La leçon grecque

, par  DMigneau , popularité : 64%

La leçon grecque

Les européens doivent tirer les conséquences de la crise grecque. Pour Jean-Pierre Chevènement, la crise grecque a révélé l’autoritarisme des institutions européennes. Pour maintenir la souveraineté des états, l’Europe doit maintenant se diriger vers une plus grande flexibilité, sans quoi les crises politiques sont vouées à se répéter.

La crise grecque est d’abord une leçon de choses pour tous les Européens. Elle leur révèle, quand ils ne l’avaient pas perçu, le vrai visage de l’Europe telle qu’elle a été construite depuis trois décennies : un redoutable outil de mise au pas des économies les plus faibles et de mise en tutelle de la démocratie dans le seul cadre où elle peut s’exprimer valablement : le cadre national. Jean-Claude Juncker l’a signifié avec force : « Il ne peut y avoir de démocratie contre les traités européens. »

Bref retour sur le passé  : l’entrée de l’économie grecque dans le Marché commun (1er janvier 1981) l’a presque immédiatement exposée à une concurrence que, en raison de ses handicaps spécifiques - guerre civile après la Seconde Guerre mondiale, régime des colonels de 1967 à 1974 -, elle ne pouvait pas soutenir : marché unique (1987), traité de Maastricht (1992), OMC (1994), entrée dans l’euro (2010), élargissement de l’union douanière aux pays à bas coût de l’Europe centrale et orientale après la chute du communisme.

L’économie grecque a été étouffée progressivement, son industrie éradiquée, sa balance agricole rendue déficitaire par une ouverture brutale à la concurrence mondiale et par une monnaie unique complètement surévaluée par rapport à ce qu’étaient ses structures productives.

Les crédits européens et l’endettement à bas taux ont rendu au départ le processus relativement indolore. Il est juste aussi de pointer la corruption et le clientélisme, reflets d’une histoire particulièrement conflictuelle et d’un système politique longtemps archaïque.

La Grèce, aujourd’hui, est cependant l’arbre qui cache la forêt. La forêt, c’est une monnaie unique qui frappe d’anémie la plupart des économies européennes et qui, bien loin de susciter leur convergence, accroît leurs divergences et ne peut être maintenue qu’au prix de transferts financiers toujours accrus, dont la plus grande part ne pourra pas être remboursée.

La crise grecque révèle les limites de la solidarité financière que les peuples européens, et d’abord les Allemands, sont prêts à consentir au bénéfice de ceux qui se sont laissé piéger par l’endettement. En effet, ce sont les contribuables qui sont désormais en première ligne en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne, etc. Ils savent ou pressentent qu’ils devront « prendre leurs pertes », qui s’élèvent déjà à près de 500 milliards d’euros pour le moins.

Certes, il faut rapporter ces sommes au PIB de la zone euro dans son ensemble, soit près de 7 000 milliards d’euros par an. Mais ces sommes sont considérables si on les ajoute aux montants des dettes déjà contractées, notamment pour soutenir l’euro. Ainsi, pour la France, faut-il ajouter 85 milliards d’euros, pour le seul soutien de la Grèce (en prenant en compte les avances de la BCE par le biais du mécanisme dit « Target 2 » et les nouveaux prêts), à une dette totale de 2 030 milliards d’euros.

Mais le plus grave est le ralentissement de la croissance de la zone euro (PNB stagnant depuis 2007, alors que celui des Etats-Unis a crû de 2 % par an). Depuis la création de l’euro, la production industrielle a décru en France de 12 %, en Italie et en Grèce de 20 %, tandis que celle de l’Allemagne bondissait de 34 %. Le fossé qui se creuse en Europe n’est pas soutenable. Loin de rapprocher les peuples, l’euro les divise et les dresse les uns contre les autres.

La mise en tutelle de la Grèce ne sera pas supportée. Les peuples veulent rester souverains. Le déni de démocratie qu’entraîne le fonctionnement des institutions européennes actuelles ne peut que provoquer des crises politiques à répétition. La crise grecque révèle le vrai visage impitoyable des oligarchies qui dominent les institutions européennes à Bruxelles et à Berlin. Le caractère purement technocratique de ces institutions (Commission européenne, BCE, Eurogroupe) apparaît en pleine lumière quand nul au Conseil européen lui-même n’ose plus s’opposer à la seule véritable puissance décisionnaire : l’Allemagne.

