La mise à mort du langage de l’autre

, par  DMigneau , popularité : 0%

La mise à mort du langage de l’autre

Des militants ont été arrêtés dans des manifestations sans incidents et placés en « garde à vue » pour des slogans qu’ils auraient repris ou pour le texte d’une pancarte. Au-delà de la liberté d’expression, ce qui est en jeu ici c’est la modalité même de l’expression de la contestation : c’est le langage de l’autre, celui ou celle qui conteste, qui est visé et privé de son droit.

Le 22 mars, dans une " lettre ouverte " au président de la République, publiée par " lundimatin#183 ", Frédéric Lordon déclinait l’invitation à participer à la séance du " grand débat " avec les intellectuels et il accusait l’actuel gouvernement de détruire le langage :

« Vous et vos sbires ministériels venus de la " start-up nation ", c’est autre chose : vous détruisez le langage.

Quand Mme Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand Mme Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés ; quand Mme Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un souci d’équité financière ; quand vous-même présentez la loi sur les " fake news " comme un progrès de la liberté de la presse, la loi " anti-casseur " comme une protection du droit de manifester, ou quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale, vous voyez bien qu’on est dans autre chose – autre chose que le simple mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots. »

La destruction du langage, au-delà, donc, du mensonge, ruine non seulement la possibilité de la démocratie - car il n’y a plus de dialogue possible -, mais même celle de " faire société " car il n’y a plus de confiance, plus de communauté possibles.

Or, il se joue dans le même temps qu’est promue la " novlangue ", celle qui nomme les choses par le contraire de ce qu’elles sont, une autre stratégie de destruction du langage : elle vise " le langage de l’autre ", le langage du peuple qui conteste,qui exprime sa colère, et revendique.

Deux manifestants, qui n’avaient aucun comportement agressif ou menaçant envers les « forces de l’ordre », ont été arrêtés, l’un le 9 mai à Nice, l’autre le 11 mai à Paris, à la fin des parcours de deux défilés qui s’étaient déroulés sans heurts.

L’un est accusé « d’outrage aux forces de l’ordre » car il aurait repris le slogan “ Ils tirent au LBD, à bas les condés !! Ils tuent, ils blessent : à bas les CRS ”, l’autre est accusée « d’insulte » au président pour s’être présentée en début de manifestation avec une pancarte comparant le ministre Castananer avec Goebbels (qui fût, entre autres, ministre de la propagande de 1933 à 1945), pancarte qu’elle a rangée avant de prendre place dans le cortège, à la demande de forces de police en civil avant le départ.

Ces deux arrestations, dont l’une s’est faite dans la violence : militant jeté au sol, immobilisé par plusieurs policiers et menotté, constituent le franchissement d’un seuil : elles ne se fondent que sur la forme et le contenu de ce qui est exprimé et elles élargissent considérablement la notion de “ casseurs ” par la manière dont ces manifestants ont été traités.

Je ne sais pas si le militant niçois a réellement - ou non - repris le slogan qu’on lui attribue, mais je sais que tous les manifestants ont chanté et crié des slogans insolents et que sur la base d’une telle " jurisprudence ", on pourrait presque tous les arrêter.

Un tort résulte du fait que les règles du genre de discours selon lesquelles on juge ne sont pas celles du discours jugé ”, J.-F. Lyotard, " Le Différend ".

Quelles sont les règles du genre de discours qu’est le slogan de manifestation (ou de pancarte) ?

Il s’agit d’un discours bref, souvent rythmé, quelques fois rimé, qui doit exprimer dans une formule choc une dénonciation ou, soit une revendication, soit une protestation, parfois les deux en même temps.

Il s’inscrit dans un jeu d’invention, qui a d’ailleurs été identifié comme tel par " les médias ", lesquels ont publié des photos de pancartes drôles, percutantes, poétiques, attachantes.

Comme le jeu de la politique personnalise le pouvoir, les slogans, dans leur nécessaire brièveté, répondent à ce jeu, en ciblant des noms propres.

Les slogans ne sont pas toujours subtils ; ce sont des raccourcis. Ainsi, on cible souvent les « forces de l’ordre » pour dénoncer la répression de la contestation, alors que les policiers ou CRS ne sont pas personnellement à l’initiative de cette répression et qu’elle passe d’ailleurs par bien d’autres rouages, comme des pressions par le biais des supérieurs hiérarchiques, le recours à l’institution judiciaire ou l’instrumentalisation de l’opinion pour faire honte aux manifestants.

Le slogan ne se suffit pas à lui même, même si certains ont su cristalliser une aspiration ou une dénonciation.

Les slogans n’ont pas de signification en dehors de leur contexte : on ne s’exprime pas par slogans entre amis, dans les dîners en ville, en réunion syndicale, ou pour " tuer le temps " en bavardant avec un inconnu dans le métro, cela serait absurde, et pour cause.

Les slogans ne sont pas du genre " dialogique ", quoi qu’ils soient un genre collectif, indissociable du partage : on les crie ensemble, plus ou moins nombreux, plus ou moins fort, plus ou moins longtemps. Ils se répandent - ou non - et l’on retrouve des slogans des mobilisations précédentes, même ceux d’il y a vingt ans, transformés, avec de nouveaux noms, de nouveaux rythmes.

Le slogan s’inscrit dans une tradition : le mot “ condé ” appartient à l’argot du XIXème siècle !

Le temps de la manifestation n’est pas celui de l’analyse.

Le temps de l’analyse a lieu avant ou après.

Le slogan énonce un jugement, mais pas une vérité : il n’est pas du genre argumentatif, mais il énonce ce qui est partagé dans le jugement, ce qui est partagé ensemble et il montre avec quels sentiments et quelle force cela est partagé.

On ne peut pas dire qu’il ne s’est pas rien passé à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière ”, affirmait le ministre Jean Michel Blanquer, le 3 mai, au secours de Christophe Castaner.

Ce qui est incontestable et ne veut rien dire, et pourra être interprété au gré du plus fort. Il est évident que la " double langue ", qui est la langue du pouvoir, qui vide le langage de sa substance, celui-ci ne pouvant plus rien signifier ni faire l’objet de réponse, ne peut pas être le langage de la contestation.

Irions-nous dire qu’une réforme est “ excellente ” ou qu’elle “ change des choses ” (affirmation sans risques), pour dénoncer le danger et faire entendre notre colère ?

S’il ne restait donc que ce langage, double et tendant vers le vide, tout irait bien pour le pouvoir.

Prendre pour cible des slogans, évidemment, c’est assez facile si on veut les juger selon le genre argumentatif qui n’est pas le leur (au passage, la poésie ne résiste pas non plus à l’exigence du genre argumentatif).

Les ramener à la discipline, des mots, des corps, des voix, exiger la politesse et la discrétion, l’obéissance et la platitude, c’est les vider de leur puissance d’insolence, de partage, de joie, d’expression, de colère.

C’est refuser d’entendre, évidemment. Mais aussi, au-delà de la liberté d’expression et de manifestation, ce qui est visé, c’est la mise à mort du langage de l’autre et du langage de la contestation populaire.

Nathalie COULVIER

MediaPart