La « saga Claudine » indigne les Malgaches

, par  DMigneau , popularité : 31%

La « saga Claudine » indigne les Malgaches

À Madagascar, le parti au pouvoir est empêtré dans une affaire qui défraie la chronique depuis des semaines : une conseillère spéciale du président, Claudine Razaimamonjy, doit être placée en détention pour corruption, mais a jusqu’ici réussi à échapper à la prison grâce à une succession de manœuvres étonnantes.

On pourrait l’appeler « la saga Claudine » : depuis début avril, les Malgaches sont les spectateurs stupéfaits d’une histoire rocambolesque, qui pourrait faire penser au scénario d’une mauvaise série télévisée et qui, surtout, éclaire sur le niveau élevé de corruption et d’impunité régnant au plus haut sommet de l’État.

Le premier épisode de ce feuilleton à rebondissements s’est joué le 3 avril à Antananarivo, la capitale.

À la sortie d’une compétition sportive, des agents du Bureau indépendant anticorruption (Bianco) et des gendarmes sont entrés en scène : ils ont arrêté l’une des spectatrices, Claudine Razaimamonjy, une riche femme d’affaires et conseillère spéciale du président Hery Rajaonarimampianina, élu fin 2013.

« Madame Claudine », « dame Claudine » ou tout simplement « Claudine », comme on l’appelle à Antananarivo, a été aussitôt placée en garde à vue et interrogée sur plusieurs gros dossiers de corruption : elle est, entre autres, soupçonnée par le Bianco de favoritisme dans l’attribution de marchés publics, de détournement de deniers publics, de blanchiment de capitaux.

On parle de dizaines de milliards d’ariary (un milliard d’ariary vaut environ 290 000 euros) détournés dans le cadre de six affaires différentes.

Capture d’écran de Kolo TV

À Antananarivo, la nouvelle de l’arrestation de Claudine Razaimamonjy, que l’on dit « milliardaire », a créé la stupeur : très en vue depuis le début de la présidence de Rajaonarimampianina, la femme d’affaires, propriétaire notamment d’un complexe hôtelier, paraissait jusqu’ici intouchable.

Ces dernières années, elle était régulièrement présentée comme l’un des principaux bailleurs de fonds du parti présidentiel " Hery Vavao Hoan’i Madagasikara " (HVM).

Elle aurait aussi beaucoup contribué au financement de la campagne électorale de Rajaonarimampianina pour l’élection présidentielle de 2013. Elle s’est souvent affichée aux côtés du couple présidentiel lors de cérémonies publiques.

Si la surprise créée par son interpellation a été grande, c’est aussi parce que les personnalités membres ou proches du pouvoir en place et impliquées dans des opérations financières frauduleuses sont toujours passées entre les mailles des filets de la justice. Et elles sont nombreuses : Madagascar, dont la population est l’une des plus pauvres du monde malgré de nombreuses richesses naturelles, est placée à la 145e place sur 175 États dans l’indice de perception de la corruption établi par " Transparency International " en 2016.

Pour illustrer l’impunité dont jouissent les tenants du pouvoir, « l’affaire Bekasy », du nom d’un important trafiquant de bois de rose et conseiller technique du ministre de la sécurité publique, est souvent citée en exemple : arrêté en 2015 après une enquête du Bianco, Bekasy Johonfrince avait rapidement pu échapper à justice.

Ces derniers mois, Claudine Razaimamonjy avait reçu, pour sa part, deux convocations du Bianco, auxquelles elle n’avait pas répondu.

Après son placement en garde à vue, des analystes en ont déduit que le locataire du palais présidentiel d’Iavoloha avait lâché sa conseillère.

D’autres étaient plus prudents : « Il ne faut pas jubiler trop vite, a par exemple écrit le directeur de " L’Express de Madagascar ", Sylvain Ranjalahy. Ce n’est pas à un an de la présidentielle qu’on se sépare de celle qui a été surtout l’artisan du triomphe en 2013 et dont la puissance financière s’est considérablement accrue depuis. Un allié de taille, à l’image d’autres conseillers du président qui forment un véritable bunker financier autour de lui. »

La suite lui a donné raison.

Deux jours après la médiatique arrestation, le ministre de la justice Charles Andriamiseza a manifesté son mécontentement : il a critiqué le Bianco, affirmant que la détention de la milliardaire était arbitraire et demandé sa libération.

Ses propos ont à leur tour créé l’indignation.

Dès le lendemain, le Syndicat des magistrats de Madagascar (SMM) s’est insurgé contre toute « interférence et pression ».

Fin du premier épisode.

Le deuxième volet de la « saga Claudine » a commencé à la fin de la garde à vue de la conseillère du président : le 7 avril, elle s’est vu notifier son placement sous mandat de dépôt par la Chaîne pénale anticorruption.

Direction la maison d’arrêt d’Antanimora ?

Pas exactement. L’accusée se serait évanouie lorsqu’elle a appris sa mise en détention provisoire et… a été transportée en ambulance jusqu’à un hôpital. Elle y est restée plusieurs jours, sous une importante escorte : il y avait autour d’elle « quatre gardes pénitenciers, quatre policiers, quatre gendarmes, quatre gardes du corps personnels, plus un grand nombre de visiteurs qui n’ont cessé de faire des va-et-vient », rapporte un témoin à " Mediapart ".

À ce moment-là, les organisations de la société civile se réjouissaient tout de même toujours de l’indépendance du Bianco et des juges qui avaient eu le courage d’inculper Claudine Razaimamonjy. Elles espéraient que cette affaire marquerait la restauration de l’État de droit et du système judiciaire, particulièrement malmenés depuis la crise politique de 2009.