La marge de manœuvre d’Alexis Tsipras, Premier ministre grec, était réduite entre Wolfgang Schäuble, ministre des Finances allemand, et la chancelière Angela Merkel. Le rôle de la France n’a été que de plaider contre un « Grexit » non préparé qui eût sans doute été pire que la camisole de force imposée à Alexis Tsipras. La violence du traitement administré à la Grèce pendant la crise (interruption du deuxième plan d’aide dès décembre 2014, confiscation des intérêts dus au titre des obligations grecques détenues par la BCE, suspension des financements d’urgence) laissait préfigurer la férocité des dispositions prises : renforcement de l’austérité, cantonnement du patrimoine national et fléchage du produit des privatisations envisagées.

C’est une vraie guerre économique que la Grèce, isolée, a dû soutenir contre l’Allemagne et ses satellites. A travers la Grèce, les « institutions européennes » ont voulu faire un exemple et donner par avance une leçon aux peuples éventuellement récalcitrants et sans doute d’abord aux électeurs espagnols tentés de voter Podemos. Il fallait que la Grèce n’eût le choix qu’entre l’expulsion dans les ténèbres extérieures et une capitulation en rase campagne. Cette guerre économique donne toute sa force au mot de John Adams, le deuxième président des Etats-Unis : « Il y a deux moyens d’enlever sa souveraineté à un pays : l’épée ou la dette. »

L’armistice de l’été 2015 ne fait que retarder les échéances. A défaut d’une transformation de l’euro de " monnaie unique " en " monnaie commune " - c’est-à-dire une sortie simultanée et générale de la monnaie unique pour recréer aussitôt un autre mécanisme plus souple - c’est un véritable chemin de croix qui attend les économies européennes du sud de l’Europe. Après la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie ? Et pourquoi pas la France ?

La proposition de renforcer l’intégration de la zone euro va à l’encontre d’une gestion plus souple de l’organisation monétaire européenne qui seule permettrait le respect de la souveraineté des peuples. François Hollande a proposé d’« accélérer » en dotant un gouvernement de la zone euro d’un « budget spécifique » et d’un Parlement pour en assurer le contrôle.

François Hollande sait qu’un budget spécifique qui permettrait de « réduire les disparités territoriales » et de « faire converger les économies européennes » devrait atteindre un montant tel (8 % du PIB par an, selon Patrick Artus) qu’il est irréalisable. J’incline donc à penser que ces propos ne sont qu’une concession à l’air du temps qui n’est pourtant pas très européiste. Ces discours ne font pas une politique !

La boîte de Pandore ouverte lors de la crise grecque ne se refermera pas de sitôt. Elle met en évidence que la France et l’Allemagne ont aujourd’hui des intérêts contradictoires. Le risque est que la France, par cécité, se laisse progressivement enfermer dans le « noyau dur » que MM. Schäuble et Lamers leur proposaient déjà en 1994 : une zone euro réduite à l’Allemagne, au Benelux et à la France. Notre pays, presque totalement désindustrialisé, ne demeurerait même pas un grand pays agricole, tout au plus un camp de vacances pour les vainqueurs de la guerre économique.

Il y a un autre choix pour la France : susciter dès aujourd’hui, au sein de la zone euro tout entière, une vaste prise de conscience que les choses ne peuvent plus continuer comme cela et que l’euro doit être réformé.

C’est un combat politique non pas " contre " l’Allemagne mais " pour " l’Europe et par conséquent - aussi - " pour " l’Allemagne. Il faut aller vers une Europe plus flexible et plus respectueuse des peuples qui la composent. Refuser l’Europe carcan, promouvoir au contraire une Europe fondée sur la responsabilité des Etats et sur une solidarité qui pourra se développer au fil du temps avec l’accord des peuples concernés.

L’Allemagne, avec un euromark plus fort, y trouvera son compte en même temps que la France, avec une compétitivité retrouvée. Encore faut-il le vouloir. Il y faut « une certaine idée de la France » et une certaine idée de l’Europe. Car il n’y a pas de cap pour qui ne connaît pas le port.

Jean-Pierre Chevènement

Ancien ministre, président d’honneur du MRC.

Marianne

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