La disparition d’un chef indien d’Amazonie

, par  DMigneau , popularité : 23%

La disparition d’un chef indien d’Amazonie

Les peuples autochtones au Brésil mènent une lutte bien difficile ces dernieres années contre l’invasion de leurs territoires par l’agriculture et les projets de developpement du gouvernement, comme des barrages hydroéletriques et des infrastructures logistiques. Vendredi 21 août, ils ont perdu un de leurs plus important leaders : Pirakuman Yawalapiti. Felipe Milanez, chercheur en écologie politique à l’Université de Coimbra, Portugal.

Pirakuman avait 60 ans. Il a eu une crise cardiaque dans le village des Kuikuro, un autre peuple du Parc du Xingu, pendant qu’il se préparait pour la cérémonie du Kuarup, le festival funéraire annuel. Le Ministère de la Culture au Brésil a confirmé que Pirakuman a été transféré à l’hôpital public de la ville d’Agua Boa et qu’il est décédé le soir de la même journée. Le Ministre de la Culture allait au rituel do Kuaurp, le dimanche pour recevoir officiellement une demande pour transformer le Kuarup en Patrimoine immatériel de la Culture du Brésil

Pirakuman était un leader du peuple Yawalapiti, fils du grand leader Kanato et frère du chef Aritana. Il a laissé une épouse et quatre enfants. Parmi une population de 600 personnes, il ne reste aujourd’hui que cinq personnes qui parlent la langue Yawalapiti. Les Yawalapiti étaient huit personnes en 1950, quand ils on reçu l’assistance des fameux frères Villas Bôas pour se refaire comme un peuple.

Les yawalapiti était un peuple en voie de disparition après des épidémies qui se sont propagées dû au contact avec l’expansion de la société brésilienne dans les années 40. Les Yawalapiti se sont donc partagés parmi différents autres groupes du Xingu, comme les Kuikuro et les Kamaiurá. La création du Parc Indigène du Xingu par les frères Villas Bôas, avec le soutien du chef Kanato, a été déterminant pour la survie des populations et de la culture des peuples du Xingu.

Pirakuman était fonctionnaire de la Funai (la Fondation Nationale de l’Indien). Il a appris le portugais et a travaillé dans l’indigénisme avec Orlando Villas Bôas qui a entrainé toute une génération des jeunes leaders indigènes, dans les années 1970, pour défendre leurs peuples, comme les amis et " collègues " de Pirakuman de cette période d’apprentissage, Megaron Txucarramãe, Marawê Kayabi, Kamiko Suyá.

Pirakuman voyageait beaucoup, allait souvent à Brasília pour défendre les droits des peuples autochtones dans le Congres et dans la Funai. Il était un fort critique de la construction du barrage de l’usine Belo Monte en train d’être construite sur le fleuve Xingu et militait aussi contre les stratégies et pression des " ruralistas " (grands agriculteurs qui font du lobby contre les droits des peuples autochtones), la déforestation, l’expansion du soja dans l’Amazonie, qui affectent directement la vie des peuples du Xingu.

L’an passé, j’ai visité le village des Yawalapiti pour participer au Kuarup en hommage à Mapukaiaka. Pendant ces jours de festival, j’ai interviewé Pirakuman qui m’a raconté les effets de l’expansion du capitalisme dans le Parc do Xingu, un problème qu’Orlando Villas Bôas lui avait annoncé quand il était petit.

L’argent est un poison

par Pirakuman Yawalapiti (1)

Nous sommes très inquiets pour l’avenir du Xingu. Nous ne savons pas ce qui va arriver d’ici une cinquantaine d’années. Jusqu’ici tout a fonctionné. Mais nous avons dû beaucoup lutter. Je sais que nous sommes en contact avec l’homme blanc depuis déjà presque cent ans. Jusqu’ici, avec beaucoup de luttes, nous maintenons la culture. Ma préoccupation c’est l’avenir. Nous, Yawalapiti, chaque nuit et chaque après-midi nous réunissons les jeunes, leur parlant de cette préoccupation, parlant de leur avenir. Comme Orlando et mon père faisaient quand j’étais petit.

