Le 11 juin 2019 au Père-Lachaise, hommage à Maurice et Josette Audin

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Le 11 juin 2019 au Père-Lachaise, hommage à Maurice et Josette Audin

Le 11 juin 1957, des militaires français ont enlevé à Alger le jeune mathématicien Maurice Audin, militant du parti communiste algérien, parti qui avait rejoint la lutte armée d’indépendance du peuple algérien. Le président de la République a reconnu en septembre 2018 qu’il a été torturé puis tué par les militaires, en rendant visite à son épouse, Josette Audin, décédée le 2 février 2019.

Soixante-deux ans après l’enlèvement de Maurice Audin, le 11 juin 1957, par des parachutistes français, suivi de sa torture et de son assassinat, un hommage populaire sera rendu, le 11 juin 2019, à Josette et Maurice Audin au cimetière du Père-Lachaise, à Paris.

A l’entrée du cimetière, rue des Rondeaux, non loin de la place Gambetta, un cortège se formera à 16h15 précises pour accompagner leurs enfants, Michèle et Pierre Audin, qui procèderont à 16h30 à la " dispersion des cendres " de Josette Audin au jardin du souvenir.

Les participants se dirigeront ensuite vers l’emplacement du cénotaphe, c’est-à-dire du monument vide qui ne contient pas le corps du défunt, en mémoire de Maurice Audin, qui sera inauguré à proximité du " Mur des Fédérés " par la maire de Paris, Anne Hidalgo, après les prises de parole du président de « l’Association Maurice Audin », Pierre Mansat, et de l’un des compagnons de lutte de Maurice et Josette Audin, à l’époque, en Algérie, Sadek Hadjerès.

L’inscription qui sera gravée sur le cénotaphe, à l’intérieur d’une carte de l’Algérie, pour l’indépendance de laquelle Maurice Audin a combattu et est mort

Maurice Audin est en 2019 un symbole pour les manifestations démocratiques en Algérie.

Le témoignage de Sadek Hadjerès sur Maurice et Josette Audin

Sadek Hadjerès, né en 1928 en Kabylie, avait milité au parti indépendantiste algérien, le PPA/MTLD, de 1944 à 1949, puis adhéré au PCA en 1951.

Membre de son « bureau politique » en 1955, à la fin de ses études de médecine, il est devenu, après le déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne, le 1er novembre 1954, un des secrétaires de ce parti, dont Maurice et Josette Audin étaient des militants.

Dans l’entretien accordé le 16 décembre 2018 au site " histoirecoloniale.net ", il témoigne de ce que tous deux partageaient l’orientation du PCA comportant, à partir de 1955, une participation à la lutte armée pour l’indépendance de l’Algérie.

En mars 2019, à Alger, la céramique présente en l’honneur de Maurice Audin, à la place qui porte son nom, sur laquelle les manifestants étudiants ont posé des post-it.

L’entrée du PCA dans la lutte armée

Il y explique que c’est dans le premier semestre de l’année 1955 que le PCA a défini cette orientation politique, différente de celle du PCF, de participation à la lutte armée d’indépendance nationale déclenchée par le FLN.

Il a mis en place sa propre organisation militaire, les " Combattants de la Libération " (CDL), avec ses propres objectifs et méthodes, ne voulant pas se dissoudre en tant que parti, ni abandonner le travail politique, y compris parmi les Européens d’Algérie, au profit de la seule action armée.

Il souhaitait que le FLN se transforme en un véritable front, en un « Conseil national algérien de la Résistance », auquel divers courants ou organisations adhéreraient en gardant leur autonomie.

Cette orientation a fait que, le 13 septembre 1955, le PCA a été interdit, ainsi que son journal " Liberté ", son organisation de jeunesse, l’UJDA, le journal " Alger républicain " et toutes les associations qui lui étaient liées.

Sadek Hadjerès se souvient avoir eu, précisément le 13 septembre 1955, une conversation avec Maurice Audin, qui était membre de la section " Langevin " du PCA (la section dite « du Plateau »), pour lui expliquer cette orientation politique et avait constaté à cette occasion qu’il était en plein accord avec elle.

Le parti l’a chargé de poursuivre un travail politique à l’université, de l’hébergement à leur domicile de hauts responsables du PCA et de missions clandestines de convoiement de certains d’entre eux.

Hadjerès se souvient qu’il était très à l’aise avec les étudiants algériens autochtones et qu’il se considérait comme un citoyen au même titre qu’eux de la future Algérie indépendante.

C’est l’accueil d’un autre secrétaire clandestin du PCA, Paul Caballero, au domicile de Josette et Maurice Audin, qui a été à l’origine, le 11 juin 1957, de l’arrestation de Maurice Audin.

Maurice et Josette Audin ont continué leur travail d’enseignants après l’interdiction du PCA, mais tous deux étaient pleinement d’accord avec l’orientation politique prise à partir de l’été 1955 par ce parti dont ils étaient membres.

