Le Qatar est de nouveau dans le viseur de la justice anticorruption

, par  DMigneau , popularité : 100%

Le Qatar est de nouveau dans le viseur de la justice anticorruption

Une information judiciaire pour corruption et trafic d’influence a été ouverte au sujet du rachat du Vista Palace, un luxueux cinq étoiles de la Côte d’Azur, par l’ancien émir du Qatar, Hamad ben Khalifa al-Thani. L’ancien propriétaire affirme avoir été spolié lors du redressement judiciaire de l’hôtel. Mediapart révèle un document montrant que l’ex-émir était intéressé par un rachat à 250 millions d’euros, avant d’obtenir le palace pour dix fois moins cher à la barre du tribunal.

Le Qatar est de nouveau dans le collimateur de la justice. Selon des informations recueillies par Mediapart, confirmant celles du Parisien, le parquet national financier a ouvert le 6 novembre une information judiciaire portant notamment sur des soupçons de corruption et trafic d’influence, confiée aux juges Renaud Van Ruymbeke et Charlotte Bilger, au sujet du rachat de l’hôtel Vista Palace, sur la Côte d’Azur, par l’ancien émir du Qatar Hamad ben Khalifa al-Thani, qui a abdiqué en 2013 au profit de son fils.

C’est la troisième enquête pénale visant le richissime émirat gazier en France, après celles sur les commissions versées lors de son entrée au capital de Veolia et le rachat très controversé des grands magasins parisiens du Printemps.

Hamad ben Khalifa Al Thani, ancien émir du Qatar, a abdiqué en 2013 au profit de son fils. © Reuters

Vu la lune de miel actuelle entre Paris et Doha, sur fond de vente de Rafale, cette nouvelle affaire est donc éminemment sensible. Elle a été déclenchée par un entrepreneur italien, Bruno Arosio, l’ancien propriétaire du Vista.

Il accuse un administrateur judiciaire niçois, Pierre-Louis Ezavin, de l’avoir « spolié » en abusant de ses pouvoirs, via une série de « manœuvres » déloyales dans le cadre de la procédure de redressement judiciaire de l’hôtel. Laquelle a abouti à la vente forcée du Vista Palace au Qatar pour 30 millions d’euros en octobre 2014, à un prix au moins trois fois inférieur aux estimations réalisées du temps où Bruno Arosio était actionnaire.

Joint par Mediapart, Pierre-Louis Ezavin dément formellement tout favoritisme. « Cette plainte est de l’intox d’Arosio. Dès le début de la procédure, j’avais saisi le parquet de Nice pour banqueroute et détournement d’actifs contre lui et sa compagne », s’indigne-t-il.

Bruno Arosio a d’abord déposé une plainte devant le parquet national financier, qui l’a transmise au procureur de Nice. En l’absence de réponse de ce dernier, l’avocat de l’homme d’affaires, Jean-Pierre Versini-Campinchi, a déposé une nouvelle plainte avec constitution de partie civile pour corruption, trafic d’influence, escroquerie au jugement et abus de pouvoir de la part d’un administrateur judiciaire. Ce qui entraîne automatiquement l’ouverture d’une enquête pour les mêmes motifs, confiée à des juges d’instruction.

L’homme d’affaires liste dans sa plainte une série d’éléments troublants sur la conduite de la procédure. Le plus frappant est un document confidentiel, que Mediapart s’est procuré. Il montre que Chadia Clot, représentante en France de l’ex-émir al-Thani, s’était dite intéressée par le fait de racheter le Vista pour 250 millions d’euros en juin 2014. Mais grâce à la procédure de redressement judiciaire, la même Chadia Clot obtiendra l’hôtel cinq mois plus tard pour 30 millions d’euros, soit presque dix fois moins ! Il appartient désormais à la justice de déterminer s’il s’agit d’un simple coup de chance.

Ce feuilleton aux allures de thriller économique a commencé en 2005. Bruno Arosio, expert-comptable milanais, rachète, via un fonds d’investissement qu’il contrôle, le Vista Palace. Cet hôtel cinq étoiles de 70 chambres, construit sur une falaise surplombant la Méditerranée de trois cents mètres, jouit d’une situation exceptionnelle, avec vue panoramique sur le cap Martin et Monaco.

