La solitude néolibérale [1/4] : ressorts politiques

, par  DMigneau , popularité : 0%

La solitude néolibérale [1/4] : ressorts politiques

photo cc Franck Michel

L’idéologie qui nous gouverne se dissimule à nos propres yeux, ce qui rend indispensable son dévoilement. Première étape de cette démarche : montrer le néolibéralisme comme la construction historique d’un projet de société.

Il existe une cécité redoutable dans le débat public français : l’incapacité à nommer l’idéologie qui nous gouverne, qui préside à l’ensemble des réformes économiques désormais menées en marge des procédures démocratiques élémentaires et qui domine nos vies. Une cécité qui participe à la désorientation générale, éloignant les gens de la politique. Une cécité qui est tout à la fois conséquence de cette idéologie dominante et symptôme de sa puissance. Un peu comme si, au XXe siècle, les habitants du bloc de l’Est n’avaient jamais entendu parler du communisme.

La France baigne dans cet aveuglement tragique. J’en veux pour preuve l’entêtement tranquille avec lequel commentateurs et politiciens continuent d’utiliser le terme spectral de " social-démocratie " à propos d’une rationalité politique fondée sur le recul des droits sociaux et l’étrécissement constant des procédures démocratiques. L’idéologie qui nous gouverne derrière son voile d’ineffable est pourtant très bien constituée d’un point de vue doctrinal : il s’agit du néolibéralisme.

Étrangement, dans les critiques progressistes, un point pourtant fondamental est rarement creusé : loin d’être un projet de " vivre ensemble ", le néolibéralisme est une prophétie du vivre seul.

En effet, au-delà des crises économiques, écologiques et démocratiques qu’il nourrit, il dispense en dernier ressort de la solitude. De l’isolement social qui mène à " l’esseulement ". C’est cela dont je voudrais parler dans cette série d’articles consacrés à la solitude néolibérale : celui-ci sur la construction historique d’un projet de société, un second sur les traits subjectifs qui en résultent chez l’être humain, un troisième sur la dislocation du temps à laquelle il concourt et un dernier sur les antidotes possibles.

Un projet historique : renverser " l’État-providence "

La version néolibérale du monde, loin d’être naturelle, est une véritable construction historique. Tout commence en 1938, à Paris. Le terme « néolibéral » apparaît dans un colloque où Friedrich Hayek et Ludwig Von Mises viennent discuter des méfaits de " l’État-providence " que Roosevelt développe aux États-Unis avec son New Deal interventionniste : ils y voient une forme de collectivisme qui porte en lui les germes du nazisme et du communisme, deux totalitarismes du même augure, résultant du même « cauchemar bureaucratique » – ce qui ne manque pas de sel à notre époque du néo-management où le regard bureaucratique immerge chacune des composantes du temps et de l’individu néolibéral.

Hayek et Von Mises ont un projet théorique : saper les bases du compromis keynésien de fait qui succède au laisser-faire laisser-passer sanctionné par la Première Guerre mondiale et qui domine dans les années 1950 les universités américaines et européennes – à savoir un compromis axé sur un équilibre entre travail et capital constamment restauré par des politiques de relance.

En effet, après la Seconde Guerre mondiale, l’inspiration du New Deal dicte la reconstruction des pays occidentaux qui s’engagent dans des économies planifiées et des mécanismes de solidarité sociale à grande échelle et obligent les classes dominantes à des concessions.

Les appareils idéologiques du marché

Pour monter la riposte, les néolibéraux se réunissent en 1947 en Suisse à l’initiative d’Hayek qui vient de publier un best-seller - " La Route de la servitude " - et créent la Société du Mont-Pèlerin. Supportée financièrement par plusieurs millionnaires, son mandat est clair : développer une contre-expertise politiquement exploitable pour renverser l’hégémonie culturelle keynésienne.

Dans la foulée naît un nouveau dispositif de conquête du pouvoir : les " think tanks ". L’American Enterprise Institute, la Heritage Foundation, le Cato Institute, l’Institute of Economic Affairs, le Centre for Policy Studies et le Adam Smith Institute – en France, on pourrait citer l’Institut Montaigne, voire la Fondation pour l’innovation politique, qui arrivent un peu plus tard, dans les années 1990-2000. Nouveaux opérateurs des rapports savoir-pouvoir, ce sont de véritables véhicules politiques où affluent les capitaux des classes économiquement dominantes.

Efficaces, les " think tanks " inventent par exemple le " policy brief ". Il s’agit pour eux de rassembler des investigations immédiatement transformées en carnet argumentaire utilisable clé en mains par les politiques. En face des « appareils idéologiques de l’État », pour reprendre la formule d’Althusser, ils deviennent les " appareils idéologiques du marché " et développent une intelligence stratégique ainsi qu’une praxis supérieure à celles de toutes les gauches du monde.

Conquêtes politiques

De grands " think tanks " participent activement aux campagnes victorieuses de Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les années 1970, profitant notamment des chocs pétroliers qui affaiblissent l’État-providence. Ils peuvent alors mettre en pratique leur programme fondé sur la rigueur monétaire (combattre l’inflation et la dépréciation des actifs accumulés générés par la création monétaire) au prix de nombreuses révoltes, réprimées dans le sang comme la grève des mineurs en Angleterre (1984-1985).

