La voie du Juste (I)

, par  DMigneau , popularité : 0%

La voie du Juste (I)

Nous nous devons d’être justes mais comment y parvenir ? Nous nous le devons parce que c’est la dignité de l’homme et que cette dignité nous impose ce devoir.

Il faut une vraie philosophie du juste, pour une vraie civilisation.

Une philosophie de ce type avait commencé à s’élaborer il y a quelques millénaires mais elle a été figée par les religions. Celles-ci ont fait main basse sur les questions morales et elles ont décidé définitivement ce qu’il fallait entendre par " juste ", " injuste ", " bien " et " mal ", " moral " et " immoral ".

Cette dimension philosophique, la plus grande part de la philosophie peut-être, a été confisquée par les religieux, les dogmatiques.

En s’accaparant cette recherche fondamentale, les religions ont mis un point d’arrêt à la quête philosophique des grands pionniers comme Confucius, Lao-Tseu, Solon, Pythagore, Socrate

Elles ont stoppé net dans sa course cette recherche légitime et fondamentale de l’Humanité. Elles nous ont privés du progrès vers le Juste, ne nous laissant à régler que les questions de la justice du droit et de la justice sociale.

Il faut une théorie du Juste parce que, au quotidien, nous n’agissons jamais de façon juste. Quand nous le faisons, c’est occasionnel. Pour être véritablement juste, il faut avoir construit tout une cohérence comme le firent Confucius et Socrate. Car le juste n’est pas le règlement des difficultés au cas par cas, c’est une cohérence, quelque chose de grand qui nous dépasse tous.

Le juste, c’est dans la grandeur, une grandeur qui ressemble à la fois au " bien ", au " vrai " et au " beau " mais sans se réduire à aucune de ces catégories, sans se laisser définir ou confondre par elles.

Le juste est une grandeur, une cohérence absolue. C’est une mise en harmonie qui n’a rien à voir avec le fait de juger ni avec la formation de nos opinions personnelles, si excellentes soient-elles.

Le Juste est une musique enveloppante qui s’accorde au-dessus de nos têtes, au-dessus de toutes les valeurs humaines, et qui aboutit toujours au Bien.

Pourtant, d’un point de vue strictement logique, les notions de " juste " et " d’injuste " ne sont qu’une sous-catégorie de la dualité du " bon " et du " mauvais " et de celle du " vrai " et du " faux ".

En effet, tout ce qui est juste est bon, tout ce qui injuste est mauvais.

Le " juste " et " l’injuste " forment donc une catégorie incluse dans l’ensemble qui oppose le " bon " au " mauvais ". Mais c’est aussi une sous-catégorie de la dualité formée par le " vrai " et le " faux ".

En effet, comment ne pas voir que le " bon " et le " mauvais " sont des notions concrètes et universelles et que ces notions ne contiennent donc pas tout le " juste " et tout " l’injuste ".

Ces deux idées sont spécifiques aux êtres humains ou pour le dire prudemment de façon plus large : à tous les êtres pensants " raisonnables ". Elles n’ont pas de sens dans la nature et n’ont rien d’universel. Elles sont donc aussi des sous-catégories du " vrai " et du " faux ", deux notions bien humaines relatives et évolutives, créées par l’espèce humaine.

On met du " vrai " dans le " bon " pour le rendre juste.

« Il nous faut être justes » signifie qu’il nous faut nous raccorder à quelque chose qui est plus grand que nous, nous brancher à cette grandeur, cette cohérence, cette musique qui s’accorde au-dessus de nos têtes.

Faute d’avoir trouvé mieux, nous nous sommes arrêtés à l’idée de Dieu, idée autour de laquelle nous nous sommes mis d’accord, en quelque sorte. Les formes de ce dieu pouvant varier selon les peuples et les époques.

Mais avons-nous bien fait d’interrompre la recherche du Juste commencée avant l’ère chrétienne ?

Les idées que nous faisons du juste dans notre monde moderne sont très parcellaires, erronées, et teintées de diverses choses qui n’ont rien à voir avec le juste, comme notion pure.

Nous déclarons " juste " ce sur quoi nous portons notre jugement personnel. Mais nos critères ne sont en rien comparables avec les lois que s’étaient fixées pour eux-mêmes les sages antiques comme Confucius ou Socrate.

Nous déclarons " juste " ce qui est l’opposé de " l’injuste ". Or," l’injuste " est, selon notre expérience, ce qui nous indigne et nous met en colère. Ce qui est épidermique est ainsi à la base de toutes nos définitions de la chose " juste ".

Quant à nos critères, ils sont ceux du moment, nous en arrivons même à juger le passé avec nos valeurs – très relatives – de nos mœurs actuelles et de nos modes de l’instant. Tout un tas de parasitages vient fausser notre conception de la justice : et d’abord nos intérêts propres, notre empathie pour les êtres les plus proches, notre désir d’avoir raison, etc.

Il nous faut donc revenir à une théorie du Juste qui relève d’une cohérence totale qui fonctionne pour tout. Et qui ne dépende en rien de notre subjectivité, de nos intérêts, de nos modes de vie et de pensée.

Pour ce faire, il faut retourner à la période pré chrétienne et comprendre le sens profond des commandements et préceptes d’alors.

Les deux principes qui étaient gravés, selon Socrate, sur le temple dédié à Apollon à Delphes, peuvent servir de base tout à fait utile : « connais-toi toi-même » et « rien de trop ».

Nous abordons là une étude qui exige d’aller au-delà d’un seul article. Ces propos doivent ainsi être vus comme une esquisse de l’étude du Juste, une introduction, une initiation à la question qui peut aussi être appelée une « discipline ».

Donnons ces premières clés :

- le précepte « Connais-toi toi-même » nous dit « regarde-toi et sois indulgent envers l’autre », reconnais que les causes sont en toi ; en un mot " sois responsable de toi ".

En effet, le sentiment d’injustice qui nous anime souvent nous conduit à rejeter la faute sur le sort, sur les dieux, sur les autres, sur la société ou un système. Parce que, à l’opposé du juste, nous plaçons la faute.

Or, nous ne voulons pas culpabiliser. Le précepte antique résonne comme un conseil de responsabilité et d’autonomie qui, la plupart du temps, ne crée pas de faute.

- Le second précepte de Delphes, moins connu est « rien de trop ».

Il a deux sens : justice et justesse.

La justesse, c’est « à chacun selon son dû » et rien de plus car tout ce qui en plus est en trop. Il s’exprime, par exemple, dans la loi du talion qui limite la vengeance : c’est « œil pour œil et dent pour dent », et pas davantage.

Pour un œil percé, vous n’allez " que " crever l’œil du coupable, pas davantage. Le précepte est aussi lié à la théorie antique grecque du juste milieu, aux notions d’ordre, de civisme, de modération, des vertus cardinales d’Aristote, de l’idée de rectitude du jugement, de « voie droite » et d’« opinion juste » chères à Socrate.

Avant ce philosophe, le décalogue de Solon et " les Vers Dorés " attribués à Pythagore, entre autres, exprimaient déjà cette sagesse.

Une suite sera nécessaire à ce papier. En attendant, résumons-nous : nous devons à nous-mêmes d’être justes parce que la justice est la dignité humaine. Mais le Juste relève de quelque chose de grand auquel nous avons renoncé et qu’il nous faut retrouver.

Le " juste " ne se réduit pas au sens moderne et quotidien que nous lui donnons, trop empreint de subjectivité, de relativité et d’influences de notre époque.

Il s’agira de définir les moyens de retrouver la voie du Juste, cette grandeur qui nous appelle et que nous avons perdue de vue.

Taverne

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