’ils courent plus vite que les autres. Je renais tous les soirs dans la rivière, la température maintenant est idéale. L’onde m’emporte, je laisse faire. Je suis dans mon élément. Une petite fille m’imite, elle me suis. Je SUIS elle, elle est moi.

J’ai toujours été là, aussi loin que je me souvienne, dans l’odeur de la rivière, en-dessous des ponts de l’histoire. Le petit pont tout là-bas au-dessus du lait trouble de l’eau stagnante dans le soleil que traverse l’ancienne voie romaine Agrippa, le pont en dos d’âne avec ses pavés du XVIIIème siècle et au-dessus encore, tour de Babel, rêve de toute-puissance, un chef-d’œuvre des ingénieurs de la révolution industrielle avec son cercle parfait d’où l’on peut admirer le Morvan et la colline de Vézelay.

Dans l’eau, moi aussi je deviens minérale : Eve torse de Gislebertus, nymphe sans âge, lorelei de la Cure. Je ne suis pas seulement hors de l’histoire, je suis vouivre, serpent, couleuvre, poisson, sirène, au plus profond de moi et hors de moi, hors humanité. Ça chante à nouveau dans ma tête. Il a rappelé, il va venir. Un long ruban de mots, je vais devoir couper. Il va venir quelques jours. Toujours ça de pris. Un sursis. Je ne vaux pas mieux que Tsipras. Ça chante.

L’écrivain tente de faire sentir l’impossible unité d’une dualité suggérée. L’universel n’est pas donné : il est A FAIRE. Viser le dépassement de la contradiction mais sans se presser. Pensée. Nous ou " noos ", en grec. Pneuma, souffle, éphémère chant pour les Grecs le soir de la victoire du " Non ". Traverser la liberté solitaire du " NON " : l’auteur + le lecteur = le " 3 " du chant. Parce que ça chante toujours ensemble. Le " 3 " de la pensée en commun, de la pensée du commun. Une pensée qui n’est pas le savoir fermé sur lui-même, sûr de lui-même, de l’expert, du spécialiste, du technicien, mais une pensée qui s’ouvre au mystère trouble du silence dans la chaleur d’un éternel été. Une pensée qui se laisse happer par les tourbillons de la Cure : libre, c’est-à-dangereuse, risquée, révoltée, NON-savoir revenant sans cesse in extremis de la solitude du désespoir pour projeter hors de soi la flèche musicienne d’une possible réconciliation.

Pascale Fautrier

MediaPart

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