Le Moyen-Orient de nouveau assis sur un baril de poudre

, par  DMigneau , popularité : 0%

Le Moyen-Orient de nouveau assis sur un baril de poudre

Entre les États-Unis trop impliqués aux côtes des Saoudiens, les Russes engagés avec les Iraniens, les Chinois pas concernés et les Britanniques trop distraits par leur cuisine interne, seule la France pourra essayer de désamorcer la bombe qui menace le Moyen-Orient.

« Vers une nouvelle guerre Iran-Irak ? ».

C’était sous ce titre que j’ai posté un billet sur mon blog le 6 mars 2015. Cette guerre a bien eu lieu en 2015. Mais non pas entre les Etats iranien et irakien comme en 1979 du temps de Saddam Hussein mais entre l’Etat iranien chiite via les milices chiites irakiennes de Al Hached chaabi et l’État islamique sunnite en Irak.

En effet, au printemps 2015, « les forces irakiennes appuyées par des milices chiites et des tribus ont repris samedi [23 mai 2015] l’initiative face au groupe Etat islamique (EI) en lançant leur première contre-attaque depuis la capture de la ville clé de Ramadi par l’organisation djihadiste, il y a six jours. »

Les milices Al Hached chaabi (Forces de mobilisation populaire) « créées en juin 2014, immédiatement après la prise de Mossoul par le groupe " État islamique " et suite à l’appel à la population de l’ayatollah Ali al-Sistani à prendre les armes pour combattre les terroristes et défendre leur pays » sont le glaive des mollahs iraniens en Irak même si le gouvernement officiel de Haidar Abbadi qui est pourtant un chiite proche de Téhéran peut mettre à leur disposition - ou du moins à leur service - l’armée régulière mais c’est trop risqué d’autant que cette armée reconstituée à la hâte et rafistolée par les Américains est encore trop fragile et compte en son sein d’anciens militaires sunnites issus de l’époque de Saddam Hussein.

A présent que l’Irak et la Syrie sont quasiment " nettoyés " des combattants de " l’État islamique " ou Daech, il semble bien que cette nouvelle donne commence à déranger certains pays de la région au lieu de les rasséréner.

Et il y a de quoi.

L’Irak et aussi la Syrie débarrassé des sunnites de Daech mais totalement livrés à l’Iran qui - de plus - contrôle le Liban par le biais du Hezbollah qui est l’équivalent de Al Hached Chaabi irakien.

Même mentalité même combat.

Résultat : le sacro-saint consensus confessionnel qui a toujours prévalu au Liban à savoir la présidence de la république pour les chrétiens maronites, la chefferie du parlement pour les chiites et la présidence du gouvernement pour les musulmans sunnites a volé en éclats.

Or, sans cette « sainte trinité politique » le Liban est livré au chaos.

Autre conséquence du renforcement de la présence iranienne au Liban, Syrie et l’Irak : l’Arabie saoudite sunnite se sent de plus en plus cerné par le chiisme et l’Iran, leurs pires ennemis.

Musaid Al-Asimi appelle dans son éditorial paru le 6 juin 2017 dans le quotidien saoudien " Al-Riyadh ", « à ne plus considérer Israël comme un pays hostile, afin de se focaliser sur le véritable ennemi, qui serait l’Iran. »

Une opinion que partagent des centaines de milliers de Saoudiens à commencer par leurs dirigeants surtout que le Yémen frontalier est également « occupé » par les milices pro-iraniennes en majorité chiites de Abdel Malik Al Houti, autres équivalents de Al Hached chaabi et le Hezbollah.

Ces rebelles houthis ne cessent de gagner du terrain. Après leur contrôle d’une partie du Yémen dont la capitale Sanaa, ils « ont annoncé dimanche 2 octobre [2016] la formation d’un gouvernement de " salut national ", parallèlement au cabinet du président Abd Rabbo Mansour Hadi basé à Aden (sud) ».

Le harcèlement houthi ne se limite plus à des incursions sporadiques en territoire saoudien mais prend l’allure d’une véritable guerre dont le but est de faire tomber le régime saoudien.