Mais, aujourd’hui, ce qui a changé la jeunesse dans le Xingu ... c’est quelque chose de triste. Le principal changement de la jeunesse c’est l’argent. C’est cela le véritable problème. L’argent qui est venu de l’emploi. La santé publique de l’État est entrée là et a employé les garçons comme aides-soignants. L’enseignement est entré là et a employé les garçons et les filles comme professeurs. Les jeunes sont devenus des fonctionnaires publics. Cela dans le village. Mais ce n’est pas du travail pour longtemps. C’est du travail qui dure peu et fait entrer l’argent à l’intérieur du village. Et qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que ceux qui ont du travail disent qu’ils veulent aller vivre en ville : " je vais quitter le village et vais aller vivre en ville. J’obtiendrai un autre emploi. " Un travail fait que le jeune veut, ensuite, trouver un autre emploi. Et il laisse ainsi derrière lui les coutumes et la culture.

Le gouvernement donne aujourd’hui du travail à celui qui sait écrire un peu. Ces jeunes reçoivent des emplois pour travailler dans la santé, comme agents de santé et aider la communauté, ou l’enseignement, comme déjà dit. Mais le problème est la suite. Quand finit le contrat d’un an, ils veulent partir pour la ville pour chercher un autre emploi. Cela m’inquiète beaucoup. Emploi et argent. Et les emplois qu’ils vont trouver en ville sont des sous emplois des Blancs. Ils travaillent pour les fermiers. Ils travaillent pour les producteurs de soja. C’est en train d’arriver. Il y a même un garçon qui est mort en travaillant dans le soja, quand le soja est tombé sur lui. Un jeune Kalapalo. Ce circuit de travail et d’argent est un problème très dangereux.

Plusieurs garçons d’autres ethnies travaillent comme balayeurs de rue, employés de ferme, faisant des briques dans les briqueteries, faisant l’asphalte sur la route pour le DNIT (le Département National d’Infrastructure des Transports) et ils ne veulent pas retourner au village. Parce qu’ils se sont habitués à avoir de l’argent et ils ne veulent plus revenir. Les personnes qui vivent en ville ne connaissent plus rien de leur histoire ni de leur culture. Tout ce que nous connaissons, ils ne le connaissent plus. Cela nous rend malades. Moi, mon frère, d’autres caciques, nous essayons de leur parler mais les jeunes refusent de nous entendre.

Et c’est de cette façon là qu’Orlando me parlait, et c’est ce qui est en train d’arriver. Sur l’argent, spécifiquement, Orlando disait ceci : « Ce qui en finira avec vous, c’est l’argent. L’argent est l’arme la plus dangereuse que le blanc possède. C’est un poison. L’argent fait tout. Le blanc vous achètera, il vous fera devenir ennemi de votre propre frère, de vos parents. L’argent apportera l’envie, la jalousie, provoquera la lutte. Tout cela, c’est l’argent !! "

Tout ce qu’Orlando a évoqué est en train d’arriver. De là, avec l’argent, le jeune oublie sa culture et commence à se préoccuper des choses propres à l’homme blanc. C’est une chose que j’ai voulu comprendre. Pourquoi courir après un travail, vivre en ville ? Je ne vois pas de problème si vous vivez au village. Au village, vous n’avez rien à dépenser à l’inverse de la ville. Payer un loyer, payer l’eau, l’énergie, la nourriture. Ce genre de choses n’existe pas au village.

L’agent de santé qui a été renvoyé part pour la ville pour y chercher du travail. Et sur ce chemin, il y a aussi les jeunes qui insistent pour emmener leurs parents, pour leur retraite, en ville. Ils louent une maison en ville. Le vieux se sent bien au village. Mais, sous l’influence des jeunes, il part pour la ville et il souffre. Manque de nourriture. Manque de tout.

Tout ceci c’est à cause de l’argent. La cause qui nous atteint à l’intérieur de nous. Sauf que ce n’est pas le seul problème au Xingu.

Production de soja, pollution de l’eau, poisons tombant dans l’eau, ceci nous atteint directement. Atteint notre territoire et atteint notre vie. Le Xingu est encerclé de soja, Il n’y a plus cette forêt. Les fleuves sont en train d’être contaminés et l’air est devenu sec. Chaque année qui passe nous amène de plus en plus d’incendies. Maintenant, n’importe quel feu est devenu dangereux, parce que les fermes sont en train d’assécher l’air. En 2012, notre village a totalement brûlé dans un grand incendie, nous avons dû le reconstruire.

Maintenant, les fermes et les villes sont arrivées aux portes du Xingu. Nos enfants sont entre ces deux mondes. Et nous avons besoin de lutter.

Felipe MIlanez

(1) avec la collaboration de Maíra Kubík Mano.

Traduction de Cidalia Lecrel

MediaPart

Navigation