La prochaine crise systémique est déjà là

, par  DMigneau , popularité : 30%

La prochaine crise systémique est déjà là

Depuis les années 1970, nous avons été habitué à vivre " dans la crise ", dans un climat " de crise ", dans un discours " de crise ". Qui a permis de justifier les peurs, les sauve-qui-peut, les restrictions budgétaires, le démantèlement des conquêtes sociales.

Mais il s’agissait jusque là d’une crise « à la marge » qui permettait de faire payer les coûts de l’irresponsabilité des élites possédantes aux pays " périphériques " du Sud et de l’Est embourbés dans la spirale de l’endettement usuraire et aux couches populaires des pays capitalistes " développés ".

Aujourd’hui, la crise qui fut si utile à la prolongation du système dominant et à sa mondialisation totale, est en quelque sorte " rapatriée " au sein même des centres dominants. Puisque, malgré les « paradis fiscaux » et les « gated cities », les phénomènes d’insécurité, de faillites, de sur-endettement, de narcomanie, d’auto-destructions, de guerres atteignent peu à peu les cercles jusque là privilégiés.

Au point où les puissances occidentales n’obéissent plus systématiquement au centre nord-américain tandis qu’on découvre qu’il n’y a peut-être plus de pilote dans l’avion basé sur le porte-avion Washington DC.

On a donc affaire à une crise systémique planétaire, mondialisée, globale, qui provoque incohérences et paniques au sein mêmes des milieux qui avaient été habitués jusque là à gouverner sans partage en utilisant un système « démocratique » stabilisé " d’alternances " sans alternative. Et quand le chat dort, les souris dansent. Sauf qu’il ne dort pas mais semble avoir perdu le contrôle de ses neurones qui en font chacun à leur tête.

Pour trouver des réponses humaines à la hauteur des défis devant lesquels se trouve l’humanité, il faut d’abord résumer l’essentiel, à savoir comprendre la logique infernale du système qui ne fait plus système.

Ce que cet article devrait aider à entreprendre.

La Rédaction

La prochaine crise systémique est déjà là

Le FMI a récemment alerté les USA sur la situation de leurs firmes dont le niveau d’endettement facilité par des taux d’intérêts très faibles risque de compromettre la stabilité du système financier (1).

C’est le cas particulièrement du secteur de l’énergie, de l’immobilier où la dette représente quatre à six fois les fonds propres (2). L’actuelle reprise des forages pour exploiter le gaz de schiste au Dakota, au Texas et en Virginie, avec de nouveaux prêts accordés, bénéficie de la remontée du cours du baril depuis la restriction de l’offre mondiale résultant des accords Russie-Séoud pour l’OPEP.

La demande mondiale est atone, en accord avec la stagnation de la croissance mondiale. Un rebond de la consommation mondiale au deuxième trimestre est lié à un appétit plus important (3) de l’Inde en hydrocarbures, géant continental qui est totalement dépendant de ses importations. Un contrat de dix ans signé en 2016 avec la Russie pour 100 millions de tonnes livrables en dix ans assurera son ravitaillement. Rosneft a de plus acquis Essar Oil, une raffinerie sur la côte Ouest de l’Inde d’une capacité de 400 000 barils/jour (4).

L’énorme dette privée étasunienne s’est encore accrue avec des prêts à la consommation, hausse du recours aux cartes de crédit de plus de 4 % (encours de 880 Milliards USD) et prêts automobiles et dette étudiante.

Le crédit immobilier en constitue une part majoritaire (8 400 milliards sur 12 600) mais il recule dans sa composition.

Les constructeurs automobiles voient leur chiffre de vente baisser en 2017 et leur prévision pour 2018 n’est pas meilleure. Le nombre de stock d’invendus n’a jamais connu un pic de cette ampleur et le prix de l’occasion s’affaisse. La bulle de 1 100 milliards du prêt pour l’automobile, grandement encouragé par les incitations fiscales de l’administration précédente est près d’éclater (5).

La dette étudiante a atteint 1 480 milliards en avril 2017. Les frais de scolarité ont grimpé quatre fois plus vite que les prix à la consommation en quarante ans.

