La nef des pauvres

, par  DMigneau , popularité : 100%

La nef des pauvres

Dans la nasse moderne des indésirables se trouvent prises de multiples détresses qu’il est bien pratique d’amalgamer pour n’avoir pas à en démonter les ressorts intimes. Le procédé est ancien, comme nous l’enseigne l’œuvre du peintre Jérôme Bosch, et produit toujours son effet.

Dans la nasse moderne des indésirables se trouvent prises de multiples détresses qu’il est bien pratique d’amalgamer pour n’avoir pas à en démonter les ressorts intimes. La minutie et la patience de l’horloger rebutent l’analyse à l’emporte-pièce, qui pense par slogans et s’adresse à la tripe. Migrants, réfugiés, clandestins, nomades, SDF, fraudeurs aux prestations sociales, tout cela est malaxé allègrement par les faiseurs d’opinion, sans égard pour des réalités sociologiques complexes pourtant bien documentées.

Cette insistance, martelée de campagne électorale en campagne électorale, sur « le bruit et l’odeur » d’une pauvreté rétive à tout investissement social, indolente et profiteuse est d’une mauvaise foi ahurissante, quand on sait la part que prennent nos " fleurons entrepreneuriaux " dans les désordres du monde, quand on sait à quels désastres sanitaires et intellectuels les pollutions industrielles et publicitaires exposent les « honnêtes gens », quand on sait combien les beuveries sportives et estudiantines, et la traque nocturne des Pokémons peuvent exaspérer « ceux qui se lèvent tôt  », quand on sait dans quel bain de miasmes nos « jardiniers du paysage » font macérer les néo-ruraux, au prétexte de les nourrir.

Les nuisances de la pauvreté ont beau être nuancées par les rapports successifs des ONG et des associations chargées de pallier les carences de la solidarité nationale et internationale, elles ont beau être tempérées par l’expérience même que nous faisons, toutes et tous, de l’agressivité du monde libéral et de sa promotion du sans-gêne comme art de vivre, il semble bien - oui - que leur dénonciation, de plus en plus, touche sa cible.

Le regard sur les pauvres marginalisés, encore trop visibles, sur ces victimes collatérales de la réussite capitaliste qui, par leurs stigmates, témoignent de son coût humain, se fait plus méchant, plus bêtement, plus criminellement méchant.

J’ai pu ainsi observer, dans mon quartier populaire, la modification rapide du comportement de certains riverains vis-à-vis d’une mendiante accroupie à l’entrée du bureau de poste.

Ce type de mendicité a certes des aspects gênants : ancrage permanent, mine surjouée de chien battu, « bonjour » mielleux de commercial, comme si la misère était à vendre. Mais, bizarrement, on ne reprochera pas au commercial d’être un baratineur, bien qu’on sache qu’il est formé pour l’être. En revanche, on reprochera à la mendiante, dont on ne sait rien, d’user des mêmes artifices.

On le lui reprochera d’abord en son for, puis ouvertement. Ainsi, aux coups d’œil agacés ont succédé les remarques désobligeantes, puis les engueulades (« Vous devriez chercher du boulot, feignasse » ; « occupez-vous de vos enfants », etc.), l’ultime injure consistant à faire chier son chien à l’emplacement qu’elle occupe.

Ce n’est pas assez de dire à quelqu’un qu’il est une merde, il faut le marquer dans l’espace. L’ironie de l’affaire est que pour nuire au nuisible supposé, on crée un surcroît de nuisance olfactive, à proximité d’une boîte aux lettres.

Force est de reconnaître que la peur du déclassement, qui va s’amplifiant de crise en crise, rend les classes populaires de moins en moins solidaires des échelons immédiatement inférieurs où un simple accident de la vie peut vous précipiter.

Les faiseurs d’opinion ont réussi leur coup, car la minuscule classe des accapareurs, honnie à d’autres titres, quoiqu’elle aussi ait sa traîne de bruits et d’odeurs, peut compter sur ce leurre de la pauvreté menaçante pour détourner les fourches du chemin de ses Bastilles.

