Le " Frente Amplio " : l’émergence de l’alternative politique au Chili

, par  DMigneau , popularité : 0%

Le " Frente Amplio " : l’émergence de l’alternative politique au Chili

« L’éducation est un droit, pas un privilège » ©Rodrigo Torres

Pour la seconde fois depuis la fin de la dictature, la coalition de droite a conquis le pouvoir au Chili lors des élections de novembre dernier. Bien que nous ayons assisté à un nouveau match opposant les deux coalitions traditionnelles, une nouvelle force semble avoir bousculé « le bipartisme » en faisant mentir tous les pronostics : le " Frente Amplio ".

Ce mouvement s’impose comme troisième force politique et manque de peu le second tour. Nous avons rencontré des militants parisiens de ce mouvement. Retour sur la situation politique du Chili, la déception des mandatures Bachelet (20062010 et 20142018) et le nouvel espoir des opposants au néolibéralisme dont ce pays fut le laboratoire.

Changer l’Éducation pour transformer la société : la grande aspiration démocratique chilienne

Impossible de comprendre la politique chilienne et l’avènement du " Frente Amplio " sans revenir sur les événements liés à la question de l’éducation qui est centrale au Chili et qui concentre en elle beaucoup des fractures de la société.

Pour mieux appréhender les secousses politiques chiliennes autour de l’enseignement, il faut revenir sur le triste passé dictatorial du pays.

Le Chili fut le laboratoire des économistes de « l’École de Chicago », Milton Friedmann en tête. C’est au Chili qu’on a expérimenté pour la première fois le modèle néolibéral appelé à devenir universel et incontestable.

Dans cette perspective, tous les secteurs de la société étaient destinés à être peu à peu être livrés « au marché », y compris l’éducation. « El Ladrillo », le programme économique conçu par les « Chicago boys » et que les putschistes qui ont renversé le président Salvador Allende se sont employés à mettre en œuvre, précisait qu’ « une politique éducative doit garantir gratuitement des niveaux minimaux d’éducation puisque, par ceux-ci, on atteint la formation de base du citoyen. […] Le profit pratique et direct tiré de la scolarisation à ce niveau est relativement bas, et alors il est nécessaire d’en garantir la gratuité
[…] les niveaux supérieurs d’éducation procurent un bénéfice direct qui ne justifie pas la gratuité  ».

La récréation est terminée : les jeunes Chiliens pourront apprendre à lire et compter, pour le reste il faudra payer.

La loi organique de 1980 vient réglementer la " marchandisation de l’enseignement ". Pinochet met en place un processus de régionalisation des universités à la tête desquelles il nomme des militaires, et de municipalisation des établissements scolaires, aggravant considérablement les inégalités entre les villes les plus riches et les autres.

Des fractures considérables se creusent également entre les écoles privées et publiques, ainsi qu’entre les universités ; le salaire et la place que l’on trouve dans la société est en grande partie conditionné par le diplôme que l’on possède, dont la valeur dépend de l’Université qui le délivre.

Pendant notre entretien, Claudio Pulgar rappelle :

« Au cours de l’année 1980, Pinochet a modifié la structure et le financement des universités publiques ; il a créé les conditions de la libéralisation pour le marché des universités privées qui comptent aujourd’hui 70 % des étudiants. La démarche de Macron est très similaire à la sienne, même si bien sûr en dictature c’est allé plus vite. »

Avec la fin de la dictature et l’arrivée au pouvoir d’une coalition de " centre-gauche " unissant la " démocratie-chrétienne " et le parti " socialiste ", le débat sur l’éducation est relancé et beaucoup s’attendent à un retour sur ces privatisations qui ont accru les inégalités dans un pays déjà fracturé.

Pourtant, pour Christian Rodriguez qui fit partie de ces professeurs exilés en France et de retour au Chili juste après la dictature, « il n’y a pas vraiment eu de changement, on n’a pas touché à la Constitution de 1980 ».

L’Université reste la propriété du « marché » poursuit-il : « Le Business de l’Université privée, c’est un business énorme dans lequel on trouve des militaires, des gens de droite, et ceux de gauche qui sont au gouvernement. ».

Le statut quo sur cette question a été entretenu par les coalitions " de gauche ", dont certains membres possédaient des intérêts dans ce juteux commerce, comme le décrit la journaliste María Olivia Mönckeberg dans son ouvrage « El négocio de las Universidades en Chile ».

Cela devient un point majeur de la contestation chilienne dans les années 2000, menée par les lycéens et leur « révolution des pingouins » de 2006 puis, à son " acmé ", par les étudiants qui ont conduit une immense mobilisation en mai 2011.

Cette génération qui n’a pourtant pas connu la dictature s’élève contre un système qui reste un legs de la politique néolibérale appliquée par un gouvernement militaire.

En 2006, " los pingüinos ", ces jeunes lycéens, renversent trois ministres du gouvernement de Michelle Bachelet, fraîchement élue.

Les raisons de la colère ?

