La succession de Raul Castro : Miguel Diaz-Canel au pouvoir ?

, par  DMigneau , popularité : 69%

La succession de Raul Castro : Miguel Diaz-Canel au pouvoir ?

En cette année 2018, Raul Castro ( bientôt 87 ans) va être remplacé à la tête de l’état cubain. Évènement essentiel dans l’histoire de cette république dont les principes " socialistes et révolutionnaires " sont intangibles au regard des gouvernants du pays. Les frères Castro ont tenu le pouvoir pendant presque 60 ans.

Un processus électoral complexe

A Cuba, le mandat de l’actuelle « Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire » a été prolongé jusqu’au 19 avril 2018. C’est à cette date que seront élus le vice-président et le président de la dite assemblée ainsi que ceux du Conseil d’état et de sa présidence.

Le tout à la suite d’un long processus électoral commencé en 2017.

A Cuba les élections générales ont lieu tous les 5 ans. Avec le rôle déterminant du « Parti Communiste Cubain » et le fait que toute opinion politique ne peut qu’être dans le cadre du « socialisme irréversible » en vigueur.

Près de 13 000 candidats " ayant eu un parcours et un engagement auprès de la population " ont été proposés dans les assemblées municipales. Ensuite, les candidatures ont été analysées par des commissions composées de membres des « Comités de Défense de la Révolution », de la « Fédération des Femmes Cubaines », de la « Fédération Étudiante Universitaire », de « l’Association Nationale des Petits Agriculteurs », de la « Centrale des Travailleurs de Cuba ».

Un vivier de près de 2 500 propositions est alors constitué dans lequel on trouvera les députés du parlement élu ( plus de 600 députés).

" 50 % des députés sont des délégués des circonscriptions et 50 % sont des représentants des provinces et des personnalités, travailleurs détachés, femmes, ménagères, paysans, dirigeants et membres des institutions militaires du pays "

Le bilan de Raul Castro

Raul Castro est au pouvoir depuis 10 ans. Il a exprimé sa volonté de ne pas faire plus de 2 mandats de 5 ans. Donc, de partir à la suite des élections générales.

Depuis son accession à la présidence en pleine responsabilité, il a fait preuve de beaucoup de pragmatisme, comme d’ailleurs l’avait fait son frère Fidel, en s’adaptant à la situation interne et externe de son pays. Tout en conservant les grands principes de la révolution de 1959 et pour maintenir les 2 grands acquis du régime - santé et éducation pour tous - ils ont constamment adapté leur politique, quels que soient les coups durs, crises mondiales ou défections de l’URSS ou du Venézuela en pleine crise actuelle.

Le travail indépendant en dehors du secteur étatique a été plus largement accepté : plus d’un demi million de personnes en tenant compte de la population cubaine de 12 millions d’habitants).

L’expérience de coopératives non agricoles a été élargie.

Possibilité a été donnée aux particuliers d’acheter et de vendre leur voiture, leur logement.

L’ouverture a l’accès à internet a été lancée. Un plan de lutte contre le changement climatique a été actionné avec notamment le programme " Tarea Vida "et les réalisations en matière d’approvisionnement en eau.

La liberté de sortir de Cuba, pendant 2 ans, sans perdre son logement a été octroyée. On note, par ailleurs, que des cubains installés à l’étranger rentrent dans leur pays natal. Et que les sorties définitives ont été réduites.

La limitation de la durée des mandats des dirigeants a été proposée.

La loi sur les investissements étrangers a été votée. Le grand port de Mariel a été aménagé.

La dette extérieure a été renégociée, ce qui a permis de desserrer l’étau financier.

Une réforme d’ampleur de l’école primaire, du collège et du lycée a été mise sur les rails ainsi que celle de la formation des enseignants.

Et surtout le dégel des relations USA-Cuba a été acté, en janvier 2016, sous la présidence Obama. La compagnie US " Jet Blue " vient d’ouvrir 2 bureaux à la Havane !

Les relations avec l’Union Européenne ont été largement normalisées. La Haute Représentante et vice-présidente de la Commission Européenne, Federica Mogherini, s’est rendue à Cuba début janvier.

Les bémols de Raul Castro

Mais le président Castro met en garde les cadres des administrations " contre l’excès d’enthousiasme, le désir d’avancer plus vite que ce dont nous sommes capables ".

Et d’ajouter : " les erreurs sont nos erreurs et au moment de définir les responsabilités d’un point de vue hiérarchique, ce sont mes erreurs en premier lieu, parce que je fais partie de cette décision. C’est la réalité ".

Il reconnait que les feuilles de route discutées en juin 2017 dans près de 50 000 assemblées populaires montrent la voie des réformes mais qu’il reste beaucoup à faire pour " la conceptualisation du modèle économique et social cubain du développement socialiste, pour le plan de développement jusqu’en 2030 ".

La réunification monétaire imminente fin 2014, mais toujours reportée, fait que Cuba a toujours 2 monnaies l’une « interne », l’autre « externe ».