Ce thème de la haine du pauvre, marronnier séculaire, n’a rien de neuf. Ce qui l’est peut-être, c’est le degré d’incandescence que cette haine a atteint dans les classes populaires et moyennes, que les sentiments de charité chrétienne élémentaires - il paraît que cet héritage chrétien définit l’Européen - sont en train de déserter.

Cette haine n’est pourtant pas une fatalité sociologique. La plupart des très pauvres travaillent ou recherchent du travail, font quelque chose, jouent donc le jeu de l’intégration par l’activité, pilier de la dignité ouvrière, mais il semble que même cela ne soit plus considéré comme un gage suffisant d’appartenance à l’humanité estimable.

Un tel rejet n’a pu naître au sein de la classe ouvrière qui doit son émancipation aux réseaux de solidarité. C’est une construction importée, un mal inoculé à force de ressassement et de détricotage des mêmes réseaux, car la haine du pauvre, en contexte chrétien, a d’abord une origine bourgeoise, et par bourgeoisie, j’entends la caste urbaine des marchands.

Le capitalisme marchand cultive les inégalités, à travers la politique du statu quo (progrès marginaux et révocables, réformes de consolidation du système, eût-il fait la preuve de ses limites) ; il en a besoin pour prospérer. Il a notamment besoin d’une main d’œuvre paupérisée pour tirer à la baisse les coûts de production et il alimentera par le crédit « facile » et non par une meilleure répartition des profits, le désir de cette main d’œuvre d’accéder au standard de vie de la classe la plus favorisée.

Mais « l’infra-humanité », celle qui est trop abîmée pour trimer à la chaîne, trop peu possédante pour intéresser les prêteurs sur gages, trop peu politisée pour donner dans le panneau des lendemains qui chantent, trop vagabonde pour se laisser attraper par les négociants en données, celle-là, il la verrait disparaître d’un bon œil.

Elle dérange l’harmonieuse anthropophagie du « doux commerce ». C’est en ce sens polémique qu’il faut interpréter les charivaris dantesques imaginés par Jérôme Bosch et ses épigones dont nous reproduisons ici une gravure et une tapisserie inspirées d’œuvres disparues du Maître de Bois-le-Duc.

Anonyme, Anvers, " Hieronymus Bos inventor ", Saint Martin au port, édité par Hieronymus Cock, Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen © BRL

Atelier bruxellois inconnu, Saint quittant la ville, 1550-1570, Madrid, Patrimonio Nacional, Palacio Real © BRL

Le surréalisme, fasciné par la débauche de créatures improbables peuplant les toiles de Bosch, en a fait un précurseur de la créativité en roue libre, affranchie de tout. C’est méconnaître la symbolique extrêmement rigoureuse et moins originale qu’il y paraît, dans ses parties déchiffrables, de ce peintre fétiche de Philippe II, roi peu réputé pour sa fantaisie et son hétérodoxie.

Bosch adopte sur la pauvreté le point de vue de la classe à laquelle il appartient, celle des bourgeois cossus du Brabant. Ce point de vue rompt avec le devoir d’assistance aux plus démunis prôné par le christianisme et supervisé par le clergé et les autorités municipales.

Les sources littéraires viennent à l’appui des sources picturales. Elles sont nombreuses au XVe siècle à vitupérer une mendicité insaisissable dont les nantis craignaient qu’elle ne se sentît suffisamment forte pour renverser la table. Cela va du Speculum cerretanorum (« Miroir des vagabonds ») jusqu’au Der boiffen orden (« L’ordre des brigands »), adapté d’un poème néerlandais, De regel van Aernouts arme broeders (« La règle des pauvres frères d’Arnould »), en passant par une quinzaine de manuscrits en provenance d’Allemagne ou des Pays-Bas portant tous le titre De vagorum ordine (« De l’ordre des vagabonds »).

