La fondation du doute à Blois

, par  DMigneau , popularité : 64%

La fondation du doute à Blois

La fondation du doute à Blois est l’une des inventions les plus originales de notre époque, une synthèse de la pensée de Ben et du mouvement " Fluxus " jetée dans le vingt et unième siècle, à l’intention du vingt-et-unième siècle.

D’abord il s’agit de perpétuer la mémoire de " Fluxus ". " Fluxus " est une sorte d’anti-mouvement des années 1960 inscrit dans la filiation de Dada, de Duchamp et de Cage, dans lequel les artistes ont continué à renverser les conventions de l’art.

D’autre part, il s’agit pour Ben de continuer de produire un effort de synthèse de sa pensée – « le mur des mots » (1995) s’est alors renforcé de la « fondation du doute » (2013). La pensée de Ben est une sorte de galaxie qui prend acte de l’irréversibilité du geste de Duchamp qui abolit l’art et le non-art en produisant des ready-made. En 1959, Ben en tirera la conclusion de « l’art total » et que tout est désormais possible en art, il défie quiconque de lui apporter un objet dont il ne pourrait pas faire d’art.

La façade de l’école d’art de Blois et la « cour du doute » résument les grandes recherches de Benjamin Vautier celles qui se condensent dans les « tableaux de phrases », les écritures, où Ben rend compte d’un usage extraordinaire de la phrase et l’a porté à la dimension d’œuvre. Le terme d’œuvre et le terme d’art doivent repensés à partir de zéro, très exactement à partir du « trou noir » crée par Duchamp et qui « avale tout l’art ».

L’art est ici, une fois de plus, clairement en avance sur la philosophie. Avec la création de la « fondation du doute » ce bel oxymore, l’école de Blois se munit d’un « centre mondial du questionnement », un archivage de toutes les questions possibles sur l’art. Il ne s’agit pas d’instituer mais de rendre possible des champs d’expérience, de laisser ouverte la question de la vérité, la question centrale étant : « quelles sont désormais les limites de l’art ? ».

Le doute n’est pas le contraire de l’ignorance et pour le comprendre il faut introduire le concept de " Réel " chez Lacan qui distingue le " Réel " de la vérité, ce que Nietzsche et Socrate avaient commencé de faire (nous renvoyons ici au magnifique livre de Philippe de Georges sur la vérité, la réalité et le réel [1]). L’ombre du doute s’étend sur toute l’échelle des valeurs de la culture (de l’éducation, des croyances, des illusions religieuses, des habitudes de pensée et d’action). La rend incomplète, fausse ou incohérente. Il faut repartir de zéro pour reconstruire un rapport à l’art (chaque artiste en reconstruira un nouveau).

Pour les « artistes contemporains », il n’y a plus de modèle assuré de l’art et c’est alors que l’on assiste à des tentatives de réécriture permanentes et d’interprétations des limites et des formes de la création. C’est en passant par l’effroi et par l’angoisse du manque de modèle que les artistes découvrent désormais une réponse inédite à la création, une réponse que plus aucune aucune échelle de valeurs connue ne peut garantir d’avance [2].

L’art et la nouveauté, le doute ont en commun d’introduire du désordre dans la culture. Ils ne peuvent être ni institués, ni reconnus comme une pratique acceptable. Ils détricotent le savoir et marchent à rebours des institutions et du discours du maître dont le rôle est de produire des certitudes. Le trou dans le savoir ne se referme pas et c’est un usage de la liberté que l’on découvre dans l’usage du doute et de la création. Sans le doute pas de création : « créer c’est douter et douter c’est créer ». La vérité est toujours limitée et condamnée à se réinventer sans cesse pour témoigner d’un réel toujours nouveau.

Ben est à l’égal du philosophe cynique de l’antiquité l’artiste qui veut « tout dire » et ne dire que la vérité. Son discours véridique vis-à-vis de l’art constitue sa radicalité. Il expose très clairement et très objectivement ses apories et ses impasses - à chacun d’y trouver ses marques et d’y répondre : la réponse est ouverte.

On l’accuse toujours de mégalomanie mais il met en acte cette mégalomanie avec humour pour dénoncer « les limites de l’égo » des artistes. Il y a plusieurs façons d’être artiste et plusieurs langages de l’être, la polysémie et les langues subjectives sont indestructibles. Les phrases de Ben sont des énoncés qui cherchent à faire basculer la dimension entière de l’art dans le performatif et c’est ce qui le rattache (parmi tant d’influences) à " Fluxus ". C’est-à-dire qu’il a le goût de Filliou et de Beuys pour expliquer l’art comme une dimension qui se partage entre ceux qui ont des interrogations et n’est pas uniquement réservé à la production de normes esthétiques. C’est d’autre part un artiste logicien qui fait de la théorie de l’art, l’art lui-même, là-dessus il n’a pas la gène du théoricien universitaire.

Quand on est au « pied du mur », devant le bâtiment du mur des mots, on est impressionné par la puissance des énoncés de Ben, c’est une " Gaya scienza " joyeuse et drôle qui s’exprime sur la façade (dans une synthèse impossible). A l’intérieur, le laboratoire du doute suit son cours.

Philippe CADIOU

MediaPart

Notes :

[1] Philippe de Georges, par-delà le vrai et le faux, vérité, réalité et réel en psychanalyse, collection Je est un autre, Editions Michèle, Paris, 2013.

[2] Là-dessus on peut lire le précieux témoignage de Gérard Garouste dans l’Intranquille (2009), dont l’œuvre est exposée actuellement à la fondation Maeght à Saint Paul de Vence.