" La mort est le berceau de la vie, ça ne me fait pas peur ", par Jacques Higelin

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" La mort est le berceau de la vie, ça ne me fait pas peur ", par Jacques Higelin

Jacques Higelin en août 2007. - Thomas COEX / AFP

En 2011, Jacques Higelin et Brigitte Fontaine, les deux enfants-parents terribles de la chanson, se prêtaient pour " Marianne " au jeu de l’interview croisée, la première depuis longtemps. Ils y évoquaient notamment la vie, la mort, la révolte... Ce 6 avril, le chanteur-poète est décédé à l’âge de 77 ans. Nous republions en intégralité cet entretien.

En voilà deux qui, fatigués de la frénétique course en avant du temps, ont décidé " d’aller s’asseoir sur le trottoir d’à côté " de la chanson française. Et, ce bout de trottoir-là, ils le squattent depuis... quarante-cinq ans.

Agaçant les conformistes de tout poil, charmant les badauds pubères ou chenus, entraînant dans leur suite une troupe de baladins atypiques, de Philippe Katerine à Arno, en passant par M, Brigitte Fontaine et Jacques Higelin, combattants de la rime, n’ont jamais rendu les armes.

Mieux : ils les fourbissent encore et toujours contre la bienséance et " les bonnes manières ", entretenues souvent par une chanson française aseptisée.

Ils dégainent la poésie, l’aventure et la folie dans un mouvement perpétuel, pour imposer, comme le disait Baudelaire, dans les " Fleurs du mal ", " tous les temps et tous les univers ".

Fontaine et Higelin. Difficile de les attraper, de les ranger de force dans des cases, ils trouvent toujours les plus petits interstices pour mieux resurgir... ailleurs.

Leur histoire s’accommode peu du banal. Et si elle prend source à l’époque bénie des Brel, Barbara, Gainsbourg ou Ferré, elle n’appartient pas pour autant au passé glorieux.

Elle se conjugue toujours au présent.

Pourquoi ?

" Parce qu’il n’y a pas de recommencements, que des commencements. La vie, elle commence toujours, maintenant, main-te-nant. Ce vers de Baudelaire, c’est ma maxime ", scande, mutine, la filiforme et juvénile Brigitte Fontaine, dans ses collants léopard.

Il est vrai que ces deux " enfants-parents " terribles de la chanson française sont une claque retentissante au jeunisme ambiant. La preuve avec leurs nouveaux albums.

Coup de foudre pour lui, enregistré comme le précédent, " Amor Doloroso ", avec Rodolphe Burger, le leader de " Kat Onoma ", où le chanteur public numéro 1 se renouvelle artistiquement - un peu de country, un peu de jazz -, sur fond de problèmes économiques, d’indigence des " sans-papiers " et de rage à l’endroit des médias (" Du mou de veau pour les chiens ").

L’un n’empêche pas l’autre, pour elle ; un album de duos commandé par sa maison de disques, mais qui, avec la farouche indépendance d’esprit qui caractérise la libertaire et subversive Brigitte Fontaine, se révèle un album - un vrai - avec des reprises de chansons anciennes - l’aérien " Hollywood ", avec Christophe ; l’émouvant " les Vergers ", avec Bertrand Cantat ; le détonnant " Inadaptée ", avec Arno -, des inédits, dont l’épique " Duel ", avec Jacques Higelin, et des raretés, dont le planant " Caravane ", avec Grace Jones.

" Tant qu’on est vivant, c’est la moindre des choses d’être mouvant, émouvant. Après, on ne bougera plus. La mort, c’est notre condition. C’est même la seule chose dont on est sûr dans la vie. Moi, ça me rend joyeux d’être vivant. Je l’ai chanté, la mort est le berceau de la vie. Ça ne me fait pas peur. On peut disparaître dans la seconde qui fuit, qui suit. Alors... " (Jacques Higelin)

Mais qu’est-ce qui continue de les faire encore courir ?

