La première fois depuis Mussolini ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

La première fois depuis Mussolini ?

Crédits photo : AFP

A moins d’un coup de théâtre, c’est la coalition « droite-extrême droite » arrivée en tête des élections législatives, ce dimanche, qui devrait gouverner l’Italie.

A sa tête, Giorgia Meloni, leader de " Fratelli d’Italia ", qui plonge ses racines dans le " Mouvement social " italien fondé juste après la chute du fascisme par des nostalgiques du « Duce ».

Les résultats définitifs ne seront confirmés que dans la journée de lundi par le ministère de l’Intérieur italien. Le système électoral, combinant scrutin « uninominal » et scrutin « proportionnel à un tour » est particulièrement complexe, mais les premières projections donnent une majorité absolue au « Parlement » autant qu’au « Sénat » à la coalition Berlusconi (" Forza Italia ")-Salvini (" Ligue ") et Meloni (" Fratelli d’Italia ").

Les autres formations, à commencer par la coalition " centre " et " centre-gauche ", menée par le " Parti démocrate ", n’ont pas réussi à renverser la situation, pas plus que le " Mouvement cinq étoiles " (M5S) de l’ancien « Premier ministre » Giuseppe Conte.

Pour ce dernier, le " dévissage " par rapport aux élections de 2018, est cependant moins important que prévu (32,7 % en 2018 contre 15 % ce dimanche), notamment dans le Sud du pays grâce à une campagne " populiste " sur le terrain " social ".

En dépit d’une situation économique extrêmement complexe et d’une crise sociale aiguë, " la gauche " et la " gauche radicale " n’auront qu’une place complètement marginale au « Parlement » et au « Sénat ».

« L’extrême droite », en revanche, a " le vent en poupe ".

" Fratelli d’Italia " est ainsi passé de 4,3 % en 2018 à 26 % lors de ce scrutin, " siphonnant " les voix, au Nord, de Berlusconi, et sur l’ensemble du territoire de Salvini et du M5S.

Meloni mieux que Le Pen

Au sein de la coalition de " droite - extrême droite ", c’est Meloni qui sort grande gagnante. Elle a réussi à " damer le pion " à un Berlusconi qui n’est plus que l’ombre (sénile) de ce qu’il a pu représenter, comme figure centrale de la politique italienne dans les années 1990 et 2000, mais qui reste le seul à être capable " d’articuler " le camp de la droite « libérale » italienne (ce qui en dit long sur son état).

Elle a également profité de l’usure du pouvoir de Salvini, qui tout en vomissant un discours " anti-système ", a été vice-Président du « Conseil » entre 2018 et 2019 et a soutenu le " gouvernement technique " d’union nationale de Mario Draghi, ancien président de la « Banque centrale européenne », de 2019 jusqu’à sa démission, à l’été 2022.

Meloni n’a ainsi pas seulement fait mieux que les meilleurs scores, depuis la fin de la guerre, de « l’extrême droite » italienne, dépassant les résultats engrangés par Gianfranco Fini, son ancien mentor, qui en 1996 avait fait 15,6 % avec " Alliance nationale " (le MSI refondé en 1995), elle pourrait devenir la première gouvernante « d’extrême droite » depuis la chute du fascisme.

Certes, à droite, on arguera du fait que " Fratelli d’Italia " ne fait plus référence au fascisme et que Meloni a " fait le ménage " en interne, en se séparant des éléments les plus " imprésentables " de son courant.

Il n’en reste pas moins que le " noyau dur " de ses partisans continue à penser que Mussolini a été le plus grand " homme d’État " de tous les temps, d’Italie, voire même « d’Europe » et ce en dépit de sa dictature fasciste, de sa politique coloniale en Afrique, des lois raciales et de l’anti-sémitisme et de l’alignement sur l’Allemagne nazie… ou plutôt " grâce " à tout cela.

En outre, si l’Italie semble en train d’adopter le même chemin que d’autres pays européens où « l’extrême droite » au pouvoir, à l’instar de la Pologne, co-gouvernée par le parti " Droit et Justice " depuis 2015, ou à la Hongrie de Viktor Orban, à la tête du pays depuis 2010, la situation est cette fois quelque peu différente.

L’Italie est en effet la troisième puissance économique de la " zone euro ", l’un des acteurs du système impérialiste mondial - bien que faisant face à mille contradictions structurelles - et que le poids de l’Histoire, en l’occurrence le fait d’avoir été gouvernée par Mussolini, entre 1922-1943/1945, rend le symbole un peu plus fort encore.