Le Vista Palace, à Roquebrune-Cap-Martin domine la mer et la principauté de Monaco © DR

Mais il y a un hic. Le Vista est déficitaire car il est trop petit et fort décrépit, n’offrant plus les prestations dignes d’un palace. Arosio n’a pas les moyens de faire les travaux, mais il a un plan : après avoir racheté une plage privée et consolidé la falaise, il élabore un grand projet, confié à l’architecte Norman Foster, pour doubler la taille de l’hôtel. Mais il ne parvient pas à faire entrer des investisseurs au capital pour le financer.

Au début des années 2010, la situation financière devient critique. L’hôtel a perdu 13 millions en sept ans. Endetté, Arosio ne peut plus injecter un sou. En février 2014, à la suite d’un impayé, la société de gestion de l’hôtel est placée en redressement judiciaire. Pierre-Louis Ezavin est nommé administrateur judiciaire, avec une mission d’« assistance ».

Lors de l’audience, les salariés attaquent publiquement Arosio. Ils dénoncent la multiplication des impayés et la vétusté de plus en plus inquiétante de l’hôtel, qui ne respecterait plus les normes de sécurité. Ils affirment que le propriétaire se servait dans la caisse et invitait ses amis.

Plus tard, un rapport pointera les 85 000 euros de dépenses effectuées par sa compagne. « Cet argent a servi exclusivement à acheter de quoi rénover des chambres à moindre coût », rétorque Arosio, qui dément ces accusations. Dans son entourage, on ajoute qu’il a investi, avec ses associés, 63 millions d’euros. « Le plus simple pour moi aurait été de fermer l’hôtel, mais je m’y suis toujours refusé pour ne pas mettre les salariés à la rue », indique l’homme d’affaires.

Une lettre d’intention du Qatar à 250 millions d’euros

Quoi qu’il en soit, un bras de fer s’engage presque immédiatement entre Arosio et Ezavin. L’administrateur judiciaire, qui estime que l’hôtel est en cessation de paiement, multiplie les courriers mettant en cause l’homme d’affaires. Arosio se défend, accusant l’administrateur de produire de faux chiffres. Le 8 mars 2014, il reçoit une lettre anonyme lui indiquant qu’Ezavin manœuvre contre lui pour « vendre les murs du Vista ».

Arosio est vite persuadé que le « corbeau » a raison et qu’Ezavin manœuvre dès le départ pour obtenir une vente forcée. Dans sa plainte, il dénonce une longue série de manœuvres qu’aurait commises Me Ezavin à son détriment. Il conteste l’extension rapide de la procédure aux murs de l’hôtel, qu’il estime avoir été obtenue en violation des règles de droit. Arosio ajoute qu’il n’a pas pu défendre devant le tribunal son plan de continuation, pourtant approuvé par les créanciers, car l’administrateur judiciaire l’aurait induit en erreur sur la date de l’audience.

Joint par Mediapart, Me Ezavin dément formellement. Il estime qu’Arosio était un très mauvais gestionnaire, en conflit avec ses salariés. Et qu’il a tenté, via des manœuvres financières, de « camoufler une partie du déficit chronique de l’hôtel ». Vu l’état de cessation des paiements, il affirme que la vente de l’hôtel était inéluctable. « Tout a été fait dans les règles. C’était la seule solution pour éviter la liquidation, régler les créanciers et sauver les emplois. Et nous y sommes d’ailleurs parvenus », indique-t-il.

Dès le printemps 2014, Arosio comprend qu’il doit céder d’urgence tout ou partie de l’hôtel avant qu’il ne soit soldé à la barre. Sur la base du projet d’extension conçu avec Norman Foster, il engage des discussions avancées avec le géant hôtelier " Four Seasons " pour lui confier l’exploitation et avec Bouygues sur les travaux.

Arosio a aussi mandaté " Swiss Attixs ", une société suisse spécialisée dans les projets hôteliers. Elle a chiffré la « valeur de sortie » du projet à plus de 400 millions d’euros. Le prix de vente proposé aux investisseurs est de 250 millions d’euros.

" Swiss Attixs " a ferré un très gros poisson : l’ex-émir du Qatar, Hamad ben Khalifa al-Thani. Il délègue l’opération à sa femme de confiance, Chadia Clot. Cette redoutable femme d’affaires fuit les médias comme la peste (lire son portrait dans L’Obs). Elle gère, via la société " French Properties Management ", tous les investissements d’al-Thani dans l’Hexagone.

