La solitude néolibérale [2/4] : traits subjectifs

, par  DMigneau , popularité : 65%

La solitude néolibérale [2/4] : traits subjectifs

Si le néolibéralisme est un projet historique politiquement déterminé, ses moyens et ses effets se laissent entrevoir dans les traits subjectifs qu’il développe chez l’être humain. « L’économie est le moyen. L’objectif est de changer les âmes », avoua un jour Margaret Thatcher.

La dépression : nouveau mal du siècle

D’un certain point de vue, Thatcher a raison : les rapports sociaux définis par le néolibéralisme façonnent l’âme humaine, induisent la naissance d’une nouvelle économie psychique dont tous les spécialistes s’accordent à dire qu’elle se distingue par un sentiment inédit de solitude.

D’après l’OMS, la dépression serait la quatrième cause mondiale de handicap et la deuxième dans les pays industrialisés aujourd’hui soumis aux gouvernementalités néolibérales.

En 2020, elle pourrait devenir - à l’échelle planétaire - la première cause de maladie chez la femme et la deuxième chez l’homme. Un constat partagé pour les psychiatres et les psychologues cliniciens, notamment ceux qui exercent dans des établissements publics et qui accueillent chaque jour, au plus près de la vie, des gens en souffrance morale grave, des gens proches de s’en aller.

Triple destitution historique du sujet narcissique

Au cours de l’histoire, l’âme humaine a connu bien des bouleversements : l’histoire du sujet est celle d’une suite de destitutions successives. Le sol mythique capable d’assurer à la vie humaine des assises symboliques et affectives à la fois stables et fécondes s’est ainsi peu à peu dérobé sous ses pieds, le laissant ballant dans un néant qui ne cesse de progresser.

D’abord vint la destitution " copernicienne " : il a fallut se résigner au fait que la terre n’était pas au centre de l’univers et que l’homme n’en était pas le cœur.

Vient ensuite la destitution " darwinienne " : il a fallut accepter ne plus être la créature essentiellement différente et supérieure des évangiles, mais simplement une forme évoluée du règne animal, une contingence de la nature, un arrangement plus ou moins fortuit né de l’insondable frémissement des particules [1].

Enfin, comme si cela ne suffisait pas, l’être humain dû subir la destitution " freudienne " : non, l’individu n’est pas volonté rationnelle, mais jouet pervers et magnifique d’un inconscient d’où s’exhalent diverses pulsions.

Voici donc que l’homme n’est plus maître en sa demeure : ses fantasmes, des plus beaux aux plus vils, ne cessent de faire effraction dans sa psyché et d’emplir sa vie de turbulences sentimentales, dans un jeu de miroirs entre le réel et l’imaginaire [2].

Chutes politiques

Du côté politique, le refuge du sujet dans l’idée d’un progrès historique a également subi une triple entorse.

D’abord, les guerres à répétition entre puissances voisines ont levé un sentiment d’absurdité nauséeuse et détruit, en même temps qu’elles pensaient l’exalter, le mythe patriotique. L’holocauste, puis les dérives du stalinisme, ont ensuite révélé la banalité du mal logé dans les projets politiques les plus déterminés.

Derrière chaque utopie une dystopie concrète, nous dit le XXe siècle. Nos lendemains se taisent.

Résultat historique : l’humanité se tient désormais coite dans le vaste désert de la fin de l’Histoire, décomposée par une gouvernance qui n’a plus d’autre projet que de s’adapter au marché en s’étiolant lentement en tant que pouvoir d’une part, en désarmant le conflit démocratique dans une consensualité émolliente et trompeuse d’autre part.

Nous assistons impuissants au transfert de ce qui restait de pouvoir politique en ce monde au capital et à ses processus. À mesure que notre faculté d’action s’est égarée dans les plis d’un pouvoir spectral, sourd, prompt à annuler toutes les médiations démocratiques contenues dans l’État de droit pour mieux demeurer stationnaire, nous nous sommes éloignés de l’Histoire.

