La grande régression

, par  DMigneau , popularité : 0%

La grande régression

Une " dynamique " aussi folle que décomplexée détruit systématiquement, brique après brique, le « modèle français de solidarité » au profit d’un " chacun-pour-soi " qui a tout d’une débandade. Le politologue Thomas Guenolé appelle " Antisocial " ce « processus politique de destruction ».

C’est l’histoire d’un puissant « mouvement en marche arrière » qui s’attaque à l’édifice fragile d’un siècle d’avancées sociales et nous entraîne vers le fond.

Dans le grand désordre mondial qu’il orchestre, l’Histoire bégaie et recule au lieu d’avancer.

Le politologue Thomas Guenolé (IRIS) choisit de nous la conter, en incipit, à la manière du pasteur Martin Niemöller (1892-1984), rescapé des camps de la mort et auteur d’un inoubliable poème : « Lorsque les droits des chômeurs sont attaqués, vous ne vous mobilisez pas, vous qui n’êtes pas chômeur », etc

Et lorsque l’offensive contre nos droits à tous devient totale, « ce " chacun-pour-soi " général conduit à l’échec, encore et encore, de tout mouvement social et politique visant à défendre nos droits ».

Thomas Guenolé nomme « Antisocial » ce qu’Aristote appelait « oligarchie » : « le gouvernement de la cité au bénéfice d’une minorité, au détriment de la majorité ».

Il rappelle que sa finalité est « d’accaparer le maximum de ressources au bénéfice de la minorité oligarchique de la population ».

Et parce qu’il est incapable de s’arrêter, ce « projet antisocial, rétrograde et oligarchiste » menace tous ceux qui ne font pas partie des 10 % les plus riches de la planète :

« Son programme consiste à supprimer le contrôle des prix des biens et services de première nécessité pour que cette consommation captive assure une rente à de grands groupes privés organisés en cartels ; à baisser les protections et les droits sociaux de la population active pour la contraindre à des conditions de travail plus dures ; à baisser les dépenses de solidarité sociale pour forcer ses bénéficiaires à payer eux-mêmes ces services à de grandes firmes privées (s’ils le peuvent) ; à baisser les prélèvements obligatoires sur les plus fortunés tandis qu’augmentent ceux sur les " classes moyennes " ou populaires ; à baisser le niveau de contrôle des États sur les activités des grandes firmes financières ce qui accroît leurs perspectives de profit mais rend les " krachs financiers " plus graves et plus fréquents ; et à vendre les entreprises publiques, voire les biens communs, à de grandes firmes et à de grandes fortunes, renforçant dès lors leur position de rentières. »

C’est ainsi que, de reculade en régression, « les perdants du projet antisocial deviennent majoritaires dans la population »…

Le nouveau catéchisme antisocial

Un matraquage médiatique incessant fait entrer dans les esprits du plus grand nombre que l’idéologie oligarchiste a la force d’une vérité révélée : « Ainsi les médias audiovisuels dominants aboutissent-ils à la diffusion en boucle d’un véritable catéchisme antisocial. »

C’est ainsi que le « droit au travail » proclamé par « la Déclaration universelle des droits de l’Homme » de 1948 a été dénaturé en « système massif d’oppression et de culpabilisation des chômeurs ».

C’est ainsi que le devoir qu’a l’État de créer du travail pour tous a été dénaturé pour devenir le « devoir qu’a le chômeur de chercher du travail sous la surveillance de l’État ». Et que l’on aboutit à la politique actuelle des pouvoirs publics face au chômage avec l’indemnisation financière des chômeurs, « assortie d’un contrôle administratif de plus en plus proche du harcèlement moral pour faire peser sur eux la culpabilité de leur situation »…

Ajoutons « l’effarant projet de démantèlement des droits des salariés », de « destruction du mouvement syndical », la non moins effarante « dynamique d’appauvrissement des seniors » accompagné d’une « propagande destinée à légitimer le recul de nos droits à la retraite ».

Battre « en retraite »…

Repousser l’âge de départ à la retraite et allonger la durée de cotisation requise à l’aide d’arguments fallacieux, n’est-ce pas une façon de « faire baisser les pensions pour des millions de Français, via des objectifs inatteignables de durée d’activité fixés comme conditions d’accès à la retraite à taux plein » ?

Thomas Guenolé voit là un « sommet de l’approche antisociale » : « L’impossibilité pour des millions de Français d’atteindre le taux plein est transformée en motif pour baisser encore plus leur pension »...

Et ce n’est pas tout : « A côté de nos retraites par répartition fondées sur la solidarité intergénérationnelle, la réforme de 2003 crée également un plan d’épargne retraite privé, partiellement exonéré d’impôts.