Ayant flairé le danger que représentent ces rebelles armés et conseillés par l’Iran l’Arabie saoudite convainc une dizaine de pays arabes et africains amis de la rejoindre pour former une coalition en vue de rétablir " la légalité " au Yémen et défendre le président Abd Rabbo Mansour Hadi (pro-saoudien) face aux avancées de rebelles chiites soutenus par l’Iran.

« Plusieurs pays arabes, emmenés par l’Arabie saoudite, sont intervenus dans la nuit de mercredi à jeudi [25 et 26 mars 2015] à la demande du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi, dans un pays au bord de la guerre civile. »

SONNETTE D’ALARME

Mais les frappes de la première intervention de la " coalition arabe ", commandée par les Saoudiens, n’empêcheront les Houthis d’avancer car Abd Rabbo Mansour Hadi a fui le Yémen, le même soir du 26 mars 2016, juste avant que les milices houthis ne prennent le palais présidentiel à Sanaa.

La première sonnette d’alarme a été tirée à un mois du haj quand le 27 juillet 2017 un missile qui « aurait été tiré par les rebelles chiite du Yémen a pu être intercepté par la coalition menée par l’Arabie saoudite. ».

La fusée visait la base aérienne militaire de Taïf, située à 70 kilomètres de La Mecque. Mais le Rubicon sera franchi quand un autre missile balistique que Riyad croit être de fabrication iranienne atterrit le soir du samedi 4 novembre dernier près de la capitale saoudienne Riyad après avoir parcouru quelques 750 km depuis le Yémen.

« Ce soir, un missile balistique a été tiré du territoire yéménite vers le royaume » saoudien, a rapporté l’agence de presse officielle saoudienne SPA en citant le porte-parole de la « coalition arabe » conduite par Riyad qui intervient militairement au Yémen contre les Houthis, Tourki al-Maliki.

Cette fois le tocsin est sonné pour la guerre sainte contre l’Iran.

Enfin ce qu’espéraient et attendaient les puissances apurées par le vide laissé par Daech arriva. Une nouvelle guerre contre l’Iran où cette fois c’est la monarchie saoudienne qui joue le premier rôle.

Une guerre dans laquelle, telle dans une auberge espagnole, il y a " à boire et à manger " pour tout le monde ;

- pour les marchands d’armes,

- pour l’Arabie saoudite et ses alliés arabes que l’hégémonie du chiisme inquiète,

- pour les États-Unis de Trump dont un Iran redevenu " fréquentable " ne fait pas leurs affaires et " last but not least " pour Israël de Netanyahu qui pourra faire d’une « bière » deux coups en voyant et son ennemi iranien corrigé " par procuration " et sa bête noire qu’est le Hezbollah libanais affaibli.

Sur ce dernier point une attaque saoudienne discrètement assistée par Tsahal israélien contre les bases libanaises du Hezbollah qui guerroie aux côtés des Houthis au Yémen et de l’armée de Bachar Assad en Syrie n’est pas à exclure.

D’ailleurs après avoir poussé son allié, le premier ministre sunnite libanais Rafik Hariri à démissionner depuis Riyad, l’Arabie saoudite a appelé ses ressortissants à ne plus se rendre au Liban et ceux qui y sont déjà de le quitter sans délai.

Un appel qui n’augure rien de bon surtout que par la voie de son chef de la diplomatie, Adel Al Joubeir, Riyad considère le dernier tir de missile contre son territoire comme un casus belli. Et comme les Saoudiens sont convaincus que le missile iranien de longue portée a été introduit au Yémen par des agents du Hezbollah libanais sous forme de pièces détachées avant de l’y monter, Riyad peut exploiter le prétexte du casus belli pour exercer son droit de « hot poursuit » que reconnaît le droit international pour traquer le Hezbollah chez lui en le frappant.

Entre les Etats-Unis trop impliqués aux côtes des Saoudiens, les Russes engagés avec les Iraniens, les Chinois pas concernés et les Britanniques trop distraits par leur cuisine interne, seule la France pourra essayer de désamorcer la bombe qui menace le Moyen-Orient.

Abdelkarim Chankou

Source : http://chankou.over-blog.com/2017/11/le-moyen-orient-de-nouveau-assis-sur-un-baril-de-poudre.html

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