Le vendredi 15 mars 2019 place Maurice Audin à Alger

Les actions militaires des " Combattants de la Libération " (CDL)

C’est l’opération de détournement d’armes de l’armée française au profit des CDL et de l’ALN, organisée le 4 avril 1956 et supervisée directement par la direction du PCA, en particulier Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjerès, qui a favorisé l’armement des CDL et permis au PCA d’entamer des discussions avec les dirigeants du FLN. Elle reposait sur la participation d’Henri Maillot, membre du PCA alors rappelé à l’armée et affecté à une compagnie du train, qui a détourné un camion rempli d’armes.

En 1956, les CDL ont entrepris également à Alger plusieurs actions armées.

Le 1er juillet, lors d’une rencontre entre les représentants du PCA et du FLN, un accord est conclu sur « l’unification militaire » des CDL et du FLN, que le PCA a formalisé par une lettre du 12 juillet disant sa volonté « d’organiser dans l’immédiat la coopération avec le FLN, coopération, qui, en fait, a déjà commencé d’une façon fructueuse ».

Le CDL d’Alger dirigés par Abdelkader Guerroudj est placé dans l’organigramme de la zone autonome d’Alger sous la responsabilité de Yacef Saadi (branche armée) et de Larbi Ben M’hidi (direction politique du FLN, le CCE).

Le 28 août 1956, un commando des CDL dont fait partie Yahia Briki exécute Gérard Etienne, un activiste ultra colonialiste, actif dans les groupes terroristes qui préfiguraient l’OAS, qui enlevaient et tuaient des Algériens qu’ils accusaient de " sympathies nationalistes ", propriétaire du bar et du cinéma " Rex " d’El Biar et beau-fils du maire d’El Biar.

Des tracts sont laissés sur place expliquant que la population européenne en tant que telle n’était pas visée.

Portraits arborés par des manifestants à Alger, le vendredi 10 mai 2019, place Maurice Audin

Le 1er septembre 1956, un groupe des CDL dont fait partie, là encore, Yahia Briki organise à Alger, au Frais Vallon, sur la route qui mène d’El Biar à Bab El Oued, un attentat contre le général Massu, dont le domicile (dans une résidence appelée le « Village céleste ») et l’itinéraire quotidien avaient été repérés par un instituteur membre des CDL.

L’opération a échouée, Briki sera arrêté en décembre et condamné à mort, mais ne sera pas guillotiné.

Le 14 novembre 1956, lors d’une opération organisée par le CDL d’Alger, le militant du PCA, Fernand Iveton, dépose une bombe dans l’usine de gaz du Hamma où il travaille, réglée pour exploser à une heure où elle ne pourrait pas faire de victimes.

Il est arrêté et torturé, condamné à mort le 24 novembre et guillotiné le 11 février 1957.

Jean-Luc Einaudi a donné comme titre au livre qu’il a consacré à " l’affaire Iveton ", « Pour l’exemple », car, pour lui, c’était une décision politique destinée à dissuader les communistes algériens à persister dans leur participation à la guerre d’indépendance algérienne.

Le 8 octobre 1956, la fabrique de bombes installée par Daniel Timsit, membre du PCA mais travaillant aussi bien pour le CDL d’Alger que pour la « zone autonome » du FLN, est découverte et il est arrêté.

L’exécution, le 28 décembre 1956, par le FLN, du leader « ultra » qui avait organisé la « journée des tomates » du 6 février 1956 et obtenu qu’on recoure à la guillotine, Amédée Froger, a été rendue possible par un renseignement qui a été transmis au FLN par le CDL d’Alger.

En mars 1957, le PCA revendique publiquement son action militaire commune avec le FLN dans une brochure intitulée " Pour une nation algérienne libre, souveraine et heureuse ", qui reproduit les lettres du PCA au FLN du 12 juillet et du 16 août 1956, annonçant l’« unification militaire » des CDL avec le FLN.

De son côté, après l’été 1956, le FLN d’Alger, a décidé de répliquer à la répression violente pratiquée par les autorités et au terrorisme meurtrier des européens « ultras ».

En riposte aux exécutions à la guillotine dans la prison de Barberousse qui bouleversaient la Casbah voisine, en riposte aux « ratonnades » qui provoquaient la mort de dizaines de simples passants algériens, aux nombreux enlèvements d’Algériens soupçonnés de " nationalisme " suivis de leur assassinat et à l’attentat rue de Thèbes dans la Casbah, le 10 août 1956, organisé par des extrémistes de « l’Algérie française » qui a fait plusieurs dizaines de victimes algériennes, le FLN a opéré des attentats qui ont provoqué des victimes civiles européennes :

- le 30 septembre 1956, au " Milk Bar " et à " la Cafeteria " à Alger ;

- le 26 janvier 1957, dans des bars d’Alger, " l’Otomatic " et " le Coq-Hardi " ;

- le 10 février 1957, au stade d’El Biar.