La disparition du " tiers-exclu "

Or, en passant de la constitution du politique à l’économie du marché, nous sommes entrés dans un monde de relations duelles dans lequel fait défaut ce que les psychanalystes nomment le " tiers-exclu ", c’est-à-dire l’instance de médiation symbolique chargée de produire du sens, d’opérer la jonction transitoire entre le particulier de l’individu et l’universel du monde dans lequel il doit vivre.

Le problème de la disparition du " tiers-exclu ", de ce grand " autre social ", c’est qu’elle nous prive d’un lieu d’adresse, d’un tribunal où porter nos plaintes, d’une arène où fourbir nos révoltes, d’une référence où proposer nos jugements, nos critiques, aussi bien que nos réussites ou que nos engagements [3].

Privés des dernières figures de l’absolu, nous avons perdu les coordonnées des antériorités et extériorités symboliques qui donnaient forme au temps et nous permettaient de situer nos vies dans ce monde sans direction transcendante.

La société de marché se donne ainsi comme une multitude vaine principalement ponctuée d’affrontements matériels. Sans lieu d’adresse ni d’arbitrage, nos actes et nos pensées, toutes nos tentatives pour justifier nos conduites ont perdu leurs fondations, leur garantie.

Face à cette béance, deux réponses contemporaines se forment sous nos yeux : l’ordre policier (la violence pure euphémisée par l’État) et le retour du religieux, sous des formes parfois violentes.

Les travers du réseau

Dispositif de mise en connexion instantanée d’une offre et d’une demande guidées par une maximisation des gains, la société de marché est par nature réticulaire.

Or, l’effet pratique du réseau est précisément de faire disparaître la référence au Tiers tel qu’il existait dans les grands ensembles symboliques. Au sein du réseau, tout est nivelé sur le plan des interactions dans lesquelles n’interviennent plus aucune médiation extrinsèque aux deux bouts de la relation.

Dans l’ordre néolibéral, les relations sociales caractérisées par des échanges marchandisés ne sont plus instituées par un ensemble symbolique ayant recueilli ce que chacun a abandonné comme jouissance pour la mettre au compte du collectif, mais simplement comme mises en rapports d’objets sous les auspices de la valeur d’échange.

Fin de la transcendance, règne de l’immanence.

Plus personne ne rend de compte à un tiers ; dans l’ordre politique, c’est l’impôt, que les multinationales du réseau ne payent plus, qui matérialise cette référence / déférence à un tiers.

La procédure prend alors le pas sur la Loi [4]. Et le champ social se dépolitise cependant que les conflits s’attisent.

Chutes subjectives (de la névrose aux états-limites)

Les cliniciens distinguent deux types de structures psychiques : les névroses et les psychoses, répandues à des degrés divers chez l’ensemble des êtres humains.

Au moment où se constitue le savoir psychiatrique, ce sont les troubles névrotiques qui dominent. Les névroses coïncident en quelque sorte avec les limbes de l’expérience humaine et se distribuent autour de la limite incarnée par l’Autre (gisement de valeurs transcendantales) autour desquelles se forme un nœud indémêlable de conflits, de rivalités et de séductions.

Jusqu’où puis-je aller ?

Puis-je transgresser les interdits ?

Telles sont les questions posées par l’autorité du " Surmoi " où se dessinent des sujétions assenties : des adhésions durables. Gravée dans des symboles, des institutions et des figures, la limite surmoïque trouve sa réplique interne dans la psyché de l’individu sous forme d’une culpabilité par rapport à un idéal du " moi ".

C’est ce sentiment de culpabilité qui opère un tri protecteur, normatif, capable de garantir la vie en société.

Mais dans les années 1960-1970, à mesure que les grands corps institutionnels chargés de signifiants et de rayonnement symbolique ont commencé de se défaire, une nouvelle économie psychique fait son apparition : celle des états-limites.

L’incomplétude du névrosé se mue en sentiment de vide.

La culpabilité face aux interdits cède à la honte de n’être qu’un léger amas de soi-même. La dépression et l’angoisse priment alors, lourds tributs d’un individu sans cesse enjoint à “ se réaliser ” toujours plus, quitte à s’affranchir des autres et de lui-même.