L’hospitalisation de Claudine Razaimamonjy s’est terminée au bout de trois jours.

C’est à ce moment-là que le troisième épisode de la série a débuté, avec un nouveau rebondissement : la femme d’affaires n’a pas, comme elle l’aurait dû, rejoint une cellule de prison. Elle s’est plutôt rendue, au petit matin du 10 avril, sur le tarmac de l’aéroport international d’Ivato. D’où elle s’est envolée, à bord d’un avion d’une petite compagnie privée, en direction de l’île Maurice.

C’est accompagnée par son beau-frère, sénateur du HVM, et d’une gardienne de prison qu’elle a ainsi quitté son pays.

Après coup, la version officielle a expliqué qu’il s’agissait d’une « évacuation sanitaire » : Claudine Razaimamonjy devait subir un examen médical ne pouvant s’effectuer à Madagascar.

Une fois arrivée à Port-Louis, elle a été hospitalisée dans une clinique privée.

Son départ a provoqué désillusion et exaspération à Antananarivo. ROHY, un important mouvement de la société civile, a dénoncé une « évasion organisée » et réclamé, avec le syndicat des avocats et " Transparency International ", la démission des responsables ayant permis « la sortie illégale de l’inculpée ».

Cette dernière faisait, en effet, l’objet de deux interdictions de sortie du territoire.

« Claudine Razaimamonjy a ridiculisé tout le monde, depuis son refus d’obtempérer aux convocations du Bianco jusqu’à sa maladie diplomatique, jusqu’à son évasion sanitaire », a estimé l’éditorialiste Ndimby A. dans " Madagascar Tribune ".

Sylvain Ranjalahy a, pour sa part, vu un aspect positif à l’affaire, malgré tout : elle « a révélé que, malgré la déliquescence de la société, malgré la perte des valeurs, malgré l’anarchie généralisée, malgré le règne de la corruption, on peut encore compter sur quelques bonnes âmes. Le DG du Bianco s’est montré intraitable dans cette affaire en dépit des pressions et des menaces […]. Maintes fois humilié et réduit aux conférences de presse, il a - cette fois - résisté jusqu’au bout prouvant que la mauvaise volonté n’est pas de son côté dans la lutte contre la corruption ».

D’autres attendaient que le Bianco s’intéresse aussi aux complices de « la fugitive », dont certains occuperaient de très hauts postes de responsabilité.

Comme pour faire oublier l’échappée de Claudine Razaimamonjy, un ancien directeur de cabinet du ministère de la communication, accusé de détournement de deniers publics et de faux et usage de faux, a été condamné le 12 avril à cinq ans de travaux forcés, une peine jugée sévère.

Le même jour, à Maurice, la conseillère sortait de la clinique de Port-Louis.

Le quatrième épisode aurait pu mettre en scène le président Rajaonarimampianina sanctionnant ceux qui ont aidé sa conseillère à prendre la tangente. C’est en tout cas ce qu’a demandé l’ancien premier ministre et candidat à la prochaine présidentielle Jean Omer Beriziky : Rajaonarimampianina devrait « laisser de côté les liens familiaux et le népotisme » et « limoger tous les responsables impliqués de près ou de loin dans cette affaire, ainsi que les complices de cette corruption à grande échelle », a-t-il déclaré.

Le chef de l’État, qui ne s’est jusqu’ici pas exprimé au sujet de sa conseillère spéciale, a choisi un tout autre scénario. Certes, il a fait procéder, le 20 avril, à un léger remaniement ministériel. Mais les responsables impliqués dans « l’affaire Claudine » sont tous restés en place.

Il a en revanche limogé le secrétaire d’État chargé de la gendarmerie, le général Paza Didier Gérard. « Bon nombre d’analystes pensent » que le général a été sanctionné à cause de « l’arrestation de Claudine Razaimamonjy par les éléments de la gendarmerie. Le fait qu’aucun ministre réputé proche de la femme d’affaires n’ait fait les frais du mini-remaniement semble corroborer cette analyse », a commenté " Midi Madagascar ".

Nombreux étaient alors ceux qui avaient perdu tout espoir de voir Claudine Razaimamonjy revenir un jour à Madagascar pour se défendre face à la justice. Mais le 22 avril, nouveau coup de théâtre et donc, nouvel épisode : la femme d’affaires, dont le droit de séjourner à Maurice était sur le point d’arriver à son terme, a regagné Antananarivo.

À nouveau, elle a été amenée à l’hôpital où elle se trouverait toujours.

Avant d’être hospitalisée, elle aurait dû être conduite à la prison pour que son retour soit constaté, a déploré la présidente du SMM qui espère néanmoins que les procédures la concernant allaient pouvoir être relancées.

Cela pourrait être effectivement le cas, les autorités étant depuis plusieurs jours sous forte pression diplomatique. Les ambassadeurs des États-Unis et de France ont, en effet, plusieurs fois manifesté publiquement leur soutien au Bianco, auquel ils donnent des financements, et dit espérer le retour de la femme d’affaires alors qu’elle se trouvait encore à Maurice.

En attendant la suite de l’histoire, certains se posent des questions sur la ligne de conduite qu’adoptera le parti au pouvoir lorsque sera venu le moment de la présidentielle, prévue en 2018. « Quand on voit ce que le parti HVM est capable de faire pour soustraire un des siens aux griffes de la justice, […] on ne peut que s’inquiéter », a souligné l’éditorialiste Ndimby A.

Fanny Pigeaud

MediaPart