La marchandisation de la question migratoire au Niger

, par  DMigneau , popularité : 22%

La marchandisation de la question migratoire au Niger

Sous couvert de l’action humanitaire (sauver des vies humaines), ce pays a accepté de se transformer en sous-traitant des politiques migratoires de l’Union européenne. Il ne s’agit que d’une forme de néocolonialisme.

Après avoir donné son congé à François Hollande, le Président Issoufou est passé en Italie. Pendant son entretien avec les autorités, il a reçu l’assurance de voir débloqués 50 millions d’euros supplémentaires pour son engagement vis-à-vis de la migration “ irrégulière ”. Bien sûr ce montant sera échelonné selon la capacité du Niger à maintenir ses promesses.

Le 19 avril 2017, le jury du Prix Félix Houphoet-Boigny a décidé de décerner le Prix 2017 à Mme Giuseppina Nicolini, maire de la ville de Lampedusa, ainsi qu’à l’ONG " SOS Méditerranée " pour leurs efforts déployés en vue de sauver la vie des réfugiés et des migrants et les accueillir avec dignité.

Dans cette mer, rappelle le communiqué, près de 13 000 hommes, femmes et enfants ont péri dans des naufrages depuis 2013.

L’Union Européenne, tout comme avec Kadhafi, s’accorde avec la Libye afin de gérer sa politique migratoire. Ce pays, traversé par une crise profonde, renoue ainsi avec sa qualité de goulet d’étranglement pour la population migrante. En vertu d’un accord conclu avec Tripoli, l’Italie et l’Union Européenne vont ainsi contribuer au financement des camps situés en Libye où sont retenus les “ candidats ” à la traversée.

1. Le contexte : la globalisation néolibérale

Dans ce qu’on appelle " globalisation/mondialisation ", il n’y a pas que des gagnants. On a aussi et surtout des perdants.

L’économie néolibérale est un totalitarisme économique, culturel, social et politique.

En effet, comme Karl Marx nous le rappelle, l’économie est l’expression des rapports sociaux de domination et soumission. Dans cette optique la maximisation du profit dans le plus bref délai et le déplacement dans la production des biens de la valeur d’usage à la valeur d’échange sont à l’origine de l’aventure capitaliste.

On ne produit pas ce qui est utile mais ce qui est rentable à l’économie marchande. On produira donc le coton, de l’huile de palme en millions d’hectares... Dans l’actuelle géopolitique, il y a un centre et des périphéries, un Nord et un Sud, et aussi un Sud dans le Nord et un Nord dans le Sud : il suffit de faire un tour dans la ville de Niamey pour comprendre cela.

La politique a choisi de se soumettre à la dictature de l’argent, à l’impérialisme du profit : c’est la victoire de l’égoisme et du capital. Ce processus a transformé et continue de transformer le monde dans un grand supermarché : tout devient une marchandise et les citoyens sont considérés " clients ", consommateurs !

Nous comprenons pourquoi la terre, le temps, les ressources et les personnes ne sont que des objets, des marchandises utiles au profit de quelqu’un.

Une infime minorité accapare la plupart des ressources de la planète.

La globalisation a augmenté les inégalités dans le monde, cela engendre la peur et la défense à tout prix d’un style de vie privilégié qu’on ne veut pas mettre en discussion.

On n’accepte pas qu’à la même table il y ait aussi ceux et celles qui ont le droit de vivre avec dignité. C’est le repli sur soi, les murs, les barbelés, les frontières pour garder loin les “ inopportuns ”, les “ barbares ”. Il s’agit tout simplement de la lutte de classe pour conserver le pouvoir de décider qui a le droit de vivre : c’est l’élimination des pauvres.

L’économie " marchande " est une guerre sur tous les fronts, depuis les armes, les accords commerciaux et la répression des migrants non désirés.

Il va sans dire que le processus néolibéral n’arrive pas sans violence. Le capitalisme a été brutal depuis sa naissance. Il y a eu - et encore - il y a des résistances à cette tentative d’apartheid global.

Les groupements des femmes, les paysans dans certains pays, la lutte pour protéger les ressources et les terres, la participation à la gestion des biens publics sont des exemples à citer.

Une forme de résistance est celle engendrée par les migrants. Voilà pourquoi les pouvoirs les craignent.

2. Les Migrations et les migrants comme résistants au processus de élimination globale

Sans en être toujours conscients, les migrants offrent une des formes de résistance plus intéressante de notre temps. Bien sûr, les migrations ont existées depuis toujours de l’histoire humaine. Le peuplement et la richesse des races humaine en sont la preuve.

La migration est donc une constante de l’histoire et dans l’ensemble un phénomène stable dans le temps (3,5 % de la population mondiale) : on parle de 250 millions de personnes " en mobilité ". De nos jours, le choix migratoire est chargé d’une valeur aussi politique, existentielle : pour la vie et la dignité.