Les pathologies du conflit (les névroses freudiennes) sont remplacées par des pathologies du lien. Une mutation anthropologique a lieu, avec son cortège de souffrances ; en l’occurrence liées à la perte d’humanité en l’homme.

La perte de l’autre

D’abord, le réel admis devient de plus en plus fugace, concurrentiel, tissé d’appartenances réversibles – d’un mot : sournois.

Le néolibéralisme - qui n’est rien d’autre que la généralisation du capitalisme à tous les aspects de l’existence - a fait de la loi de la jungle un modèle de société, certains vices privés promus vertus publiques [5].

Par conséquent, nous nous sentons de plus en plus seuls face à autrui, de plus en plus vulnérables, comme désemparés « devant une tyrannie sans tyran » [6], pour reprendre le mot d’Hannah Arendt.

À l’altérité succède l’adversité. À la confiance, l’inquiétude.

Le néolibéralisme implique une nouvelle économie de la culpabilité qui stipule que le sujet ne doit jamais se sentir " castré " : l’autre n’est plus une finalité significative, mais un obstacle ou un moyen, dans tous les cas une entité dégradée au rang d’objet, tributaire de considérations purement instrumentales.

Le discours néolibéral est ainsi moins une glorification de l’individualisme qu’une promotion de l’égoïsme [7]. Dans cette nouvelle économie psychique, le sujet n’est responsable que de son propre destin ; il doit donc se départir du sentiment de culpabilité qui l’englue dans la considération d’autrui – dernière entrave de l’homo œconomicus.

Divorce irrémédiable avec l’autre.

Instauration d’une séparation qui, le temps passant, se mue en incapacité chronique et bientôt définitive à aimer, c’est-à-dire à ressentir un alignement parfait, accompli, avec soi-même.

Incapable de satisfaire l’autre et de trouver dans l’autre l’objet adéquat à sa jouissance, le sujet néolibéral se détourne alors du fait amoureux et sombre dans une vie sans lumière.

De cette déliaison procède un sujet sans gravité, évaporé dans un grand vide existentiel, tantôt mélancolique et délaissé, tantôt pris dans l’illusion d’une toute-puissance qui ne s’actualise pourtant jamais ou alors pour le pire, brièvement.

Moins ou plus que soi.

Un sujet en prise avec une vacuité interne maladivement comblée par des addictions diverses et impatientes, des rencontres inabouties au-delà du passage à l’acte immédiat, la multiplication des liens faibles qui n’épuisent jamais l’humanité d’une relation [8], mais reproduisent convulsivement l’inassouvissement de serments informulables, par l’accumulation de signes et d’objets inutiles qui apparaissent bien incapables d’égaler la plénitude de relations sociales authentiques.

Leurres de la marchandise

À l’autre perdu, le discours néolibéral substitue la marchandise. La promesse marchande adonne sur des styles de vie qui nous fourniront le personnage en quête duquel nous sommes ou bien les objets qui aménageront une vie confortable, ponctuée des aventures (sport, voyages etc.) qui nous font vibrer.

La société de consommation, peuplée d’individus " repliés sur eux-mêmes " au sens où ils ont été contraints de battre en retraite sur leurs propres bases, enjoint chacun à devenir un héros, alors que cette proposition est contradictoire dans ses termes mêmes.

Elle nous assigne ainsi des désirs inatteignables car il n’y a pas de héros " ordinaires ", de même que - n’en déplaise au banquier Macron - il ne peut y avoir 7,4 milliards de milliardaires.

L’individu égoïste confronté au culte de la performance – « Deviens-toi même, deviens qui tu es » [9] - nourrit ainsi des ambitions démesurées qu’évidemment il ne pourra jamais réaliser.

Le problème est que cet échec ne sera plus absorbé par un " tiers-exclu " disparu, mais par l’individu lui-même : la plainte subjective se reporte sur le sujet lui-même. Le poids de la " culpabilité " redouble [10]. Sur le plan psychique, le néolibéralisme se donne ainsi comme une extrême individualisation du fardeau de l’incomplétude et du déficit.

