Le " Labour " de Starmer : Vers une purge des derniers socialistes ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

Le " Labour " de Starmer : Vers une purge des derniers socialistes ?

© Hannah McKay

Le leader des " travaillistes " a procédé, hier après-midi, au renvoi sans sommation de sa secrétaire d’état à l’éducation, Rebecca Long-Bailey, après son partage d’un article qu’il a jugé " conspirationniste " et " antisémite ". Une décision qui fait écho à des prises de positions ambiguës quand à la gestion du racisme au sein du " Labour " et réifie des tensions plus profondes au coeur du parti.

C’est sans consulter sa secrétaire d’état à l’éducation que Keir Starmer a annoncé aux médias britanniques le renvoi de Rebecca Long-Bailey du " Parti travailliste ", jeudi en fin d’après-midi, avec pour motif sa volonté de " restaurer la confiance de la communauté juive " envers le " Labour ".

Pour cause, la " socialiste " avait retweeté un article de " The Independent ", une interview de l’actrice et soutien de longue date du " Parti travailliste " Maxine Peake, sur son compte " Twitter ".

Au cours de cet entretien, Peake fait une brève allusion aux violences policières aux Etats-unis et à la mort de George Floyd, où elle établit un lien entre les méthodes d’entrainement des forces de police américaines et celles de l’État israélien.

Si l’article précisait, dans les minutes suivant sa publication, que ces propos faisaient référence à une enquête d’ " Amnesty International ", la rédaction a vite retiré cette précision avant de la remplacer par la suivante : " Un représentant de la police israélienne a nié ces accusations, affirmant qu’il n’existait pas de pratique ou de protocole visant à effectuer une pression quelconque sur le cou ou la voie respiratoire ".

Rebecca Long-Bailey a, par ailleurs, affirmé qu’elle avait consulté le bureau de Keir Starmer afin de rédiger une clarification, mais que le chef de file du " Labour " avait déjà pris sa décision sans l’en informer.

Pour rappel, Keir Starmer, ancien avocat des « droits de l’Homme » de 57 ans, anobli en 2014, avait été élu en tant que dirigeant du parti le 4 avril 2020. Cette élection faisait suite au retrait de son prédécesseur, Jeremy Corbyn, après sa défaite aux élections générales britanniques de 2019.

L’ère du " Corbynisme " s’était distinguée par la projection de mesures sociales qui marquaient un contraste clair avec le " New Labour " de Tony Blair et de Gordon Brown, avec parmi ses grands axes une revalorisation du revenu minimum, une hausse des budgets de l’éducation et de la santé, la nationalisation des industries ferroviaires et un projet écologique visant l’objectif de la " neutralité carbone " en 2030, rédigé, en grande partie, par Rebecca Long-Bailey.

Un traitement ambivalent de " l’antisémitisme " :

C’est pourtant suite à des accusations d’antisémitisme porté contre le " Labour " et à une impopularité croissante à son égard par certaines factions " travaillistes ", que Jeremy Corbyn se retire de la direction du parti à l’hiver 2019. Dès lors, Starmer fait connaître ses attentions d’enrayer " l’antisémitisme " du parti dont il dit faire " sa priorité numéro un ".

Une priorité qui justifie - selon lui - le renvoi de Rebecca Long-Bailey.

Seulement, l’immédiateté de cette action a rappelé une gestion plus timide des accusations d’antisémitisme dont a fait l’objet la parlementaire " travailliste " Rachel Reeves, suite à la publication sur sa page " Twitter " personnelle, d’un post commémorant la vicomtesse Nancy Astor le 24 février dernier.

Historiquement connue pour avoir été la première femme à siéger au Parlement britannique en décembre 1919 sous les couleurs du parti " conservateur ", Nancy Astor l’était aussi pour ses positions antisémites sans équivoque, comme son soutien au nazisme qu’elle percevait comme " une solution aux maux mondiaux que constituaient le peuple juif et le communisme ".

Rachel Reeves est pourtant nommée au sein du nouveau cabinet ministériel de Keir Starmer le lendemain de sa victoire à la tête du parti, le 5 avril 2020.