Les migrants lancent un cri de désespoir, de rébellion et de prophétie.

Un cri de désespoir des jeunes vis-à-vis de la trahison et du vol de leur futur.

Un cri contre le détournement de ce qu’il y a de plus sacré dans la vie : le rêve d’un futur différent.

Une réaction contre le piège tendu par les marchands du monde : ils poussent à consommer (on existe si on consomme…) et quand on les prend au sérieux (aller voir le Grand Supermarché Européen), on les repousse en arrière.

Mais c’est aussi un cri de " rébellion/insoumission " pour ne pas disparaître de l’histoire comme des invisibles.

Les migrants ne se résignent pas à faire parti du paysage des exclus de l’histoire : ils ne se résignent pas à mourir dans le silence.

C’est un cri contre l’injustice : du Nord au Sud, on est des “ touristes ” et du Sud au nord on est des “ clandestins ”, des “ irréguliers ”, “ criminels ”.

C’est aussi un cri de prophétie. Une parole qui interroge et questionne les politiques et les économies d’ici et d’ailleurs. Un rappel sur ce qui est au centre de l’économie : les riches ou les pauvres, ceux qui ont ou ce qui n’ont pas.

C’est un cri contre le système d’élimination globale, la troisième guerre mondiale “ en morceaux ”, comme rappelait le Pape François.

C’est un cri prophétique contre la “ naturalisation ” de la pauvreté et un appel à récupérer ce qui constitue l’essentiel de toute civilisation : la solidarité.

3. La sous-traitance des migrants au Niger

Loin d’être une nouveauté, depuis des années l’Union Européenne, oubliant d’avoir été un continent migratoire - 70 millions de ressortissants européens sont partis aux Amériques au bout d’un siècle… -, tente d’imposer sa vision des politiques migratoires aux pays africains.

Les accords économiques, de " partenariat ", les projets de développement sont étroitement liés à la réadmission et au contrôle des migrants. Dakar, Cotonou, Rabat, Rome, La Vallette, Tripoli/Rome… sont les étapes dans lesquelles ont lie l’aide économique à l’engagement des pays africains vis-à-vis des migrations.

L’argent déboursé par l’UE pour contrôler les migrants représente 80 % du budget alloué pour les migrations, 20 % est destiné à l’accueil et à l’insertion des migrants.

On préfère dépenser l’argent pour " barbeler " les frontières ou les “ consolider ” (EUCAP et FRONTEX, par exemple) plutôt que favoriser la mobilité des personnes.

Cela est la trahison de la politique.

On le sait : la migration est un business des deux cotés de la Méditerranée, bien sûr pour une petite minorité d’acteurs " sociaux ".

Sous couvert de l’action humanitaire (sauver des vies humaines) notre pays a accepté de se transformer en sous-traitant des politiques migratoires de l’EU.

Cela a impliqué le déni des avancés de l’espace CEDEAO qui implique la liberté de circulation, le déni de l’article 13 de la Déclaration sur les Droits Humains (la mobilité) et le déni de l’histoire de migration existante en Afrique de l’Ouest.

En échange d’argent, le pays est devenu un agent en plus des politiques européennes d’externalisation des frontières : les migrants comme marchandise pour gagner de l’argent à bon marché !

C’est aussi grâce à ce choix que le système de domination se perpétue : il ne s’agit que d’une forme mise au jour de néocolonialisme ! En acceptant de rentrer dans cette logique notre pays a vendu aux enchères sa souveraineté, son histoire et la dignité des milliers de personnes.

C’est une trahison de la démocratie.

Conclusion

Il faudrait avoir le courage de dire " Non " à toute ingérence dans les politiques du pays, dans les choix politiques comme en celui de la gestion des frontières que nous savons n’être qu’une invention coloniale.

Cela signifie dire " Non " à toute forme de néo-colonisation.

" Non " à tout achat des consciences et de la dignité de ceux et celles qui ont lutté pour l’indépendance de ce pays pour un future différent.

" Non " à la trahison de ce qui constitue l’histoire de ce pays, sa culture des migrations comme partie intégrante de l’imaginaire social et économique.

Faire en sorte, avant tout par des choix politiques, que les jeunes puissent contribuer à inventer un futur plus digne pour tous. Un travail culturel dans lequel un autre imaginaire symbolique puisse donner l’envie de transformer la réalité, d’ici et d’ailleurs.

Le Niger comme espace de dignité pour tous capable de présenter et justifier une autre narration de l’histoire, dans laquelle les migrations soient reconnues comme un déclencheur de transformation sociale.

Mauro Armanino

MediaPart