C’est elle qui a piloté le rachat très controversé du Printemps qui fait l’objet depuis le mois de mai d’une information judiciaire pour « abus de bien sociaux ». Comme l’avait révélé Mediapart, l’opération a été marquée par le versement de gigantesques commissions.

Le 11 juin 2014, Chadia Clot signe, pour le compte de l’ex-émir, une lettre d’intention sur la base du prix de 250 millions d’euros. « Nous vous confirmons notre intérêt pour le projet du " Four Seasons Vista Palace Roquebrune Cap Martin " », écrit-elle noir sur blanc (voir notre document ci-dessous). Certes, il s’agit d’une lettre non engageante. Et elle est assortie de plusieurs conditions, dont l’obtention du permis de construire et la fin des « problèmes liés au redressement judiciaire ». Mais avec un tel acheteur potentiel, Arosio peut justement espérer sortir de la procédure par le haut.

Mais patratas ! Deux mois plus tard, tout s’effondre. À partir de début août, les discussions sont brutalement stoppées. Chadia Clot ne décroche même plus son téléphone. Ce revirement est pour le moins étrange. En juin, lorsqu’elle a signé la lettre d’intention, elle pouvait difficilement ignorer le redressement judiciaire, qui était médiatisé. Et lorsqu’elle a rompu les négociations début août, la vente forcée de l’hôtel n’avait pas encore été décidée.

Chadia Clot a-t-elle simplement eu du flair en misant sur le fait qu’Arosio ne parviendrait pas à se dépêtrer de la procédure ? Ou bien a-t-elle bénéficié d’informations privilégiées ? Contactée via son secrétariat, la femme de confiance de l’ex-émir du Qatar n’a pas donné suite.

À la suite de cet échec, pour Bruno Arosio, les carottes sont cuites. D’autant que le 4 août, au moment où Chadia Clot se retire, intervient un coup de théâtre. " Tank ", le fonds d’investissement contrôlé à 82 % par Arosio, est placé en liquidation forcée par la banque d’Italie, ce qu’a contesté l’intéressé en justice. La liquidatrice démet l’homme d’affaires de ses fonctions de patron du Vista.

Il est remplacé par Patrick Scicard, ex-patron du traiteur Lenôtre, devenu consultant. Cette nomination pose question. Selon la " Revue des vins de France ", Scicard a en effet ouvert un bureau à Doha. L’intéressé dément et estime qu’il n’a aucun conflit d’intérêts.

Autre coïncidence : comme l’a rapporté Nice Matin, Scicard deviendra par la suite, après la vente forcée du Vista, « conseiller en développement » de l’hôtel pour le compte de l’ex-émir du Qatar.

Dernier élément troublant : Scicard aurait dû être nommé par la liquidatrice italienne, avec pour mission de préserver les intérêts des actionnaires du fonds, c’est-à-dire principalement ceux d’Arosio. Or, il a, de son propre aveu, été « réquisitionné » par l’administrateur judiciaire, notamment pour l’assister au sujet de la vente du Vista. Pourtant, Me Ezavin assure à Mediapart qu’il ne l’a pas nommé…

Le retour surprise de l’émir

Viré de l’hôtel, Arosio se retrouve, selon sa plainte, « privé de tout moyen de défense ». À peine nommé, Scicard abandonne la procédure qu’avait lancée Arosio pour contester l’extension de la procédure à la société qui détient les murs du Vista. Pour l’homme d’affaires italien, cette décision est incompréhensible, car une vente libre est plus avantageuse qu’une vente judiciaire. L’avocat de la liquidatrice italienne estime au contraire qu’une vente groupée (avec l’immobilier et le fonds de commerce) était la plus avantageuse. Et qu’il n’y avait, vu l’impasse financière, aucun intérêt à faire traîner les choses.

Arosio n’étant plus aux manettes du fonds détenant l’hôtel, le tribunal de commerce rejette son plan de continuation et décide la vente forcée. L’homme d’affaires craint le pire. Car l’expert désigné par Me Ezavin a estimé le Vista à 17 millions d’euros. Pour Arosio, il s’agit d’un montant « dérisoire », établi de façon « contraire aux normes professionnelles ». Une estimation établie par la banque créancière avait chiffré sa valeur à 85 millions d’euros en l’état. Tandis que le grand cabinet immobilier CBRE a estimé qu’il valait, après rénovation, 155 millions.

