La gauche radicale est elle en mesure d’incarner une réelle alternative écologique ?

, par  DMigneau , popularité : 32%

La gauche radicale est elle en mesure d’incarner une réelle alternative écologique ?

La mobilisation contre la réforme du code du travail a donné à la " France Insoumise " l’occasion de redévelopper l’argument de relance économique par la demande. Le député Adrien Quatennens déconstruisait, dans chaque article et sur chaque plateau, la rhétorique de la flexibilité pour lui préférer celle d’un chômage trouvant sa source dans la baisse de l’activité économique, dans la difficulté à remplir le carnet de commande pour les entreprises.

Sur son blog, il développe « il faut relancer l’activité de manière socialement utile et écologiquement soutenable  ».

Le projet d’un secteur écologique créateur d’emplois

L’emploi, prioritaire sur l’agenda politique, devient ainsi conciliable avec une emprunte écologique moindre. Ces déclarations, en faveur d’une relance par la demande - et donc par la consommation - doivent pour autant être l’occasion de trancher sur la définition de la « bifurcation écologique » promise par la FI.

La formulation d’une " activité économique écologiquement soutenable " reste vaste et rappelle l’idéal de la " croissance verte ", du " développement durable ".

Ce pari d’une prise en compte de la contrainte énergétique par la recherche pour développer, à terme, une " industrie verte ", est décrié par les écologistes plus radicaux .

Le développement économique, ainsi lavé de ses excès, pourrait continuer. Il serait à nouveau synonyme de progrès, mais un progrès humain loin de la « décadence consumériste » des sociétés contemporaines.

Ce discours confiant laisse également envisager un rayonnement national, une industrie de pointe française, dans un secteur d’avenir. Surtout, il permet à l’électeur d’entrevoir la protection de l’environnement sans perte de confort.

La confiance en l’innovation technologique est « une complète mystification »

Pour Pierre Thiesset, journaliste à " La Décroissance ", dans un entretien à la revue " Le Comptoir ", la gauche politique maintient que l’écologie ne doit pas freiner la société industrielle mais créer de l’activité et donc de l’emploi.

Il appelle, au contraire, à « en finir avec l’idéologie du développement durable : croire que grâce à l’innovation technologique, nous pourrons poursuivre indéfiniment l’essor de la civilisation industrielle tout en réduisant notre empreinte écologique, c’est une complète mystification ».

Cette rhétorique constante de la promesse technologique a déjà montré ses limites. Le développement de la filière nucléaire comme " filière durable " ne produisant que peu de gaz à effet de serre a été globalement accepté sous réserve du règlement rapide de la question des déchets nucléaires par les avancées de la science.

Madame Claudie Haigneré, ministre de la recherche du gouvernement Raffarin, déclarait ainsi en 2003 :

« l’existence d’une voie de gestion satisfaisante des déchets nucléaires est décisive pour l’avenir de l’énergie d’origine nucléaire. Je crois pour ma part que, pour peu que nous apportions des réponses satisfaisantes sur le plan de la santé des populations et de la sécurité des confinements eu égard à l’impact sur l’environnement, cette ressource représentera encore pendant de nombreuses années un des chemins qui s’offrent à nous pour […] assurer notre indépendance énergétique et pour faire face aux enjeux de développement durable et de réduction des gaz à effet de serre. » .

La condition de la réponse à la problématique des déchets fait figure de formalité.

La difficulté d’incarner le ralentissement en système électoral

Politiquement, il est pourtant difficile de faire miroiter " l’avenir du moins ", de la perte et du ralentissement.

Jacques Ellul, penseur de la " décroissance ", écrivait en 1962 qu’un programme politique qui mettrait en jeu les valeurs de travail ou de progrès, qui « présenterait l’avenir de l’homme sous l’aspect d’une austérité et d’une contemplation » ne rencontrerait jamais un électorat conséquent.

Ce que Frédéric Lordon nomme le « saisissement moelleux des corps » par le capitalisme, soit la difficulté de revenir sur un tel confort, sur une telle élévation du niveau de vie dans les dernières décennies.

Une part de l’électorat de la " France insoumise " est néanmoins sensible à cette approche mesurée, à cette modération de la consommation. De fait, le livret thématique de " l’avenir en commun " sur la planification écologique prend en compte " l’idéal de décroissance " développé dans les rangs du Parti de Gauche et de la " France Insoumise ".

On peut y lire que « Notre société est dominée par le " toujours plus " : plus de croissance, de compétitivité, de vitesse, de consommation, de stress. La planification vise à rétablir la gestion du temps long plutôt que la dictature du temps court, le " qualitatif " plutôt que le " quantitatif ", et le refus de la concurrence et de l’accumulation. »

Il est fait mention " d’économie circulaire ", de soutien aux projets de circuit courts, d’AMAP.

Mélenchon a, par ailleurs, reçu le soutien officiel des intellectuels Paul Ariès et Jacques Testart, ayant produit ensemble en 2012 l’appel « pour un front de gauche anti productiviste et objecteur de croissance ».

Pour autant, la " France insoumise " s’inscrivant dans une logique de sortie de " l’électorat de gauche " et de (re)conquête des classes plus " populaires ", ce discours est quasi inexistant dans les appels à mobilisation contre les réformes d’Emmanuel Macron.

Même en période de campagne présidentielle, les mentions de circuit court et d’emprunte technologique moindre sont contrebalancées par la mise en valeur d’une technique spectaculaire ; le point d’orgue ayant été l’utilisation d’hologrammes en meeting simultanés.

Pierre Thiesset fait état de l’absence de critique de la technique dans l’offre politique de gauche, passée et actuelle.

Georges Marchais et la CGT avaient pris une position productiviste.

Il se fait critique d’une gauche ouvrière n’ayant pas réglé son compte avec la machine qui tantôt asservi, tantôt libère.

Dans la même lignée, Jean Luc Mélenchon vouerait actuellement un " quasi culte " au progrès technique et serait fasciné par le " transhumanisme ".

De par l’image politique qu’elle incarne - celle d’un souverainisme de gauche - la " France Insoumise " a de plus en plus de difficulté à faire envisager à ses électeurs une certaine sobriété.

Elle ne peut pas - et ne veut pas - porter l’idée d’un déclin français, d’un ralentissement de la recherche et de l’industrie de pointe. La fierté nationale se heurte à la question écologique si celle-ci n’est pas envisagée, vendue, comme un enjeu purement technique.

Il ne s’agit pas encore de constater l’échec du positionnement de la " France Insoumise " sur les enjeux environnementaux. La question environnementale doit être vue comme un sujet transversal, potentiellement capable d’aider à l’élargissement de l’électorat.

Il s’agit surtout d’un appel à l’honnêteté intellectuelle sur les conséquences à court terme du vaste changement des « modes de production, d’échange et de consommation » que le mouvement appelle de ses voeux.

Morgane Gonon

LeVentseLève.fr

Pour aller plus loin :

Pierre Thiesset : « La gauche reste cramponnée à ses vieilles lunes productivistes »

https://blogs.mediapart.fr/edition/cultures/article/050209/quest-ce-que-la-decroissance

https://www.monde-diplomatique.fr/2009/08/DUPIN/17702

https://jancovici.com/transition-energetique/choix-de-societe/leconomie-peut-elle-decroitre/