Dans un poème imprimé en 1520, Jakob Köbel décrit la raison utilitaire de sa charge : « Grâce à moi chacun apprendra à remarquer et à connaître / quelles pratiques graves et trompeuses ont été inventées par toutes sortes de mendiants. » Dans son introduction, il dit vouloir « appeler chaque mendiant un pécheur / afin qu’on puisse bien le reconnaître ».

Les riches n’ont jamais digéré le célèbre aphorisme de Jésus : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » (Matthieu, 19, 24)

L’Église a dignifié le pauvre ?

Le pouvoir civil, détenu par la bourgeoisie d’affaires, va s’évertuer, tout au long du Moyen Âge, à le ravaler, en y instillant notamment le soupçon d’hérésie. Assister les indigents, leur donner gratuitement à boire et à manger, les soigner gratuitement, c’est attiser leurs vices, encourager les déviances spirituelles et contrarier un ordre commercial où tout se paie.

Les mendiants sont donc représentés dans la gravure comme des déments tordus dans des postures bestiales, frénétiques et obscènes, s’embarquant pêle-mêle dans des nefs promises au naufrage. Certains tiennent autant de l’homme que de la bête, formant ces hybrides cauchemardesques chers aux surréalistes.

Leur propension à l’ivrognerie (abondance de cruches et de hanaps), à la gloutonnerie, à la simulation et à la joute grotesque est surlignée par un effet de grouillement qui nous la rend odieuse.

On réévaluera l’anticléricalisme de Bosch à l’aune de sa vision de la participation de l’Église à « l’entretien » de la pauvreté dangereuse, telle qu’elle se manifeste, dans la tapisserie, sous l’aspect de moines offrant un tonneau de vin (ou de bière) à des béquillards.

Méchants moines, va !

La chouette, oiseau nocturne, en bas à gauche de la gravure, est là pour signaler le refus de la lumière de la raison - raison de la soumission, bien entendu !! - qui caractérise cette population indocile.

La bourgeoisie rêve de son extermination, au sens d’expulsion " au-delà des limites ". Bosch matérialise consciemment - ou inconsciemment - ce rêve en déployant sa scène hors les murs, alors que la mendicité fait normalement partie du décor urbain.

Le rêve d’une extermination plus radicale se fait jour dans la tapisserie qui représente en haut à droite un jeu cruel : la fustigation du cochon. Des aveugles équipés de bâtons et de verges doivent battre à mort un cochon pour avoir l’autorisation de s’en nourrir, mais leur handicap les fait se battre les uns les autres.

La vieille métaphore des pauvres s’entretuant pour la plus grande joie des classes supérieures…

Mais le thème de la " nef des pauvres ", voisins de celui de la " nef des fous ", développé surtout dans la gravure, prend une singulière et terrible résonance si on le rapproche de la manie démagogique actuelle de tout confondre en une même détestation hypocrite, les « hordes » de migrants débarquant de leurs frêles esquifs et « prenant d’assaut » nos villes et ces migrants de l’intérieur - cinquième colonne de mendiants, de SDF et d’éclopés - qu’il faut déloger parce qu’ils fomentent des désordres.

Le " menaçant " ‒ l’oligarchie bourgeoise et ses milices ‒ se travestit en " menacé " ; les victimes de la marchandisation à outrance sont transformées en envahisseurs.

Le mécanisme de la peur qui s’exprime dans ces deux œuvres inspirées de Bosch est bien connu : il consiste à prêter à l’Autre qu’on connaît mal les pulsions négatives bien identifiées qu’on contient avec peine en soi-même.

En réalité, cette misère aux champs et à la mer n’est pas étrangère à la cité, elle est générée par elle. Ainsi la simulation est-elle moins du côté de la mendicité que de la société qui la rejette en la décrétant hors-la-loi alors qu’elle en est la résultante, la honte et le scandale permanents.

Migrants de l’extérieur et migrants de l’intérieur ont au moins ceci de commun, en dépit de leurs parcours si différents, qu’ils nous rappellent à l’ordre, nous, pseudo-humains, qui ne faisons plus société que sur un mode entrepreneurial qui en est le degré 0.

Bertrand ROUZIES

MediaPart