L’exonération fiscale signifie qu’il est subventionné par l’argent de nos impôts, alors que – par définition – il est réservé à ceux ayant les moyens de réaliser cette épargne : c’est donc de la redistribution des richesses à l’envers. »

N’est-ce pas ainsi que l’on ressuscite « sous forme embryonnaire le système de retraites privé et par capitalisation, fondé sur " le chacun pour soi ", qui prévalait en France de 1910 jusqu’à la création de la Sécurité sociale moderne » ?

Retraite, Santé ou Éducation, rien n’échappe à l’avidité de ces firmes financières dont « le lobbying intense vise à récupérer sous forme de marché des flux financiers aujourd’hui gérés sous forme sociale et solidaire »...

C’est ainsi que se multiplieront des réformes « pour encourager les plans d’épargne retraite privés en même temps que les conditions d’accès aux retraites de la Sécurité sociale, elles, seront encore dégradées  »…

Et voilà tout notre édifice civilisationnel gobé par le trou noir des « marchés » à l’affût de matière à spéculation :

« Les grandes firmes financières cherchent à s’approprier les activités potentiellement rentables de l’État. Elles sont notamment friandes de grands services publics arrivés à maturité, et pour cause :

- les infrastructures existent déjà ;

- la vaste population d’usagers constitue d’avance une clientèle de facto captive ;

- en outre, les capitaux à mobiliser pour se porter acquéreur sont si élevés que la privatisation aboutira nécessairement à la création d’un oligopole, qui verra ainsi une poignée de grandes sociétés s’entendre pour se partager le marché. »

Observant la dynamique systématique de démantèlement des Services publics au profit des intérêts privés et la non moins irrésistible dynamique d’aggravation des inégalités, Thomas Guenolé estime indispensable de « dissiper une grande fiction : non, l’Union européenne d’aujourd’hui n’est pas au service de l’idéal européen de fraternité des peuples »…

Bien au contraire, elle est « machine à trahir cet idéal, au service de l’intérêt des grandes firmes »...

Dans ce grand désordre mondial, l’argent détourné par « l’optimisation fiscale » fait cruellement défaut pour le financement des biens collectifs.

Il alourdit le fardeau de tous ceux qui ne peuvent se soustraire à l’impôt et viole l’intérêt général :

« Ce qui est déterminant, c’est tout simplement le choix que fait chaque personne fortunée d’accepter son devoir de contribuer, via l’impôt, à la bonne marche du pays qui lui a permis de créer ou de garder sa fortune ; ou au contraire, de devenir un déserteur fiscal par calcul strictement individualiste.

Agir de la sorte fait de ces déserteurs fiscaux ce que la science économique appelle des « passagers clandestins » : c’est-à-dire des acteurs économiques qui profitent d’avantages sans payer les contreparties prévues. »

Ainsi, les plus riches profitent des biens communs sans en payer le prix par divers outils institutionnalisés dont les « paradis fiscaux ».

Le moyen d’en sortir ?

Thomas Guenolé en appelle à une « grève de blocage du pays » afin que les « pouvoirs en place soient contraints d’abandonner leur projet de réforme antisociale ou de concéder de nouvelles avancées sociales au bénéfice du plus grand nombre »…

Mais quelle « énergie citoyenne » non vampirisée sera à ce rendez-vous ?

Et si justement les pires ennemis de ce système étaient ceux de l’intérieur dont la cupidité et les excès minent les fondements de sa prétendue légitimité ?

En s’obstinant à ne créer de la valeur que pour leur seul profit, lequel exclut la variable " humaine ", ne s’exposeront-ils pas à " un retour de flamme " ?

Ce système de fraude généralisée s’effondrera-t-il par la montée des exaspérations et la multiplication des conflits de répartition qu’il ne cesse de susciter ?

Cela adviendra-t-il lorsqu’il ne sera plus possible de rester aussi révérencieux à l’égard des fortunes fondées sur ce « triomphe de la cupidité » sans limites érigé en loi d’une « science économique » sans conscience ?

De même qu’un casino ne peut pas faire que des heureux gagnants, il ne peut pas davantage satisfaire indéfiniment l’avidité des mêmes au détriment de tous les autres.

En 1927, Sigmund Freud écrivait dans " L’Avenir d’une illusion " :

« Inutile de dire qu’une civilisation qui laisse insatisfaits un si grand nombre de ses membres et les pousse à la rébellion n’a pas d’espoir de se maintenir durablement, et d’ailleurs ne le mérite pas. »

D’une guerre à l’autre, on peut s’accommoder de la même histoire, s’y résigner ou s’en indigner. On peut aussi la réécrire autrement que selon l’implacable ligne de « partage » ( !) entre " une poignée de gagnants " et " une multitude de perdants " d’une « mondialisation malheureuse » sans boussole éthique

lephénix

Thomas Guenolé, " Antisocial – la guerre sociale est déclarée ", Plon, « Tribune libre », 280 p., 17,90 €

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