Le prix des transports publics trop élevé, une éducation de mauvaise qualité, de trop grandes inégalités entre " le privé " et " le public ", le prix exorbitant de l’Université – 200 000 pesos par mois quand le salaire moyen s’élevait à 120 000 -, en bref une volonté générale de prise en charge étatique de cette éducation privatisée.

Attachés à ce legs néolibéral, le Parti " Socialiste " et la " Démocratie Chrétienne " au pouvoir cèdent sous la pression de la jeunesse en accordant aux plus démunis la gratuité des transports ainsi que des bourses, mais ne reviennent pas sur la racine du problème : la privatisation de l’enseignement et les profits qu’en tire le secteur privé.

Cinq ans plus tard, ce sont les étudiants qui investissent la rue et occupent lycées et universités pendant de longs mois, rejoints par les syndicats et de nombreux citoyens.

Cette fois, c’est face au premier gouvernement de droite depuis l’ère Pinochet que la jeunesse du pays entre en lutte. Ce " bras de fer " s’inscrit dans la durée, rassemble des centaines de milliers de jeunes au cours de dizaines de marches réclamant la refonte du système éducatif et s’opposant à sa marchandisation.

En réponse, le président Piñera accorde aux manifestants une faible hausse du budget et un accès facilité aux « prêts étudiants ». Pas de quoi calmer l’exaspération d’une génération ressentant toujours plus profondément l’exclusion causée par un système extrêmement inégalitaire.

Alors qu’en 2013 les manifestations n’ont pas cessé, bien que plus éparses, Michelle Bachelet promet de revenir sur la privatisation pendant sa campagne électorale, ainsi que sur la Constitution de 1980 pour y introduire plus de participation.

Comme lors de son premier mandat, elle n’en fit rien fit rien ; revenue au pouvoir en 2014 en s’appuyant sur les revendications des mouvements sociaux, elle provoque une immense déception pour les électeurs qui avaient placé leurs espoirs dans une coalition de " centre-gauche " – dans laquelle se trouvait le Parti Communiste et même " une figure " de la contestation étudiante, Camilla Vallejo, élue députée au parlement – dont ils espéraient qu’elle aurait le courage de revenir sur ces réformes libérales.

Le retour de la droite aux affaires : l’échec cuisant de la coalition des partis traditionnels de gauche

Les revendications de la société chilienne qui avaient mené Bachelet à son second mandat n’ont pas trouvé de débouché politique, du fait de l’immobilisme cuisant d’une coalition pariant davantage sur sa communication que sur l’action politique que l’on attendait d’elle.

Cet alliage entre une rhétorique dénonçant le « business » et une pratique politique qui s’en accommode très bien n’est pas sans rappeler le destin de la " social-démocratie " européenne.

Dans les deux cas, elle provoque un sentiment de déception chez les électeurs qui considèrent que " la gauche " ne fait finalement rien de plus que la droite ; et qui réclament – surtout parmi les plus jeunes, galvanisés par l’émulation des dernières années – le renouvellement et la réinvention de la politique.

Les élections de 2017 voient la coalition de droite – soutenue au second tour par un nostalgique de Pinochet, José Antonio Kast – l’emporter face à la coalition de " centre-gauche ".

L’échiquier politique semblait alors marqué par une « bipolarisation » entre deux coalitions, sans qu’aucune alternative politique ne puisse émerger.

C’était sans compter sur les nombreuses synergies provoquées par des années de luttes étudiantes, syndicales ou écologistes. Un nombre croissant de Chiliens ont compris que le processus de privatisation – qui a concerné aussi bien le domaine de l’éducation que de la santé, l’eau, le logement, les transports, les télécommunications, l’énergie, les ressources naturelles… – était sans fin et que cette " gauche " compromise avec le modèle néolibéral ne constituait en rien une alternative.

Et pourtant de cette élection est née une réelle force d’alternative, dans un pays si longtemps érigé en bastion et modèle néolibéral ; on a parlé du « miracle chilien ». Si les deux coalitions traditionnelles se sont affrontées au second tour, il s’en est fallu de 150 000 voix, à peine 2 %, pour que le " Frente Amplio " ne se substitue à la coalition " de gauche " dans la confrontation avec la droite.

Une nouvelle force populaire : le " Frente Amplio " face aux structures néolibérales

En janvier 2017, plusieurs partis politiques et mouvements indépendants donnent naissance au " Frente Amplio ". Cette coalition très éclectique rassemble notamment " Revolución Democrática " – qui a participé au premier gouvernement Bachelet avant de le quitter -, " Izquierda Autonoma ", le " Partido Igualdad ", " Izquierda Libertaria " issue des mouvements étudiants, le " parti pirate " chilien…

Bien que classée " à l’extrême gauche " de l’échiquier politique par les observateurs, le " Frente Amplio " se voit comme transversal, intégrant d’ailleurs le « Parti Liberal » ou encore " les verts " chiliens qui ne se revendiquent " ni de gauche ni de droite ".

Le constat est le même au Chili qu’en France ou en Espagne : le signifiant « gauche » a été vidé de son sens par la politique des " sociaux-libéraux " et de leurs alliés au pouvoir.