La terrasse du Vista Palace et sa vue panoramique sur la Côte d’Azur © DR

Pour Me Ezavin, la liquidatrice italienne et les représentants des salariés, ces valorisations étaient totalement irréalistes, vu la petite taille et la décrépitude de l’hôtel. Ils en veulent pour preuve que l’offre la plus élevée, celle du Qatar, a culminé à 30 millions d’euros. « Nous avons fait une publicité mondiale. Nous avons eu 101 consultations des données, ce qui est exceptionnel, et 19 offres. Mais aucun grand groupe n’est venu, vu les problèmes structurels de l’hôtel », indique Me Ezavin.

Pourtant, comme l’avait déjà révélé Mediapart, la vente orchestrée par le tribunal de commerce de Nice a fait polémique. Profitant de l’absence de grands groupes, deux sociétés font des offres basses, autour de 20 millions d’euros. Mais elle sont coiffées sur le poteau par " French Properties Management ", la société de l’ex-émir du Qatar, représentée par sa femme de confiance Chadia Clot. Laquelle a déposé une offre à 30,5 millions… après le délai fixé par l’administrateur judiciaire.

Malgré cela, à la suite de l’audience du 22 octobre 2014, le tribunal de commerce de Nice a choisi l’émir. En effet, le non-respect du délai fixé par l’administrateur n’est pas sanctionné par la loi. Et l’offre qatarie, mieux-disante, a été approuvée par les salariés, le représentant des créanciers et la liquidatrice italienne – mais pas par Ezavin.

Les perdants, furieux, ont déposé des recours pour « excès de pouvoir », mais ils ont perdu. L’avocat de la liquidatrice italienne, Laurent Cotret, souligne que les candidats malheureux auraient pu confirmer ou améliorer leurs offres en appel, ce qu’ils n’ont pas fait. Bref, ils seraient mauvais perdants…

Il n’empêche, la stratégie de l’ex-émir du Qatar pose question. Sa représentante en France, Chadia Clot, connaissait parfaitement le dossier puisqu’elle l’avait étudié au mois de juin, au point de se déclarer intéressée pour un achat à 250 millions d’euros. Dès lors, pourquoi a-t-elle, quatre mois plus tard, déposé une offre hors délai à 30 millions ?

Pour Bruno Arosio, l’affaire est entendue : il a été « spolié » par les « manœuvres » de Me Ezavin, qui s’est livré à un « abus de pouvoir » en vue de tromper le tribunal de commerce pour favoriser l’ex-émir du Qatar. Arosio n’a pas de preuves, mais il a quelques soupçons. Outre la façon dont a été conduite la procédure, il y a une attestation rédigée par sa compagne. Elle affirme que la patronne d’un grand restaurant niçois lui a raconté qu’Ezavin aurait, le jour de la signature de la vente, fêté l’événement en compagnie des Qataris dans son établissement.

L’intéressé dément formellement avoir été présent à ce déjeuner. Il estime pour sa part qu’Arosio est un homme « malhonnête » qui a multiplié les « abus » et a démontré son « incapacité évidente (...) à gérer les activités de l’hôtel ». « Il utilise la personnalité du repreneur, contre lequel je m’étais positionné en première instance, pour mêler de prétendus enjeux politico-stratosphériques bien éloignés de la réalité de ce dossier », accuse Me Ezavin.

L’avocat de la liquidatrice italienne du fonds d’Arosio estime lui aussi que le Milanais s’est livré à une « obstruction systématique » pour tenter d’éviter l’inévitable.

De leur côté, les représentants des salariés se disent ravis d’être sortis du « cauchemar » que représentait pour eux l’ère Arosio et se félicitent d’être passés entre les mains d’un actionnaire aux poches profondes, capable de rendre au palace son lustre d’antan. La plage du Vista a rouvert en juillet 3 dernier, après des travaux menés par l’architecte Jean-Michel Wilmotte. Et l’hôtel va, lui aussi, bénéficier d’une rénovation en profondeur.

Au bout du compte, Bruno Arosio est-il une victime ?

L’ex-émir du Qatar a-t-il bénéficié de passe-droits pour racheter le Vista Palace à vil prix ?

Le dossier est désormais entre les mains des juges d’instruction, qui devront démêler cet imbroglio.

Yann Philippin

MediaPart