La tragédie des classes moyennes

, par  DMigneau , popularité : 0%

La tragédie des classes moyennes

Les « 30 glorieuses » ont permis l’émergence d’une grande " classe moyenne " se traduisant par une démocratisation de la consommation et invalidant a priori les thèses de Marx sur la bipolarisation progressive de la société.

C’est ainsi que dans « la seconde révolution française » le sociologue Henri Mendras évoquait une société en forme de « toupie » avec une grande " classe moyenne " au centre et aux extrémités les classes bourgeoise et prolétaire, le tout donnant un semblant de légitimité au système.

Les " classes moyennes " apparaissent aujourd’hui cependant à la dérive et en voie de déclassement progressif.

Une notion floue

La notion de " classes moyennes " émerge au début du 19 ème siècle.

Si Marx l’assimilait à la « petite bourgeoisie », une classe capitaliste mais qui se destinait à la « prolétarisation », Tocqueville estimait - quant à lui - qu’elle était vouée à se développer dans l’avenir.

Il s’agissait selon cet auteur des « indépendants » et des « employés aisés », ceux disposant d’un « petit capital » mais pas suffisant pour vivre de sa fructification.

C’est avec la mutation d’une société essentiellement de production vers une société de consommation et l’avènement du salariat quasi généralisé après la seconde guerre mondiale que la " classe moyenne " acquiert " ses lettre de noblesse ".

Le système a alors, d’une part besoin de " l’ascenseur social " afin de se développer, la production explosant et le capitalisme monopoliste d’État manquant cruellement de cadres et de techniciens.

D’autre part, la « menace communiste » exige de donner un semblant de légitimité au capitalisme et de développer le consentement dans le « bloc de l’ouest ».

Au niveau du mode de vie, elle incarne bien souvent l’aspiration à la « mobilité sociale », l’investissement dans l’éducation des enfants, l’aisance matérielle relative qui se traduit par la propriété, l’omniprésence de la voiture, les voyages, le tout permettant également de dynamiser le marché économique interne.

Elle se traduit bien souvent également par un vote en faveur des candidats du « système » de gauche ou droite modérée et la méfiance envers les partis contestataires du fait de son aspiration à intégrer la " classe supérieure "...

Si le candidat Macron recueille 16 % environ chez les ouvriers, il atteint en revanche 35 % à Paris et même 40 % au premier tour chez les Français de l’étranger.

Le vote pour le candidat apparaît donc comme fonction croissante de l’intégration à la « Mondialisation ».

Selon « l’Observatoire des inégalités », les " classes moyennes " représentent aujourd’hui environ 40 % de la population. On distingue communément les classes moyennes " inférieures " (professions intermédiaires) et " supérieures " constituées des cadres, professeurs d’université ou des professions libérales...

Une dichotomie entre son effectivité et la perception subjective des acteurs la constituant

Les enquêtes démontrent cependant que deux tiers des Français se reconnaissent dans les " classes moyennes ", soit bien plus que sa part réelle dans la population active.

Ceci signifie probablement qu’elles renvoient à une part d’imaginaire et de confort inconscient… leur permettant de se rassurer par rapport à leur condition dans la hiérarchie sociale tout en se déculpabilisant par rapport à l’indécence la classe dominante mais validant l’hégémonie culturelle des " valeurs " capitalistes.

Ces difficultés en font probablement ce que Marx appelait « une classe en soi », non homogène et non consciente de ses intérêts, dénuée de réel sentiment d’appartenance.

La « Mondialisation » induit la disparition inexorable des " classes moyennes "

La « Mondialisation » actuelle remet en cause la " moyennisation " de la société.

D’une part, la société " post-matérialiste " se caractérise par la dichotomie entre un « marché du travail » primaire (les travailleurs qualifiés minoritaires) et secondaire (travailleurs non qualifiés).

Il s’agit de la conséquence directe de la " révolution numérique " et de la robotisation, impliquant à terme la disparition d’un grand nombre d’emplois intermédiaires, de cadres, de techniciens et la polarisation de la société entre le 10 % profitant du " numérique " et les autres.

La " fracture numérique " risque donc de dégénérer en fracture sociale.

C’est d’ailleurs la thèse de Tyler Cowen selon laquelle une large frange de la population - les perdants du numérique - sera totalement dépossédée, subordonnée et en contrôle intégral, abrutie de surcroît par la télé-réalité, les jeux vidéos, les drogues et l’alcool, le tout renforcé par l’omniprésence de " l’ingénierie sociale ".

La stratégie de Lisbonne semble malheureusement valider cette analyse, du moins au point de vue du « marché de l’emploi », le « marché primaire » devant concerner seulement 10 % des individus…

D’autre part les " classes moyennes " sont bien souvent immobiles sur le « marché de l’emploi », ce qui produira une hausse inexorable de la fiscalité.

On ne peut imposer davantage les classes populaires ni les classes dominantes dans le cadre du paradigme économique actuel, du fait de leur capacité à muter dans l’espace leur permettant d’exercer un chantage sur les décideurs politiques.

Ce matraquage fiscal ne pourra perdurer éternellement, ce qui produira un désengagement toujours plus grand de l’État.