Trois raisons se sont conjuguées :

- une forte demande,

- une baisse des aides des collectivités

- des revenus moindres des fonds d’investissement des universités depuis la dernière crise de 2007.

C’est l’État fédéral qui est prêteur à plus de 70 % à ceux qui espèrent tirer de leurs titres universitaires une source de revenus. La rente de ce prêt figure dans ses revenus, au même titre que ses recettes fiscales en baisse continue.

En avril 2016, selon le " Wall Street Journal ", 22 millions d’Etasuniens étaient en retard de leur paiement et un emprunteur sur six, soit 3,6 millions d’ex-étudiants, est en situation de défaut sur sa dette. Il n’a effectué aucun remboursement depuis plus d’un an. Trois millions ont obtenu un ré-échelonnement de leur dette.

Cette situation illustre la stagnation du « marché du travail », avec un chômage des diplômés du supérieur qui suit la courbe générale du chômage. La contraction de leurs salaires de 8 %, rend encore plus difficile le remboursement de leur dette.

La dette publique des USA caracole cette année vers les 20 000 milliards de dollars, elle dépasse largement le PIB. Elle est grosse d’un problème majeur jusque là occulté.

Il s’agit des ponctions réalisées par l’État fédéral dans les fonds de réserve de la Sécurité Sociale et des retraites pour son fonctionnement, alors qu’il s’est amputé de ses ressources pour réduire les impôts payés par les firmes (6).

Il est estimé que si les taux de rendement des fonds de pensions publics se situent à un niveau de 4 % - et non de 7 % tel qu’il est apprécié par leurs " gestionnaires " - le manque de provisionnement des rentes à servir est de 5 000 à 8 000 milliards de dollars et non de 2 0007.

Une armée de futurs retraités, celle qui aura survécu à la dépression et à la dépendance aux opioïdes, va s’apercevoir que ses cotisations n’ont été investies ni dans l’appareil productif ni dans les infrastructures ni dans l’éducation de ses enfants. Et qu’il lui faudra donc continuer à travailler si elle trouve à s’employer dans les petits boulots.

L’instance capitaliste dominante est en quasi-faillite permanente.

Elle semble dépendre de deux ingrédients : la dette et la guerre.

Elle a vu fondre sa classe " moyenne ", passée de 54 % à 50 % en vingt ans, avec de plus un revenu médian en baisse constante (8). 70 % du PIB est porté par la consommation, donc il lui faut s’endetter. Ce que masque mal l’alignement de ces données, c’est la rétribution plus faible des salariés et une distribution du revenu de la production en faveur du capital.

Un taux de chômage savamment maîtrisé contracte la masse salariale autochtone et favorise l’extorsion de la plus-value.

Un autre mécanisme intervient pour la contenir à ce stade du capitalisme mondialisé.

La concurrence salariale exogène

A côté des déplacements d’unités de production vers des pays où la classe des travailleurs n’est pas organisée et n’a pas l’expérience des luttes accumulée depuis le triomphe du mode de production industriel capitaliste en Occident, un autre mécanisme la contient et la livre sans défense au capitalisme mondialisé.

L’impérialisme ne se contente plus de la " liberté de circulation des capitaux et des marchandises ".

Jusque là la main-d’œuvre, source de plus-value à l’origine du profit était localisée à une nation. Ces trois dernières décennies se sont caractérisées par l’expansion de l’utilisation d’un salariat immigré dans les " pays du Centre " avec une accélération de ce phénomène depuis l’encouragement de mouvements migratoires liés aux guerres fomentées dans les pays " périphériques ".

Cette mutation sociale a des conséquences sur la forme des antagonismes sociaux, leur expression politique, leur " ethnicisation ". Trump a été élu sur la base de ses promesses intenables de fermer les frontières aux migrants mexicains et de restreindre sinon d’abolir les permis de travail " HB1 " pour les travailleurs qualifiés asiatiques et européens.

Le problème est configuré de manière analogue en Europe

L’agriculture californienne ne peut se passer des Mexicains illégaux.

Le tourisme français incorpore notoirement des " sans-papiers ", de même pour le bâtiment et les travaux publics.

