" La relation entre groupe sanguin et risque de contracter le coronavirus est aujourd’hui établie ", estime l’immunologue Jacques Le Pendu

, par  DMigneau , popularité : 0%

" La relation entre groupe sanguin et risque de contracter le coronavirus est aujourd’hui établie ", estime l’immunologue Jacques Le Pendu

Pour l’immunologue : " 20 % de la population pourrait déjà être protégée grâce aux anticorps naturels A et B " - © MICROGEN IMAGES / SCIENCE PHOTO LI / SMD / SCIENCE PHOTO LIBRARY VIA AFP

Différentes études menées ces derniers mois ont mis en évidence un lien éventuel entre le groupe sanguin et le risque de contamination par le " Covid-19 ". Pour l’immunologue Jacques Le Pendu, cette hypothèse se précise aujourd’hui et doit être prise au sérieux.

Le groupe sanguin aurait-il une influence sur les chances de contracter le virus du " Covid-19 " ?

C’est ce que laissent présager plusieurs publications scientifiques qui se sont penchées sur la relation entre les groupes sanguins A, B, AB et O et la contamination par le virus " SARS-CoV-2 ".

À l’origine de cette supposition, une étude chinoise publiée dès le 16 mars dans le journal de pré-publication " MedRxiv " par des chercheurs des universités de Wuhan et de Shenzhen.

Menée sur 2 176 patients atteints du " Covid-19 ", l’étude relève que les sujets appartenant au groupe sanguin A avaient de plus grands risques de contracter le virus, quand ceux du groupe sanguin O présentaient un risque inférieur d’infection.

Dans la foulée, d’autres publications, notamment européennes, abondent dans le sens des conclusions de l’étude chinoise.

Pour " Marianne ", l’immunologue Jacques Le Pendu, directeur de recherche à l’INSERM revient sur ces études et nous livre son analyse. Dans un contexte où le « Conseil Scientifique » craint et anticipe une " deuxième vague " du virus en Europe, cette hypothèse pourrait - selon l’immunologue - être porteuse de bonnes nouvelles.

Marianne : Que pensez-vous de la fiabilité des publications concernant la relation entre le groupe sanguin et le risque de contracter le virus ?

Jacques Le Pendu : Il y a eu en tout huit prépublications sur ce sujet. À ma connaissance, six sont désormais publiées dans des grandes revues scientifiques. Par exemple, la première étude chinoise a été publiée dans le " British Journal of Haematology ".

Pour moi, la relation entre le groupe sanguin et le risque de contracter le virus est aujourd’hui établie. Si le lien de causalité n’est pas encore démontré, toutes ces études convergent dans leurs résultats sur le fait que les groupes sanguins O sont moins à risque que les autres.

Les études menées sur le précédent " coronavirus " (SARS-CoV1) montraient déjà l’effet du groupe sanguin O. Globalement, la structure globale du " Covid-19 " est la même que celle du " coronavirus " de 2003, donc je suis très optimiste quant à démontrer cette relation.

Marianne : Comment expliquer " l’effet protecteur " du groupe sanguin " O " ?

L’hypothèse la plus probable - et c’est celle que je soutiens - est basée sur la présence d’anticorps naturels " anti-groupe sanguins " A et B chez les personnes appartenant au groupe sanguin O.

C’est simplement la théorie des transfusions incompatibles : si on transfuse du sang d’une personne de groupe sanguin A, B ou AB à destination d’une personne de groupe sanguin O, le receveur va détruire immédiatement les globules.

Pourquoi ?

Car les personnes appartenant au groupe sanguin O ont naturellement des anticorps contre les antigènes A et B. C’est ce qui pourrait se passer avec le " Covid-19 ".

Les antigènes sont exprimés très largement dans l’épithélium (tissu de cellules juxtaposées NDLR) respiratoire et digestif. Ce sont les points de contacts principaux avec des agents pathogènes. Or, on sait désormais que le " Covid-19 " se développe principalement dans " l’arbre respiratoire ", à savoir les fosses nasales, la trachée et les grandes bronches.