Il est par conséquent tout à fait impossible de concilier une baisse de la fiscalité pour les " classes moyennes " et de ne pas remettre en cause le paradigme économique du « libre échange ».

Tout discours allant dans ce sens est " de la poudre aux yeux " démagogique visant à capter des électorats.

La " classe moyenne " semble par conséquent vouée à la « prolétarisation » à terme et la société va sans doute se polariser aux deux extrémités.

La mesure visant à supprimer l’ISF est assez éclairante et symbolique à ce sujet.

L’ISF concernait, en effet, à la fois le patrimoine immobilier et financier. Or, le premier pouvait concerner - dans certains cas - le haut de la " classe moyenne ", du fait d’un patrimoine acquis par l’héritage, n’impliquant pas nécessairement de haut revenus.

C’est le cas, par exemple, de certains exploitants agricoles. Le gouvernement a décidé de supprimer uniquement la partie liée aux revenus, envoyant ainsi un signal positif aux " hautes sphères " de la société.

La dichotomie " métropole/ périphérie " comme nouvelle grille d’analyse

En outre, le poids croissant des multinationales, le détournement de la richesse par l’actionnariat au détriment des salaires et de l’investissement se traduisent par l’émergence d’une « upper class », composée de valets serviles de la « Mondialisation », de cadres de multinationales, d’avocats d’affaires, de « managers », de " startupers ", de " traders ", remettant en cause l’analyse traditionnelle en terme de " classes sociales ".

Cette classe se concentre géographiquement dans les métropoles, produisant de la " gentrification " et, par conséquent, l’exil des classes populaires vers la périphérie.

A l’inverse des " classes moyennes ", il s’agit ici d’une « classe pour soi », parfaitement consciente de ses intérêts et de sa place particulière dans la hiérarchie sociale, capable - par ailleurs - de mobiliser ses capitaux tant économiques que culturels et symboliques afin de perpétuer leur domination et reproduction.

Ces « insiders » de la « Mondialisation » votent bien souvent Clinton aux USA, Trudeau au Canada, Renzi en Italie ou Macron en France, incarnant en somme le « capitalisme ou la politique cool » cassant les codes de la verticalité en apparence mais la renforçant dans la réalité, prônant la société " ouverte " et l’abolition frontières mais en érigeant d’autres par la pratique systématique de " l’entre soi ", dissimulant leur violence derrière un discours " progressiste ", " anti-populiste " et " anti-fasciste " d’opérette afin d’annihiler les revendications populaires légitimes.

Les pratiques en terme de consommation recouperont cette dualité " centre/péripéhrie " : vers une opposition entre une " périphérie " engluée dans la consommation de masse et un " centre " se distinguant par un mode de production socialement responsable mais ostentatoire.

En 1899, Thorstein Veblen publiait sa célèbre " théorie de la classe de loisirs ". Il y développait le concept de " consommation ostentatoire " selon lequel les " classes supérieures " cherchent à se démarquer par leur mode de consommation en gaspillant entre autre le temps et les biens.

Les classes populaires et " moyennes " ayant accédé à la consommation de masse, les classes " supérieures " peuvent chercher à se démarquer en valorisant un nouveau mode de production, moins centré les bien matériels en apparence avec la mise en avant notamment des " circuits courts ", de l’alimentation biologique, des énergies alternatives, le tout en culpabilisant inconsciemment les classes défavorisées de se complaire dans la consommation de masse, tout en travaillant paradoxalement dans des secteurs dont la finalité est aux antipodes de leur comportement individuel (tertiaire....).

Le mode de production valorisé pourrait donc devenir une nouvelle grille d’analyse en terme de hiérarchie sociale, une sorte de " contre-distinction " en somme. Le but ici n’est, bien sûr, pas de faire le jeu de la consommation industrielle mais simplement de montrer que ces modes de consommations ne sont pas neutres d’un point de vue sociologique.

La polarisation va-t-elle induire un retour de la " lutte des classes " ?

A priori, cette bipolarisation permettrait de renouer avec " la lutte des classes ", la classe " moyenne " nouvellement prolétarisée devenant désillusionnée et changeant de groupe de référence.

Cette hypothèse apparaît cependant peu probable.

D’une part, la toute puissance de " l’entertainment ", du " numérique " et des " perturbateurs endocriniens ", pcb et autres pesticides induiront la poursuite de la baisse des facultés cognitives pour les individus, recul déjà en cours.

D’autre part, les nouvelles formes de travail précaire ne permettront pas une mobilisation des acteurs dans le temps long.

Atomisation et décérébration du « Corps social » seront les deux mamellesde l’avenir, ne créant pas les conditions favorables pour l’émergence d’une nouvelle conscience de classe.

Ainsi la forme de la société vers laquelle nous nous dirigeons s’apparente davantage à un sablier qu’à une toupie, donnant rétrospectivement à la fois raison et tort à Marx : la société va se polariser et le mythe " social-démocrate " de " moyennisation " s’effondrer mais les capacités de prise de conscience des acteurs apparaissent malheureusement faibles.

axalinencele

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