Et, quatre mois plus tard, lorsqu’on pensait avoir démantelé le FLN à Alger et mis fin à cette série d’attentats, le 3 juin, trois bombes ont explosé au pied de lampadaires dans le centre de la ville faisant huit morts et le 9 juin, une bombe du FLN déposée au " Casino de la Corniche " a fait huit morts et quatre-vingt-douze blessés.

Les deux bombes de l’opération CDL du 14 novembre 1956 à laquelle participait Fernand Iveton provenaient d’une « fabrique de bombes » mise en place par un ancien responsable de l’organisation de jeunesse du PCA, l’UJDA, Abderrahmane Taleb, ami d’enfance du militant PCA/CDL Nour Eddine Rebah, frère aîné de Mohamed Rebah, membre du PCA, proche de Maurice Audin qui lui donnait des leçons particulières de mathématiques.

Ceux qui ont organisé à partir de janvier 1957 la grande répression d’Alger — appelée communément la « bataille d’Alger » —, les chefs militaires, Salan et Massu, et le ministre résidant gouverneur général, Robert Lacoste, ont, lors de cette reprise des attentats en juin 1957, la conviction que le FLN et le PCA/CDL, qui coopèrent dans la lutte armée, ont partie liée et constituent un même ennemi.

Pourtant, les méthodes de la lutte armée définies par la direction des CDL sont différentes de celles des responsables de la zone autonome d’Alger du FLN.

Ses consignes étaient que les attentats devaient viser des personnes identifiées comme responsables d’actes précis.

Quand des policiers ou des militaires étaient ciblés, il devait s’agir de tortionnaires ou de responsables désignés personnellement. Aucun civil d’origine européenne non visé en tant que tel ne devait être victime d’un attentat.

Quand des activistes « ultras » étaient ciblés, il fallait expliquer, comme pour l’exécution de Gérard Etienne, par des tracts laissés sur place, les raisons de ces attentats, afin que tous les européens ne se sentent pas menacés de la même façon.

Les préoccupations d’Albert Camus, qui avait été membre du PCA de 1935 à 1937, et qui, dans sa pièce " Les Justes " soulève le problème des questions morales que des militants menant des opérations armées dans un combat légitime devaient se poser dans le cas où des innocents risquaient d’en être victimes, ne sont pas étrangères aux préoccupations des responsables du PCA/CDL dans la conduite des opérations armées qu’ils décidaient.

Cette question des objectifs des opérations armées, du soucis d’épargner - ou pas - les civils non ciblés individuellement, a d’ailleurs été aussi une question posée au sein du FLN/ALN durant toute la durée de la guerre, à laquelle tel ou tel de ses responsables militaires des maquis ou des villes n’ont pas répondu de la même façon.

Comment est mort Maurice Audin ?

C’est dans ce contexte qu’en juin 1957, trois responsables du PCA ont été arrêtés et se sont trouvés aux mains des parachutistes : Georges Hadjadj (le 10 juin 1957), Maurice Audin (le 11 juin) et Henri Alleg (le 12), et que Maurice Audin a été assassiné par eux, probablement le 21 juin 1957.

Ce meurtre est intervenu à un moment où le pouvoir à Alger de Salan, Massu et Lacoste était " à son zénith " puisque la France se trouvait sans gouvernement depuis la chute, le 21 mai, du gouvernement Guy Mollet et que celui de Maurice Bourgès-Maunoury était en train de se constituer.

Cet assassinat relève-t-il d’une volonté délibérée, comme dans le cas de Fernand Iveton, de « faire un exemple », de « donner un avertissement » au PCA/CDL engagé dans un combat commun avec le FLN ?

Ou bien a-t-il d’autres causes ?

En l’absence de l’ouverture de l’accès à certaines archives et de la levée de la consigne de silence longtemps donnée par l’armée française aux acteurs et aux témoins, aucun élément ne permet, soixante-deux ans après les faits, de le savoir.

Quoi qu’il en soit, Sadek Hadjerès rapporte que Josette Audin a continué, après l’assassinat de son mari, à militer au PCA et à en partager l’orientation politique.

Elle s’est impliquée, en particulier, dans le soutien aux familles des prisonniers politiques internés à la prison de Barberousse, en liaison étroite avec Djamila Briki, la femme de Yahia Briki, auteur - on l’a vu - de plusieurs attentats des CDL, qui y était incarcéré.

Djamila Briki était supposée travailler chez Josette Audin comme " femme de ménage ", ce qui légitimait leurs contacts. Tous les jours, elle se rendait devant la prison pour organiser les protestations des femmes de détenus.

https://www.dailymotion.com/video/x72444g

Sadek Hadjerès parle du PCA et de Maurice Audin © smallflume

Gilles MANCERON

MediaPart