" Une charge de CRS, assène, pince-sans-rire, Jacques Higelin, en ébouriffant sa crinière poivre et sel. Tant qu’on est vivant, c’est la moindre des choses d’être mouvant, émouvant. Après, on ne bougera plus. La mort, c’est notre condition. C’est même la seule chose dont on est sûr dans la vie. Moi, ça me rend joyeux d’être vivant. Je l’ai chanté, la mort est le berceau de la vie. Ça ne me fait pas peur. On peut disparaître dans la seconde qui fuit, qui suit. Alors..."

« Et puis Jean-Claude Vannier l’a bien entonné : " Y a-t-il une vie avant la mort ? " », renchérit en chantonnant la diva surréaliste de Saint-Louis-en-l’Ile, en s’apprêtant à savourer une énième cigarette. Ce qui me fait bouger, créer, inventer, moi, c’est le désir. "

Le désir, oui, mais aussi, la révolte.

Témoin, ce troublant parallèle qui voit Jacques Higelin reprendre " Aujourd’hui, la crise ", sur son dernier album, " Coup de foudre ", une chanson qu’il avait composée en 1975, où les mots d’hier résonnent toujours de la même pertinence (" C’est dur aujourd’hui peut-être/Demain ça s’ra vachement mieux/Tu tournes en rond comme une bête/Tu tires la vache par la queue "), et Brigitte Fontaine s’affubler d’un syndrome de Gilles de La Tourette dans la chanson homonyme de son dernier album, pour mieux conspuer, au milieu de jurons fleuris, l’immoralisme du capitalisme financier.

La complicité humaine et artistique entre ce frère et cette sœur de cœur et d’esprit, initiée en 1965 par le découvreur de talents Jacques Canetti, pour l’album de reprises de Boris Vian, " 12 chansons d’avant le déluge ", perdure. Elle est même une preuve de leur modernité. Il suffit, pour s’en rendre compte, de scruter le public qui se presse à leurs concerts : jeune, très jeune.

" C’est tout à fait normal, les petits zoulous et les petites louloutes nous aiment parce qu’on est vivants et qu’on ne pense qu’à une chose : à avancer, pas à prouver. Moi, je ne mourrai jamais. Mourir, où est l’intérêt ? " avoue crânement la " Reine des mères ", comme l’appelle affectueusement Jacques Higelin, qui tente - lui - une autre explication.

" Il y a une propagande énorme sur la violence, le mensonge, le cynisme, la trahison. Les enfants vivent dans ce monde-là. Peut-être que ce qu’ils viennent chercher chez nous, c’est de l’amour, parce qu’on cherche à rester vrais, à être soi-même. Je crois qu’on n’a pas trahi tous les âges de nos vies. L’enfant, le jeune homme, l’homme mûr et le vieil homme restent présents en moi. Et ça, les jeunes le voient. Nous sommes des gens vrais dans un monde de plus en plus violent et virtuel. "

" Des gens complètement normaux, coupe vivement la reine des kékés. Je vous estime énormément. Serrons-nous la main ! "

" La vie, c’est toujours l’instant présent. Les artistes sont là pour la célébrer ", ponctue Jacques Higelin, en embrassant tendrement sa complice. La célébration de la liberté et de la vie est ce motif obsédant qui dessine en filigrane le profil de leur œuvre singulière. Même quand ils se sont absentés, bien involontairement.

La crise, une vaste blague

Dans les années 80, pour elle : " J’avais écrit une pièce superbe avec Areski [Belkacem, son mari et compositeur], qui n’a pas plu. Subitement, je n’ai plus eu le droit de chanter. Mais j’ai continué à écrire, même au RMI, c’était la grosse galère. " Jusqu’à ce qu’une fan japonaise la tire de l’ombre et produise son album " French Corazon ".

Un autre fan, célèbre, Étienne Daho, la forcera à se confronter aux nouvelles générations, en produisant " Genre humain ", en 1995.