Il existe également une pression sur les salaires des travailleurs " intellectuels " en raison de l’emploi par les firmes (en particulier de la Silicon Valley) d’étrangers avec des visas " HB1 " (9). La concurrence de jeunes diplômés venus de pays tiers, Inde et Chine, fournissent moins le différentiel des salaires et l’environnement sont désormais moins attractifs, ce qui reflète la division internationale du travail et l’existence de nations dominantes qui aspirent à elles à moindre coût toutes les ressources, y compris " humaines ".

L’importation d’une main d’œuvre étrangère massive a été rendue possible par l’extrême prolétarisation des populations dans les pays " périphériques " en raison de l’échange inégal, économique et politique, imposé depuis la divergence installée au 19ème siècle.

Elle est visible. Mal vécue par les couches sociales qui sont victimes de cette concurrence, elle est exprimée par des choix électoraux xénophobes. Le problème est configuré de manière analogue en Europe. Le parti de la famille Le Pen n’a pas été porté au pouvoir car il est resté une " entreprise familiale " de peu d’envergure qui n’a pas convaincu des segments suffisamment importants du secteur financier.

Effacement des nations

Ainsi, le capitalisme après avoir désagrégé les communautés rurales, dissout les corporations artisanales, aboli les frontières pour les capitaux, après deux guerres mondialisées sur le sol européen pour le partage des marchés et des colonies, est en train d’effacer les nations.

Les puissances impériales du siècle dernier avaient redessiné selon leur gré d’un coup de crayon et d’une règle les limites des pays qu’ils n’ont plus administrés directement.

Progressivement, elles-mêmes se trouvent engagées dans un processus de disparition.

Les unités capitalistiques parcellaires, en raison d’un phénomène de concentration extrême, tendent à devenir une seule entité. Si la Deutsche Bank tombe, c’est aussi la BNP, la Société Générale et beaucoup d’autres qui tomberont.

Les nations bourgeoises et jacobines surgies sous la pression d’une classe de marchands alliée à des monarchies absolues qui ont stérilisé les classes féodales n’ont plus d’autre raison d’être que le prélèvement de l’impôt pour servir les intérêts de sa dette auprès de ses prêteurs privés et assurer une fonction de surveillance et de répression policière voire armée (10) des populations.

Les monopoles semblent suffire à la tâche

En vingt ans, Google a absorbé près de deux cents sociétés dont les activités étaient voisines des siennes (11). Le partenariat récent avec Walmart pour lancer un commerce en ligne et rogner le périmètre d’Amazon la lance dans la concentration horizontale (12) et indique qu’il n’y a plus de limite aux tailles de telles monstrueuses entités.

L’uniformisation du monde est en cours par la domination sans précédent de quelques firmes qui infligent au marché mondial leurs produits " spécifiques ". Ils sont si peu " spécifiques " et si peu indispensables que la ponction prioritaire du profit va à leur « marchandisation », le discours et ses moyens de persuasion.

La fabrication de la camisole idéologique et sa dispersion est elle-même une industrie à part entière avec son réseau d’ouvriers " spécialisés ", pourvus de compétences techniques en matière d’images, de films et scénarisations et de tropes sophistes.

Leurs prouesses, en particulier le retournement du sens des notions en leurs contraires, sont appréciées par les commanditaires de " psy-ops ". La rhétorique de la guerre préventive permanente et la " libération de peuples " qui subissent une destruction de leur pays et de leur mode de vie et de pensée lors de campagnes de bombardement en sont des produits dérivés.

Le système a un besoin vital pour sa dynamique d’une polarisation du monde et de sa représentation en deux zones ou " catégories énergétiques ".

Sans l’existence de deux phases hétérogènes, pas de circulation, pas de marchandises, pas de profit.

Une fois réglée - en apparence seulement - la question du communisme par la disparition de l’Union soviétique, Al Qaïda a été remise en service. La création occidentale de cette nébuleuse qui allait porter un coup fatal à l’URSS en l’enlisant en Afghanistan et la prolifération de ses multiples avatars permettent l’occupation militaire d’une zone charnière entre l’Orient et l’Occident.