Une inertie face au " racisme " interne au parti :

Lorsque fuite un dossier sensible mettant en lumière le racisme et l’antisémitisme interne au " Parti travailliste ", le 12 avril dernier, ce qui devrait faire l’effet d’un scandale au sein du parti ne fait l’objet d’aucune condamnation immédiate.

Le document de 860 pages fait pourtant état de propos racistes, antisémites et sexistes graves, dont le harcèlement ciblé de la parlementaire noire Diane Abbott, première femme de couleur à intégrer les rangs du " Parti travailliste " en 1987 et faisant très fréquemment l’objet de propos racistes et sexistes au « Royaume-Uni ».

Le document révèle, entre autre, les propos de l’ancien chef de la communication de la campagne du " People’s Vote ", Patrick Heneghan, se vantant d’avoir renseigné la localisation de Diane Abbott à la chaîne britannique " Channel 4 " après que cette dernière se soit réfugiée aux toilettes, en pleurs, suite à un torrent d’abus racistes.

D’autres membres du parti la qualifieront de " répugnante " un peu plus tard dans la même discussion.

Au cours d’un autre échange, l’ancienne directrice régionale des Midlands de l’Est pour le " Parti travailliste ", Emily Oldknown, mentionnée plus d’une centaine de fois dans le rapport, accusera la parlementaire noire Dawn Butler de mentir sur le racisme dont elle a fait l’expérience au cours de sa carrière.

Oldknown et Heneghan ont seulement été " désencartés " du parti le 20 juin dernier, plus de deux mois après les révélations les impliquant dans le scandale et après de nombreuses pressions appelant Starmer à agir.

Extrait de la page 43 des " Labour Leaks "

La piste d’une mésentente syndicaliste au cœur du renvoi de Rebecca Long-Bailey :

La crise sanitaire a servi de véritable révélateur des inégalités du modèle social et académique britannique et a conséquemment créé des frictions au sein d’un parti partagé entre l’héritage socialiste et syndicaliste de Corbyn et la ligne " centriste " de Starmer.

C’est ainsi que Rebecca Long-Bailey, connue pour ses positions " pro-syndicalistes ", est vite écartée du consortium " travailliste " préparant le plan " post-confinement ".

Des tensions qui se précisent lorsque, à la suite de son apparition sur la BBC le 15 avril dernier, Starmer souligne la priorité que le gouvernement devrait accorder à la réouverture des écoles, alors que le « Royaume-Uni » compte encore des centaines de morts quotidiennes et en dépit de l’appel au gouvernement du « Syndicat national de l’éducation » (" National Education Union ") à cesser les spéculations d’une réouverture auprès des médias.

Une prise de position de Starmer qui l’ostracise des propos de sa secrétaire à l’éducation, qui retweetera dès sa nomination, les conseils du NEU en soutien aux parents d’élèves pendant la crise sanitaire. Une position que Long-Bailey scelle lors d’un tweet le 29 avril dernier, en affirmant que " Les écoles n’ouvriront que lorsque la sécurité des élèves, du corps enseignants et des parents d’élèves ne sera pas compromise et par le biais d’un système de traçage et l’application de mesures sanitaires strictes ".

Enfin, le 17 juin dernier, alors que la parlementaire " travailliste " Jess Philips exige une réouverture immédiate des écoles sur les plateaux télévisés britanniques, se disant confiante d’y renvoyer ses propres enfants, Rebecca Long-Bailey publie sur le site du parti une toute autre position, invitant le gouvernement à discuter avec les syndicats, les parents d’élèves et les experts scientifiques afin de convenir d’un plan de réouverture sécurisé pour tous.

Si le renvoi de Rebecca Long-Bailey semble intervenir à un moment crucial, dans le pivot total du parti sous Starmer et œuvre la fin d’une tradition " syndicaliste " et locale, héritée des ères de Tony Benn et de Jeremy Corbyn, il devrait cependant alerter sur le rôle et la fonction d’une opposition " travailliste " dans un système « bicamérale » britannique dont les contours sont de moins en moins définis.

Assia BOUDHAR

MediaPart