En se développant, le virus va se composer d’antigènes selon le groupe sanguin de la personne. Alors, quand le virus provient d’un individu de groupe sanguin A, B ou AB, et se transmet à une personne de groupe sanguin O, cette dernière dispose déjà de tous les anticorps naturels pour lutter contre les antigènes du virus.

C’est comme si la personne était vaccinée sans jamais avoir rencontré le " Covid-19 ".

Évidemment cette hypothèse ne fonctionne pas quand le virus provient d’une personne de groupe sanguin O et à destination d’une personne de ce même groupe sanguin, car elle ne possède pas les bons anticorps naturels.

Dans toutes les situations d’incompatibilités entre les groupes A, B et O, il pourrait y avoir une protection de la transmission.

Marianne : l’inverse, pourquoi les personnes appartenant au groupe sanguin A sont décrites dans les études comme moins protégées ?

C’est une question de répartition et de fréquence des groupes sanguins dans la population.

En France, 42 % de la population appartient au groupe sanguin O, 43 % pour les groupes sanguins A, 10 % pour les groupes sanguins B et 4 % pour les groupes sanguins AB.

Les A produisent des anticorps naturels de type B et ne seraient immunisés que contre 10 % de la population porteuse du virus. Or, c’est un groupe sanguin très répandu, ce qui explique pourquoi cette donnée " remonte ".

En réalité, ce sont les personnes du groupe sanguin AB qui sont le moins protégées. C’est un peu comme " la roulette russe ". Les AB (qui ne possèdent pas d’anticorps naturels) joueraient avec " un barillet " qui contient 6 balles, les A et les B auraient un barillet à 4 balles, et les O joueraient avec seulement deux balles.

Forcément, les individus du groupe sanguin O ont " moins de chance " de périr, mais si ils jouent trop longtemps ils sont sûrs de prendre une balle dans la tête.

Marianne : En quoi cette hypothèse présente-elle un intérêt pour lutter contre le virus ?

Il n’y a en soi aucun intérêt thérapeutique. Mais cette hypothèse est majeure sur le plan de la transmission. Si elle se vérifie, cela signifie qu’il y a des contacts non-productifs pour le virus.

On sait qu’il faut absolument maintenir le « coefficient de transmission » en dessous de 1 pour enrayer l’épidémie. C’était d’ailleurs l’objectif du confinement.

Au fond, les anticorps naturels contribuent à baisser ce coefficient spontanément. On peut imaginer qu’il serait bien plus haut sans cette action. On estime aussi qu’il faudrait que 60 % de la population soit vaccinée ou ai déjà contracté le virus pour bloquer la « chaîne de transmission » du virus.

La bonne nouvelle, c’est qu’avec ce système d’anticorps naturels, ça signifie très probablement - bien qu’il faille encore rester très prudent à ce stade - qu’une partie du chemin serait déjà fait et que le « taux de protection » de la population serait déjà d’environ 20 % grâce aux anticorps anti-groupes sanguins A et B. Il faut - bien évidemment - distinguer cette " protection " de l’immunité virale stricto sensu, puisqu’ici l’individu peut toujours être contaminé par une personne de son groupe sanguin, mais cela reste une forme d’immunité.

Cette protection pourrait cependant être améliorée. Certaines personnes présentent de faibles quantités d’anticorps naturels et d’autres beaucoup plus. Si on faisait en sorte que les individus produisent de grandes quantités d’anticorps, on pourrait " optimiser " ce système de protection naturel.

On pourrait protéger, en théorie, 30 % de la population rien qu’avec ce système et sans vaccin. Si vous ajoutez à cela des « mesures barrières » bien respectées, on doit arriver à contenir le virus.

Le problème, c’est qu’il n’y a pas aujourd’hui de méthode pour augmenter la quantité des anticorps naturels, hormis faire une transfusion " incompatible ", ce qui n’est pas en soi acceptable.

Samuel VIVANT

Marianne