Réduction drastique des taxes qui accablent les riches, promotion active du libre-échange, privatisations à terme de pans industriels entiers (énergie, eau, trains, santé, éducation, routes, prisons)… TINA, pour " There is No Alternative ", est né. Il ouvrira la voie au développement délirant de l’industrie financière dans les années 1990.

L’internationale du marché

La chute du Mur de Berlin signe la victoire totale du néolibéralisme : les experts des " think tanks " et de la gouvernementalité néolibérale sont envoyés dans les pays d’ex-URSS pour reconstruire et réformer leurs structures étatiques et " libéraliser " leurs économies.

L’Acte unique, Maastricht, le traité de Nice, le Traité européen de 2005 puis le traité de Lisbonne entérinent ensuite les principes néolibéraux dans les textes normatifs qui orientent les législations nationales des membres de l’UE, et la Commission européenne, via ses mémorandums, se charge de les mettre en musique par des " réformes structurelles ".

De tenir la dynamique en exerçant une fonction de police sur les déficits publics : les États sont sommés de réduire leurs dépenses publiques et d’approfondir infiniment leurs marchés domestiques sans que jamais ce modèle, pourtant contredit par des crises financières à répétition, ne soit réellement remis en cause. Sans doute à cause du truchement d’anonymat qui soustrait sa réalité politique, à la manière des sociétés-écrans qui perdent la trace du capital évaporé dans les paradis fiscaux.

Ce bloc historique ne cesse encore de gouverner et d’étendre son ascendance sur les peuples : la Loi " Travail " n’est rien d’autre que la réponse du gouvernement français à une injonction de la Commission européenne, une manière de donner des gages sur le plan des réformes structurelles en contrepartie des retards sur celui du déficit public. Une manière aussi de ne pas se laisser distancier dans la compétition folle à laquelle se livrent les peuples européens du fait de leur appartenance concurrentielle et non-coopérative à la zone euro.

Extension du domaine la lutte

Le néolibéralisme voit la compétition, la concurrence, comme la caractéristique centrale des relations humaines.

Il redéfinit les citoyens comme des consommateurs, hystérisant un lien morbide à quelque chose d’inerte mais chargé d’un sens factice par les industries de la commercialisation : la marchandise.

Il fait de l’être humain l’équivalent d’un logiciel dont les choix d’achat et de vente déterminent la vitalité d’un système " démocratique " censé valoriser le mérite et punir l’inefficacité.

Il fait du marché l’unique lieu de la liberté, le cœur effectif de la cité et le seul mécanisme pertinent d’allocation des ressources, disqualifiant a priori toute forme de planification.

Atténuer la compétition par des procédures de solidarité revient alors à diminuer la liberté de l’individu. Impôts et régulations de l’économie doivent être abaissés au minimum : ils interfèrent avec l’agilité du capital.

Les services publics doivent être privatisés pour étendre les latitudes du marché et livrer totalement l’individu, tous les aspects de sa vie et de sa personnalité, à sa logique concurrentielle. L’organisation du travail, les droits sociaux, la juridiction professionnelle et les syndicats sont d’autant plus nuisibles qu’ils brident le marché et perturbent l’établissement des hiérarchies naturelles d’après lesquelles gagnants et perdants sont départagés.

Peu à peu, nous intégrons cette matrice au plus profond de nous-mêmes : les riches sont persuadés de devoir leur fortune à leur seul mérite oubliant les variables structurelles de leur réussite : héritage, éducation, lieu de naissance, etc. Les pauvres - eux - ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes : ils sont seuls responsables de leur galère.

La société n’existe plus [1] .

Élargissement des ombres

Le néolibéralisme façonne l’être humain. Comme la démocratie est devenue un théâtre d’ombres, nous ne croyons plus à l’action collective. Sans médiations politiques, nous ne savons plus comment aider les autres. Alors nous devenons indifférents.

Défiant des institutions, nous voici désemparés, saisis d’un vague dégoût. Nous suspectons les mots et chaque particule d’air. Sans filet, nous luttons pour survivre. Nous bâtissons des sécurités individuelles, des sécurités égoïstes, aussi pingres que honteuses. L’aigreur gagne.

Quand il nous reste un peu d’énergie, nous nous jalousons les uns les autres. Nous sommes séparés car nous sommes devenus opposés les uns aux autres. Nous sommes insatisfaits, constamment. Et inquiets, toujours inquiets, comme noyés dans un grand vide, perdus parmi les ombres et ombres de nous-mêmes. Nous sommes seuls.

Ce n’est pas un hasard si la dépression est le nouveau mal du siècle qui frappe un monde occidental sans autre perspective qu’une vaste obscurité.

Clément Sénéchal

Pour suivre Clément Sénéchal sur Twitter : @clemsenechal

Regards.fr

Notes :

[1] « La société n’existe pas », résuma un jour Margaret Thatcher, dans une formule restée célèbre.

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