L’inadéquation que le monde oppose au projet de jouissance du sujet a perdu son tribunal, condamné sans procès ni recours à errer en lui-même.

L’erreur de l’économiste néolibéral

Elle consiste à croire que les humains sont déjà humains avant qu’ils ne vivent en société́ – « comme s’il n’avait pas été́ nécessaire de les soutenir dans leur existence psychique avant qu’ils n’entrent dans les échanges marchands » [11]. Comme si l’homme " unidimensionnel " était jouable.

Ainsi, à rebours des faux-semblants néolibéraux, pour lutter contre cette solitude abrasive qui nous éteint, nous devons nous souvenir que l’être humain est fondamentalement une structure d’appel, un être en attente de l’Autre et de sa réponse.

Clément Sénéchal

Pour suivre Clément Sénéchal sur Twitter : @clemsenechal

Regards.fr

Notes :

[1] Destitutions humiliantes qui, d’une manière ou d’une autre, signent la mort de Dieu. Dans " Les Frères Karamazov ", Dostoievski en tire les conséquences : « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis ». Foin de la morale. Le ciel est vide, l’homme est orphelin. Or, avec la religion, la mort prenait ainsi place dans la vie non comme une finitude radicale, mais comme la promesse d’un devenir ultérieur. Elle plane désormais sur chaque moment présent, rappelant sans cesse à l’homme sa précarité ontologique et sa solitude cosmique.

[2] On pourrait aussi ajouter la destitution " Bohrienne ", destitution scientifique liée à l’ouverture du champ de la physique quantique par Niels Bohr.

D’un mot : en démontrant que l’observation même influençait la chose observée et modifiait son comportement, la mécanique quantique nous a révélé que l’humanité n’aurait sans doute jamais un accès transparent à l’ordonnancement universelle de l’être et qu’elle serait condamnée à ne s’observer finalement qu’elle-même, interdite de connaissance ultime ou la destitution de la raison scientifique par elle-même.

Bohr n’a, d’ailleurs, fait que confirmer les intuitions kantiennes formulées dans la " Critique de la raison pure " où le philosophe affirme que l’être humain a bien plutôt accès aux structures perceptives de son raisonnement qu’à l’objet visé. Kant réduit de fait à peu de choses les possibilités de la raison : si nous pouvons connaître les phénomènes, nous ne connaissons jamais les choses en soi.

[3] La solitude, qu’elle soit ressentie ou vécue, peut ainsi être décrite de manière prosaïque en termes de " déficit de protection " ou de " déni de reconnaissance ".
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[4] C’est d’ailleurs exactement l’esprit de la Loi " El Khomri " qui entend inverser la hiérarchie des normes - ou l’ordre public social - pour à la loi partagée universelle substituer l’accord d’entreprise (particulier).

[5] C’est la fameuse fable de Mandeville sur les abeilles publiée en 1714 qui sert de substrat théorique et culturel aussi bien aux néoconservateurs français qu’aux promoteurs californiens des Internets.

[6] Hannah Arendt, " Du mensonge à la violence ", Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 181.

[7] Car si l’individualisme impose de sortir des exigences du petit " moi " veule et capricieux – « cet infirme errant, déduit d’imbécillités, d’abdications, de renonciations et d’obtuses rencontres » que stigmatisait déjà̀, après Pascal, Antonin Artaud, l’égoïsme se borne quant à lui dans une défense absolue de ce petit " moi " atrophié.

[8] « Est-ce que tu es préparé ? Que fais-tu contre le foisonnement ? » écrit Michaux dans " Poteaux d’angle ".

[9] La solitude a bien entendu son industrie : celle du " développement personnel ", sorte de tour de passe-passe du modèle néolibéral qui parvient même, dans une sorte d’ultime parousie, à " marchandiser " ses propres travers.

[10] Pour une description littéraire de la culpabilité contemporaine, on lira le beau roman de Jonathan Franzen : " Purity " (2016).

[11] Cf. Dany-Robert Dufour, " Dix lignes d’effondrement du sujet moderne ", in. Cliniques méditerranéennes, 2007.

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