Depuis, à chaque fin de concert, le chœur du public reprend a cappella " L’amour, c’est du pipeau ", extrait de cet album magistral. Et Brigitte Fontaine est devenue, depuis, ce personnage fantasque, lyrique et attachant dans lequel se reconnaissent jeunes et moins jeunes.

Higelin, lui, s’est fait proprement virer par sa maison de disques, comme Alain Chamfort et Louis Chedid avant lui.

L’auteur de " Tombé du ciel " n’est plus assez " bankable ", en dépit de ses 17 albums. " J’ai continué à chanter et à écrire, je suis branché sur les sons, les mots, je suis né comme ça. Ils m’ont viré, mais j’ai persisté. L’industrie du disque, si elle s’est durcie au fil du temps et de la crise, a toujours la même finalité : crève ou ferme ta gueule. "

En se refusant " à la fermer ", il a même réussi à revenir sur le devant de la scène, avec " Amor Doloroso " et ce " Coup de foudre ", qui rivalise aujourd’hui avec le succès de ses enfants ; Arthur H et Izia, à qui il a légué énergie scénique et volonté d’indépendance.

« La crise, c’est une vaste blague, s’enflamme-t-il en dévorant une tarte aux pommes. Cela n’existe pas, c’est juste un jeu d’argent virtuel. La preuve, c’est que ça recommence à chaque fois. C’est un jeu immonde, complètement cynique. Le monde, aujourd’hui, appartient aux banques. Elles jouent à une sorte de jeu mondial virtuel. De toute façon, les riches continuent à s’enrichir en maintenant les gens en état d’esclavage avec ce bon prétexte : " C’est la crise, mon vieux, c’est injuste, mais on n’y peut rien. " »

« " Selon que serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ". Pas mal, le mec Jean de La Fontaine, pour l’époque ! » scande Brigitte Fontaine en se recoiffant.

« Oui, reprend Higelin, on a levé un lièvre, mais tous les gens de pouvoir sont comme ça : achetables et vendables. Ils ont la prétention d’exercer le pouvoir sur les autres, ils ne l’ont pas sur eux-mêmes. On le voit avec Sarkozy, il ne se maîtrise pas, il n’a pas le pouvoir sur lui-même. Alors il veut en avoir sur les autres. C’est Godard qui a eu la meilleure définition du couple " Sarkozy-Bruni ". Il a dit : " Ce sont des pauvres gens. " »

" Je n’ai rien à rajouter ", conclut, en levant les yeux au ciel, celle qui s’apprête à être la mère de cinéma de Benoît Poelvoorde et d’Albert Dupontel dans le prochain film de Benoît Delépine et Gustave Kervern, " le Grand Soir ".

Ces duettistes-là, on rêve de les revoir sur une scène, ensemble, comme dans les années 60, avec Rufus pour " Maman, j’ai peur ", ou avec Areski Belkacem pour " Niok ", un spectacle improvisé où ils prenaient les " chansons au vol ".

" C’est pas prévu, mais oui, on peut l’imaginer ", lâche l’intarissable Fontaine. " Il faudrait pas que cela vire à la réunion d’anciens combattants, non plus ", objecte le volubile Jacques Higelin. On le rassure, avec cette vigueur " baroque’n roll-là ", il y a peu de chances que cela arrive...

Myriam Perfetti

Marianne

" L’un n’empêche pas l’autre ", de Brigitte Fontaine, Polydor/Universal.

" Rien suivi de Colère noire ", de Brigitte Fontaine, Les Belles Lettres.

" Antonio ", de Brigitte Fontaine, Les Belles Lettres.

" Mot pour mot ", de Brigitte Fontaine, Les Belles Lettres.

" Coup de foudre ", de Jacques Higelin, EMI.

Et aussi " Brigitte Fontaine, intérieur/extérieur ", de Benoît Mouchart, Le Castor astral.