Pour autant, le programme défendu par Meloni, au sein de la coalition n’a strictement rien à voir avec celui du « fascisme ». Cela ne veut pas dire, qu’idéologiquement Meloni ne partage pas avec le " noyau dur " de ses cadres une nostalgie du " Ventennio ", les deux décennies de régime « fasciste », cependant, ce n’est pas avec une ligne d’écrasement du mouvement ouvrier et de redressement de « l’État » et de son autorité qu’elle se présente.

Sa ligne apparaît beaucoup plus " classiquement conservatrice ", faite de promesses de " réforme fiscale " (en faveur du " Grand capital " et des entreprises, avec une pointe de démagogie " poujadiste "), de rigueur budgétaire, le tout mâtiné de quelques mesures " sociales " en direction des séniors et enrobé d’un discours catholique, identitaire, " nationaliste " et d’un programme " anti-migrants ".

Sur le terrain international, elle affiche un profil ouvertement " atlantiste " et " pro-OTAN ".

Les gouvernements de droite dure en Italie depuis 1945, une vieille tradition

Si, comme cela est le plus probable, Meloni est intronisée " cheffe du gouvernement ", ce ne sera pas la première fois que la bourgeoisie italienne confie " les rênes du pays ", avec enthousiasme ou " contrainte " par le résultat des urnes, à une coalition de droite dure.

Pendant " l’Après-guerre " et au cours du " Mai rampant ", ces " années 1968 " à l’italienne qui durèrent douze ans, la bourgeoisie a su défendre ses intérêts à travers de gouvernements très « conservateurs » : entre 1958 et 1963, par exemple, sous la houlette d’Amintore Fanfani, rebaptisé " Fanfasciste ", par ses opposants, ou, - toujours par le truchement de la " Démocratie chrétienne " - en ayant recours à un " terrorisme d’État " de basse intensité pour " mettre au pas " le mouvement ouvrier et la contestation " soixante-huitarde ".

A la suite de " l’Opération mains propres ", au début des années 1990, avec la banqueroute du vieux système de partis " Démocratie-Chrétienne-Parti socialiste-Parti communiste ", hérité de la « Guerre froide », elle a su " changer de monture " et faire le pari de gouvernements Berlusconi, en alliance parfois avec " Alliance nationale ", " l’extrême droite modérée " de l’époque, et la " Ligue du Nord " (d’où provient Salvini).

Le patronat a aussi misé sur des gouvernements de " centre-gauche " et " technocratiques " pour faire adopter et appliquer les contre-réformes sociales nécessaires à la fragmentation et à la précarisation extrêmes du " monde du travail " dans la péninsule.

Malgré la radicalité du programme de ces gouvernements, jamais - il est vrai - « l’extrême droite » n’avait été autre chose qu’une force d’appoint.

Combien de temps Meloni va-t-elle rester en place ?

Il y a fort à parier que, cette fois-ci encore, la grande bourgeoisie saura s’accommoder d’un gouvernement dominé par « l’extrême droite ». Et si aujourd’hui celui-ci n’a pas sa faveur, il fera également tout son possible pour le conditionner.

C’est d’ailleurs avec une satisfaction réelle que le " Sole 24 ore ", expression directe de " Confindustria ", le grand patronat italien, souligne dans son édition spéciale post-scrutin " qu’alors que la campagne avançait et que les sondages confirmait son avance, Georgia Meloni a poursuivi son demi-tour : la ligne politique a changé, et elle est devenue beaucoup plus modérée ".

Dans le même temps, sachant manier la menace autant que l’analyse, l’une des éditorialistes affirme, sans ambages, que « le chemin sera loin d’être facile, pour le gouvernement à venir. La situation internationale et la crise énergétique auront inévitablement des répercussions sur les rapports politiques au sein de la nouvelles majorité et nombreux sont ceux qui affirment d’ores et déjà que la question qui se pose n’est pas de savoir s’il y aura - ou pas - un gouvernement de " centre-droit " [Meloni-Salvini-Berlusconi, NdR] mais combien de temps il va rester en place ».

Le message est clair : quand les ancêtres de " Confindustria " décidaient de confier la direction du pays à Mussolini, après " la Marche sur Rome ", il y a cent ans, c’était, précisément, pour le laisser en place.

Cette fois, le patronat attend de voir et entend faire peser ses exigences.