Les conflits de cette intensité sont le carburant indispensable à la " Pax Americana ", ventes d’armes et incitation à l’enrôlement par " Facebook " de clients au suicide pour « Allah » compris. Mais ils sont aussi un accessoire plus que nécessaire pour susciter un antagonisme racial dans les contrées occidentales entre les " indigènes " qui voient se rétrécir leurs privilèges de natifs de pays dominants et les importés plutôt basanés et souvent musulmans.

Le travail incessant des filiales sans nombre de l’institution Georges Soros en témoigne. Elles ne sont pas découragées par ce qui sert encore de cadre étatique en Occident alors que leur mode de financement est aisément consultable.

" L’Open Society " irrigue aussi bien les " Antifas " à Charlottesville, le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) (13) en France que les organisations " en faveur des migrants " qui se révèlent être parfois de simples trafiquants d’êtres humains (14).

Il dispense ses deniers également aux mouvements d’exrême-droite (15), sans quoi le spectacle serait imparfait. Le paradigme de la guerre permanente vécu dans leur chair par les peuples arabo-musulmans ne recouvre qu’imparfaitement celui du Monde (capitaliste) en Crise Permanente.

Les périodes de développement homogène inter-critiques sont révolues.

Les turbulences majeures - recherche éperdue du redressement des taux de profit en chute, comment vendre à une « populace » sous-payée, l’équation est aussi triviale - observables depuis plus de vingt ans, ne peuvent faire ignorer une tentative de restauration de l’humanité dans un contexte qui privilégie son émancipation et d’abord de celui de sa reproduction, subsistance et éducation-transmission de savoirs et de croyances.

Elle persiste par endroits et ne cherche qu’à trouver moyen d’éclore.

La crise prochaine est déjà là, elle est permanente.

Docteur Badia BENJELLOUN

Le Blog de la pensée libre

Notes (consultées le 04/09/2017) :

1.http://www.imf.org/en/publications/gfsr/issues/2017/03/30/global-financial-stability-report-april-2017 voir chapitre 1 pages 7 à 9

2 . http://www.businessinsider.fr/us/debt-credit-npl-10-anniversary-jim-cramer-cnbc-meltdown-2017-4/

3 . Idem. http://www.lepoint.fr/economie/petrole-l-aie-releve-sa-prevision-de-demande-mondiale-pour-2017--13-07-2017-2142827_28.php

4 . Idem. https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/010187939150-rosneft-frappe-un-grand-coup-sur-le-marche-indien-2108746.php

5 . https://www.lesechos.fr/17/02/2017/lesechos.fr/0211808135967_le-buzz-des-etats-unis---alerte-sur-la-dette-des-menages-americains.htm#

6 . http://www.les-crises.fr/dette-intragouvernementale/

7 . http://www.zerohedge.com/news/2017-08-31/pension-ponzi-exposed-minnesota-underfunding-triples-after-tweaking-one-small-assump

8 . http://www.latribune.fr/economie/france/la-classe-moyenne-disparait-aux-etats-unis-beaucoup-moins-en-france-550359.html

9 . https://www.france-esta.fr/visa/h1b-travail/

10 . https://www.vox.com/policy-and-politics/2017/8/28/16214600/trump-police-military-sessions

11 . https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_acquisitions_de_Google

12 . http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/walmart-et-google-annonce-un-partenariat-dans-le-commerce-en-ligne-1240721.html

13 . http://raton-laveur-l-aigle.hautetfort.com/george-soros-le-diable-s-habille-en-open-society/

14 . https://lecanarddechaineblog.wordpress.com/2015/09/17/trafic-trs-juteux-dtres-humains-financ-par-lopen-society-foundation-de-george-soros/

15 . NDLR. Voir en particulier cette description des appuis aux mouvements ukrainiens d’extrême droite de la part de différentes organisations de type « société ouverte » :

http://www.investigaction.net/fr/ukraine-autopsie-d-un-coup-d-etat/ ,

ce qui prouve, comme le soutien avéré des « démocraties » aux extrémistes takfiristes en Libye ou en Syrie, que l’on peut désormais soutenir des forces « d’extrême centre » côté rue et des forces d’extrême droite côté cour.