La philharmonie, carottes et salsifis

, par  DMigneau , popularité : 64%

La philharmonie, carottes et salsifis

Un article critique sur la Philharmonie de Paris ? Encore une querelle d’architectes ! Nous ne parlerons ni de la forme ni du contenu, encore moins de la polémique autour du rôle du concepteur. C’est le programme de l’édifice et son existence même que nous interrogeons.

la Philharmonie de Paris © Jean-Pierre Charbonneau

Le budget initial était de 170 millions d’euros. Il s’élève à la fin à 386 millions, dérive comblée par l’Etat, la Ville de Paris et la Région. Il était difficile, une telle construction commencée, de tout à coup l’arrêter. On se prête pourtant à rêver à ce que ces collectivités auraient pu faire avec de telles sommes dont, finalement, elles n’ont pas décidé de l’affectation laquelle s’est imposée à elles.

Et si l’on se mettait à comparer les 386 millions d’euros avec certains autres budgets d’investissement.

Mettre sur le même plan des carottes et des salsifis ? Et pourquoi pas.

En 2015, le budget affecté au logement à Paris, sujet essentiel : 443 millions d’euros. Celui de Plaine Commune dont on connaît les difficultés sociales auxquelles ce territoire est confronté : 85,8M€.

En 2016, le budget de la Métropole du Grand Paris : 65 millions d’euros !

Une telle dérive du programme et par conséquent du projet interroge. Tout le monde ou presque est favorable à la musique classique. Pour cette raison, un choix financier et donc politique a été fait à un moment donné qui correspondait à l’importance que les institutions accordaient à ce sujet et donc le budget qu’elles souhaitaient lui allouer.

Le programme et le projet auraient du traduire cette décision et non s’en affranchir. Si les objectifs des commanditaires étaient trop ambitieux, il fallait les revoir à la baisse et rentrer dans la somme allouée.

La décision de cette construction a été prise - il y a longtemps - en un moment où les villes, petites et grandes, rivalisaient à coups de grands équipements prestigieux : le Musée des Confluences à Lyon, la médiathèque « Coluche » dans les villes moyennes…

L’on sait que les grands projets sont décidés à un moment et peuvent apparaître décalés lorsqu’ils se réalisent, après les péripéties qui en émaillent la conception. Déjà les dérives du coût de la Philharmonie posent question mais on peut se demander à juste titre si un tel message est celui que notre société a à transmettre aujourd’hui, si ce choix politique a encore un sens ?

Reprenons les propos d’Anne Hidalgo, Maire de Paris, le 5 janvier 2016 sur France Inter à propos de la déchéance de nationalité : en substance « le chômage, l’éducation, la sécurité vis à vis du terrorisme… n’y a t-il pas, aujourd’hui, autre chose à faire que de s’étriper sur la déchéance de nationalité ? ».

On objectera que la construction a fait travailler des gens, a favorisé l’économie. Et si nous réinterrogions notre point de vue sur le développement, si les paramètres que sont « créer de l’emploi » étaient complétés par ceux de « créer de la valeur sociale et environnementale… ».

Si l’on cherchait à répondre à des questions actuelles : l’intérêt public, celui de la planète, la COP 21 étant l’occasion de faire bouger les lignes.

D’autres thèmes aussi méritent qu’on s’en préoccupe et y investisse : conforter les hôpitaux, la sécurité, la mobilité, réparer ce que nous avons abîmé, détruit. Il y a là matière à bien des débats sur le choix des priorités, à bien des projets qui auraient un sens aujourd’hui. Que dire de cette contradiction parmi d’autres que l’on diminue le nombre de fonctionnaires mais qu’il faut bien en embaucher pour faire fonctionner la Philharmonie.

Une autre objection consiste à dire que cet édifice assoie la place de Paris dans le concert des grandes capitales, qu’il conforte son attractivité touristique. Paris en a-t-il vraiment besoin ? Les touristes vont-ils se presser pour se rendre à la Philharmonie et écouter de la musique dans des conditions si exceptionnelles qu’elles justifient l’argent qu’y ont mis les collectivités ?

Si l’on aime la musique classique, il existe des salles de grande qualité permettant une excellente écoute. Il importe, d’ailleurs, de leur trouver une affectation qui les valorise plutôt que de les considérer comme des friches.

Si l’on parle de culture, imaginons l’impact qu’aurait le seul budget de fonctionnement de la Philharmonie sur le corps culturel justement, sur l’activité des compagnies, des créateurs, des petites structures qui irriguent (ou irriguaient) notre pays, des festivals dont on est contraint à l’heure actuelle de couper les budgets, sur la restauration des monuments dont certains se délitent. Imaginons la souplesse, l’inventivité ainsi favorisées, le dynamisme créé, la capacité soudain d’évolution culturelle rendue possible pour qu’elle s’adapte à son temps.

C’est un autre projet culturel mais qui vise à irriguer le vivier existant, même si l’on suppose que la Philharmonie va faire de la pédagogie, de la diffusion dans les quartiers, les banlieues.

Pour justifier de son existence ?

Donner du sens à ce que l’on construit, l’on conçoit, l’on produit conduit à des débats que notre démocratie mérite bien. En un moment justement où celle-ci est discutée, parfois mise en danger, ils en enrichissent la valeur, les vertus et témoignent de la vivacité de la vie publique.

La Philharmonie est un grand geste censé célébrer la musique. Comment ne pas y voir aussi la célébration du pouvoir, l’omnipotence du créateur… La culture bien entendu, mais comme là-bas les palais somptuaires…Poser la question renvoie au sens que porte une politique publique.

Consulter les gens aurait-il été tant un crime de lèse majesté culturelle ?

Paris le 1er février 2016

Jean-Pierre Charbonneau

MediaPart

Texte à paraître dans le numéro 13 de la revue " Tous Urbains " (Ed. PUF)