La question des salaires n’est toujours pas résolue avec des disparités énormes entre les salaires liés aux activités touristiques et en liaison avec l’étranger et les autres.

Le gouvernement parle à nouveau de « reprise en main » du secteur privé.

Les investissements étrangers, en matière de transports et d’énergie, ne sont pas aussi conséquents que prévu.

L’accès à internet à domicile n’a été possible en 2017 que pour 11 000 clients. Il est prévu en 2018 que le seul opérateur de l’île, ETECSA, développe un service internet via téléphone mobile !

Le déficit budgétaire représente 11,4 % du PIB qui ne s’est pas élevé quant à lui au-dessus de 1,6 % en 2017.

Les explications récurrentes du pouvoir cubain : dérèglements climatiques et USA en cause

Les autorités cubaines expliquent les difficultés du pays par le passage en septembre 2017 de l’ouragan IRMA, sur la quasi-totalité du territoire ce qui a coûté 15 % du PIB.

220 000 logements sont à reconstruire.

La quasi-totalité des centrales électriques sont endommagées.

Plus de la moitié des centrales sucrières du pays ont été affectées. Plus de 11 000 hectares de cultures ont été dévastés.Sans compter le patrimoine culturel très largement entamé, ce qui peut nuire au tourisme.

Mais c’est la persistance du blocus imposé, depuis le quasi début de la révolution, par les USA, qui est continuellement dénoncé. A juste titre, car il handicape lourdement le développement économique de l’île.

L’annonce du président américain Trump : " j’annule l’accord totalement inéquitable signé avec Cuba par la dernière administration " a été un coup de tonnerre.

Le gouvernement cubain a immédiatement affirmé qu’il était " nécessaire d’agir pour exiger la levée du blocus économique, commercial et financier, pour la fermeture de la base militaire illégale de Guantanamo ". Et Raul Castro de renchérir : " Cuba et les USA peuvent coopérer et coexister. Mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’en échange, Cuba fasse des concessions sur les questions inhérentes à sa souveraineté et à son indépendance. Nous réitérons aujourd’hui la condamnation par le gouvernement révolutionnaire des mesures visant à durcir le blocus ".

Ce sont là les seules explications officielles aux difficultés rencontrées par les cubains dans leur vie quotidienne.

Les difficultés structurelles liées au régime qui fait de Cuba un des derniers pays communistes étatisés à la surface de notre planète, ne sont pas évoquées. Même si les dirigeants peuvent critiquer le manque d’implication de certains travailleurs et appellent à lutter contre la corruption, ou « le laisser-aller ».

Raul Castro se retirant, celui qui va lui succéder, prendra-t-il en compte ces freins structurels ?

Miguel Diaz-Canel

Tout semble désigner Miguel Diaz-Canel comme le successeur de Raul Castro.

Représentant de Cuba à la conférence de Paris sur le climat en 2015, Diaz-Canel est actuellement le numéro 2 du régime, premier vice-président des « Conseils d’État » et des ministres.

Né juste après la révolution il aura 58 ans à sa « désignation-élection ». La volonté de rajeunir les cadres est bien là ; on se rappellera que la limite d’âge pour les dirigeants est ramené à 70 ans en 2021.

C’est un universitaire diplômé en ingénierie électronique.

Envoyé à 35 ans dans la province de Villa Clara pour lutter contre la corruption et l’attentisme des cadres locaux, il deviendra membre du « Bureau politique » du PCC en 2003, ministre de l’enseignement supérieur en 2009. Il fait partie des commissions chargées de piloter le nouveau cours économique.

Et les observateurs les plus aguerris de la politique cubaine retiennent une de ses interventions au conseil de l’UNEAC - « Union Nationale des Écrivains et Artistes Cubains » - sur " l’importance de bien connaitre les nouveaux codes audiovisuels et des réseaux sociaux, devenus langage usuel pour les jeunes générations ".

La succession de Raul Castro a été préparée de longue date pour éviter une transition hasardeuse. Nul ne doute que Diaz-Canel soit pour la continuité du socialisme et de la révolution.

Il aura aussi à se pencher sur le pays le plus vieillissant de l’Amérique Latine qu’est Cuba.

Les spécialistes de Cuba qui pensaient qu’une 3ème voie centriste, " social-démocrate ", était possible entre communisme et capitalisme, ne retrouvent, actuellement, rien de tel à Cuba.

Le retrait du lider Maximo Fidel Castro pour raisons graves de santé, sa mort plusieurs années plus tard, n’ont pas apporté de grands changements à l’édifice castriste. Le retrait de Raul Castro devrait se faire dans la continuité, sans grand bouleversement.

Et la « démocratie pluraliste », si chère aux pays européens, avec ses partis politiques, ses syndicats, sa presse " libre ", la " liberté d’expression ", attendra sans aucun doute encore.

Alain Roumestand

AgoraVox