Pour la bourgeoisie italienne, le problème de sa capacité à créer une réelle hégémonie, en son propre sein et en direction des secteurs populaires, articulée autour d’un programme cohérent de défense des intérêts du « Grand capital », reste en effet entier dans un contexte de profonde crise organique et d’instabilité politique.

C’est d’ailleurs ce qui a fini par faire " chavirer " le gouvernement précédent, pourtant " piloté " par l’ancien président de la BCE, Mario Draghi. Celui-ci n’a pas pu " mettre au pas " les intérêts discordants exprimés par les partis de sa coalition " d’union nationale ".

Or, de ce point de vue, ces élections ont vu le " Rosatellum ", la nouvelle loi électorale proposée en 2017 par le " Parti démocrate " et ratifié par la quasi-totalité des forces politiques, bénéficier à un gouvernement qui n’était pas l’option privilégiée de la bourgeoise.

Alors que ce système était censé donner une assise plus solide aux gouvernements choisis par la bourgeoisie - qui peinaient, à l’exception des périodes " technocratiques " (Monti, entre 2011 et 2013 et Draghi, entre 2019 et 2022), à trouver des majorités gouvernementales à la fois stables et cohérentes - c’est le second choix d’un gouvernement " droite - extrême droite " qui sort des urnes, dans le cadre d’une chute abrupte (- 10 %) de la participation qui, là encore, ne rassure pas les analystes les plus lucides et " pro-européistes " de la bourgeoisie.

Et demain ?

Le fait que Meloni ne soit pas le " premier choix de la bourgeoisie ", que son probable futur gouvernement, dont le cours pourrait être jugé trop erratique par " Confindustria ", suscite des inquiétudes au sein de " l’establishment ", ne veut pas dire que le nouveau gouvernement « d’extrême-droite » italien ne représenterait pas un énorme danger pour le " monde du travail " et les classes populaires de la péninsule et, en leur sein, les secteurs les plus fragiles et stigmatisés par Meloni et Salvini : les " étrangers " ou celles et ceux qui sont assignés à ce statut, les " LGBTQI " et - bien entendu - tout ce qui ressemble de près ou de loin à une militant.e.

Mais le sillon de « l’extrême droite » a été creusé par le " centre-gauche " et les " progressistes " qui, au niveau national ou local, gouvernent et " co-gouvernent " depuis des décennies avec la droite, les " modérés ", les " technocrates ", au nom du " bon sens ", de la stabilité budgétaire, des impératifs européens et de la croissance et avec l’assentiment - ou grâce - à la passivité des bureaucraties syndicales, consolidant un peu plus la fracture entre ce qu’un journaliste et analyste de droite classique, Alberto Magnani, nomme avec une certaine inquiétude dans un ouvrage publié l’an passé " les deux Italies. Pourquoi le pays et de plus en plus inégal ".

Une " inégalité " de plus en plus criante sur laquelle Meloni a fait campagne en la traduisant sur le terrain de la xénophobie, de l’homophobie et d’un discours ultra-conservateur " radicalement rassurant " à défaut, bien entendu, d’être radical.

La " gauche radicale " - elle - ne s’est toujours pas remise du " virage " opéré par " Refondation communiste ", au milieu des années 2000, en direction des coalitions de " centre-gauche " et qui ont entamé son crédit politique.

L’ensemble des formations qui lui ont succédé, " Pouvoir au Peuple " [" Potere al Popolo "], il y a quelques années, " Union Populaire ", pour ces élections, le plus souvent avec le soutien de secteurs « d’extrême gauche », s’est inscrit dans cette même impasse, " néo-keynésienne ", " modérée " et électoraliste, incapable de représenter une option pour les colères mais également pour les luttes qui ont pu secouer le tissu productif et la jeunesse ces derniers temps, en Italie.

L’enjeu, plus que jamais, est donc de repartir de ces mêmes luttes et combats et s’atteler à la construction d’une expression révolutionnaire aux colères qui ne manqueront pas s’approfondir au cours de la prochaine période, sans tomber dans le piège de " l’antifascisme " à bon compte que certains brandissent déjà et qui servira de " marchepied " au retour au pouvoir d’une coalition plus modérée et, surtout, plus conforme aux intérêts de " Confindustria ".

Matteo Renzi, ancien premier ministre, est déjà " en embuscade " sur ce terrain-là.

Claude PIPERNO

Revolutionpermanente.fr