C’est l’analyse que fait Gonzalo Yañez : « C’est un débat au niveau communicationnel. C’est la stratégie " Podemos " : on est ouvert à tout le monde, on a des objectifs communs et si vous êtes d’accord, vous êtes les bienvenus. C’est la stratégie " populiste " ».

Le " Frente Amplio " permet l’émergence de nouveaux signifiants, éloignés de ceux de " la gauche " traditionnelle, dans un pays pourtant profondément marqué par les trois années de gouvernement socialiste de Salvador Allende.

Mais le " Frente Amplio " permet surtout d’articuler des demandes très hétéroclites qui émanent d’acteurs très divers dans le champ politique et social, d’abord par les mouvement sociaux.

Comment une telle synthèse a-t-elle été réalisée ?

L’explication tient beaucoup à la méthode. Une fois " le mouvement " déclaré, il fallait un socle commun, qu’allait constituer le programme.

Dans chaque ville, tous les militants des partis et mouvements du " Frente Amplio ", mais aussi ceux qui se reconnaissaient dans la démarche sans appartenir à aucune organisation, étaient invités à se rassembler en « comunales », c’est-à-dire en assemblées communales.

De ces assemblées ressortent de nombreux textes qui ont conduit à l’élaboration du programme, « el programa de muchos y muchas ». L’accord n’a pas toujours été évident, certaines revendications trouvant des réponses politiques différentes selon la sensibilité du mouvement.

De façon très agile, le " Frente " a procédé à un vote sur les questions à même de créer des divisions, puis sur le programme dans son ensemble. Plus de 300 000 personnes ont participé et voté le texte, un chiffre considérable pour un pays de 17 millions d’habitants ; ce processus a créé un fort sentiment d’inclusion dans un projet politique, jusqu’en France où Claudio Pulgar se réjouit que « ce que nous avons écrit à Paris se retrouve dans le programme, comme la partie où nous proposons que le Chili devienne un pays d’accueil pour tous les réfugiés du monde ».

Afin de renforcer cette indispensable cohésion, le candidat à l’élection présidentielle fut choisi par vote après l’adoption du programme. La « primaire citoyenne » opposait Beatriz Sanchez, journaliste de radio et TV soutenue par " Revolución Democrática ", à Alberto Mayol Miranda, sociologue et universitaire, soutenu par le mouvement " Nueva Democracia " et le " Partido Igualdad ", considéré comme plus radical.

« La Bea » l’emporte avec 67 % des voix et devient la porte-parole du rassemblement. Les militants parisiens reconnaissent avoir voté pour Alberto, le malheureux candidat de la primaire, mais déclarent sans amertume : « Même si on a perdu la primaire, nous sommes restés forts derrière Beatriz, voir encore plus forts ! Parce que le programme avait été construit en commun et que Beatriz n’était que notre porte-parole. ».

Cette méthode semble avoir porté ses fruits : un programme solide, avec comme principal objectif de sortir du fondamentalisme néolibéral bien ancré au Chili.

Et comme revendications clefs : la démocratisation du pays par un changement de Constitution et la conquête de droits que les militants considèrent comme " allant de soi " : droit à l’éducation, droit à la retraite, droit à la santé.

Il n’est pas question de " socialisation " des moyens de production, bien que certains militants le revendiquent, mais simplement de lutter contre le productivisme et contre les « capitaux » qui dépossèdent les habitants de leur accès à la terre, à l’eau et détruisent les habitats naturels, notamment des peuples indigènes dont les plus connu sont les Mapuches.

Selon une militante du " Frente Amplio " Paris, ces demandes existent chez la plupart des habitants du pays qui voient leur conditions de vie et leur environnement proche se dégrader.

Les revendications qui en découlent et qui ne trouvaient pas forcément de débouché politique sont prises en compte par le " Frente " qui s’en saisit en leur apportant des réponses que l’on qualifierait ici " d’écologistes " et " anti-productivistes ".

En bref, un programme qui a réussi à donner un débouché politique à de nombreuses demandes de la société chilienne et à les articuler entre elles, autour de nouveaux signifiants et d’un ennemi commun : le néolibéralisme, héritage de la dictature, et la classe politique au pouvoir depuis la transition démocratique.

Il semble que cette méthode " populiste " où le leader prend ici une place moins importante qu’ailleurs, ait réussi son pari : arrivé en troisième place avec 20,27 % des voix, le " Frente Amplio " flirte avec le second tour, et ce alors que les sondages les donnaient loin derrière

La jeune coalition obtient d’ailleurs 20 députés, un sénateur, plusieurs conseillers régionaux et dirige la troisième ville du pays : Valparaiso.

Le retour de Piñera au pouvoir risque de raviver les mouvements sociaux désorientés par l’exercice du pouvoir de Bachelet pendant les quatre dernières années.

Le " Frente Amplio " ne pourra que s’en trouver renforcé et espérer faire de 2022 le début du déclin de l’ère néolibérale, au Chili et ailleurs.

En effet, l’arrivée au pouvoir d’une telle coalition dans un pays comme le Chili, " petite-fille " des États-Unis et bastion néolibéral, pourrait avoir des conséquences sur la région toute entière.

Randy Némoz

LeVentseLève.fr