La fureur de vivre (et de créer) de Cassavetes

, par  DMigneau , popularité : 69%

La fureur de vivre (et de créer) de Cassavetes

Tënk vous propose cette semaine un entretien enfiévré avec Cassavetes qui vous donnera une folle envie de réinventer l’art et de détruire l’industrie culturelle. On a parfois besoin de ce genre d’électrochoc pour nous extirper de l’apathie confortable qui nous berce : faites-le voir sans retenue aux gens autour de vous !!

(Rédigé par Naomie, stagiaire chez Tënk.)

Dans le cadre de la série " Cinéastes de notre temps ", produite par Janine Bazin – épouse d’André Bazin – et André S. Labarthe – rédacteur aux " Cahiers " - Labarthe et Hubert Knapp rencontrent Cassavetes et le questionnent sur sa démarche.

Le documentaire qui en résulte, " John Cassavetes ", est une leçon de cinéma et de révolte.

Dans la première partie, les réalisateurs le rencontrent à Hollywood ; deux Français en visite chez un des plus réalisateurs les plus libres et radicaux du cinéma américain.

L’entretien est mené comme une rencontre entre amis.

Ils suivent Cassavetes dans la ville – en voiture, évidemment – alors qu’il discourt sur le manque d’humanité de la cité. Los Angeles, ses larges autoroutes quasi désertes, la végétation touffue de la Californie et Cassavetes au volant d’une décapotable qui chantonne une musique populaire…

On voudrait passer sa vie à être ainsi passager dans la voiture d’un homme aussi fascinant et rouler au bout de la nuit en l’écoutant nous dérouler ses phrases assassines sur l’Amérique.

Cassavetes est comme un boxeur : c’est un être foncièrement physique. Il habite son corps et crève l’écran, même s’il ne s’agit ultimement que d’un monologue sur le cinéma et la vie.

Il sautille sans cesse, bouge dans l’espace, s’agite, et décoche des directs fatals dans le visage de l’Amérique.

John Cassevetes © André S. Labarthe et Hubert Knapp

Les cinéastes, dont on sent la fascination amusée, suivent Cassavetes jusqu’à sa maison. Les séquences sont entrecoupées d’extraits de " Faces ", dont il est en train d’entamer le montage et dont traite l’entretien.

Cassavetes transpire l’énergie, une vitalité grandiose. Son rire est couplé du rire tonitruant des protagonistes de " Faces ", qu’on retrouve en plein milieu d’une scène de délire dans leur lit.

L’extrême proximité des corps et le caractère foncièrement physique et expressif du cinéma de Cassavetes transparaît tout de suite dans les quelques secondes de l’extrait. C’est un cinéma d’action, d’expression : non pas le cinéma comme tentative de dévoiler l’intériorité, mais comme capable de s’approcher au plus près de ce que les corps offrent comme vérité et qui les dépasse souvent.

" Faces " © John Cassavetes

On sent dans les déclarations lapidaires du cinéastes, dans ses coups de gueule contre l’industrie, et dans son amour débordant pour la communauté qu’il a créée et qui l’entoure pour faire le film, une fébrilité qui embrase tout sur son passage.

Il mène Knapp et Labarthe dans sa salle de montage – qui se trouve être le garage de la maison familiale - On y croise son chef opérateur en train de synchroniser les rushes, un étudiant en cinéma… bref une vraie famille qui se crée autour du mot d’ordre de la liberté - pensée en dehors de l’industrie - et du plaisir.

Car Cassavetes parle souvent du plaisir ; nul désir de souffrance ou de sacrifice ici, mais une réelle énergie vitale qui soulève tout sur son passage, un désir d’expression quasi pulsionnel, qui déborde de tout cadre : « Pour faire un bon film aux USA… Un film libre, j’entends. Nous ignorons s’il est bon. Mais nous y passerons une année sans salaire, simplement pour exprimer quelque chose. Nous n’en faisons pas un culte, une religion. Si l’on ne s’amuse pas, on crève. »

Il y a un genre de " naïveté du plaisir " chez Cassavetes alors, qu’on pourrait qualifier de typiquement américaine : l’impression que le monde peut se plier à sa volonté pour autant qu’on en ait le désir véritable et le courage de ses ambitions.

Mais Cassavetes s’attaque à une des plus grosses industries qui soit, Hollywood, bref à l’industrie culturelle dans son essence la plus concentrée.

Trois ans plus tard, les deux réalisateurs français le recroisent à l’issue d’une projection européenne de " Faces ". Cette fois, il est en France, et il a l’air d’avoir pris 10 ans.

Au départ, s’il semble ébranlé par ce qu’il a dû traverser pour finalement accoucher de " Faces " - il a joué dans plusieurs films pour financer son long métrage - qu’il mentionne le dévouement de tous ceux qui se sont embarqués dans sa folle aventure, mus par le désir tout à fait désintéressé et réel de faire de l’art, il retrouve peu à peu la même verve et la même fébrilité, sous le regard complice de la fantastique Gena Rowlands : sa femme, son inspiration et son actrice.

Les discussions cette fois portent sur " Shadows ", sur comment a émergé cette manière si radicalement libre et moderne de faire du cinéma.

" Shadows " © John Cassavetes

Cassavetes parle de jeunesse, d’absolu, de cette possibilité de jouer " quitte ou double ", de se réinventer. Il redevient cet espèce de colosse inépuisable, fils prodigue de l’Amérique qui porte en lui sa fièvre, sa jeunesse, son énergie, le souffle du jazz, mais qui en pourfend l’hypocrisie, l’arrogance, la superficialité de ses rapports et son obsession maladive de l’argent.

Et à travers les extraits de " Shadows " que Knapp et Labarthe intègrent, on saisit tout cela en même temps, ces contradictions de l’Amérique, obsédée par elle-même, minable et grandiose.

Et c’est vraiment remplis de cette énergie « de tous les possibles », cet enthousiasme vers l’idéal, que le documentaire nous laisse, alors que Cassavetes en remet : c’est plus qu’un film qu’il a réalisé, c’est un mode de vie, c’est un défi lancé au système.

On peut faire ça sans argent aux États-Unis !

Et il espère bien que ce " ÇA " va sonner le glas des dinosaures de l’industrie. Hélas, il faudra encore une autre vague de Cassavetes, Clarke, Mekas, pour mettre à bas ce monstre industriel qui continue de vampiriser les imaginaires mondiaux.

L’indépendance est un réel gage de résistance et Cassavetes nous galvanise à se saisir de nos propres armes.

John Cassevetes © André S. Labarthe et Hubert Knapp

•• " John Cassavetes " d’André S. Labarthe et Hubert Knapp (50 minutes, 1969)

https://www.tenk.fr/grands-entretiens/john-cassavetes.html

TENK,

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