La disparition

, par  DMigneau , popularité : 0%

La disparition

Cela ressemblait à des langues de brume sur la mer. Elles erraient, éparses et paresseuses au-dessus de la plage vide.

C’était un curieux spectacle. Un ballet d’écharpes de soie qui dansaient lentement en frôlant le sable. Quelquefois, comme prises d’une volonté propre dans le ciel sans vent, elles se rassemblaient lentement en un nuage effiloché et prenait la direction d’une rue, ou de la fenêtre ouverte d’un immeuble du bord de mer, ou suivait nonchalamment un marcheur solitaire et masqué sur le trottoir abandonné par les joggeurs.

C’était le temps de l’épidémie à Rio de Janeiro.

La plage était interdite.

Le lac était interdit.

Les parcs étaient interdits.

Les magasins, les restaurants, les cinémas, les librairies, les musées, tout était interdit.

Et depuis cette interdiction, cette nuée fantomatique était apparue, d’abord sur la plage, puis au-dessus des montagnes et des favelas accrochées à leur flancs.

Au début, elle ne bougeait pas. Cette brume, que l’on croyait éphémère, gardait le ciel en voilant le soleil d’hiver, voilà tout. Personne ne l’avait vraiment remarquée.

Et puis comme on ne sortait pas - ou si peu - que dire d’un nuage un peu bas qui masquait le ciel ?

Paulo, lui, ne l’avait jamais remarquée.

D’abord, il n’était pas du genre à regarder le ciel, à se balader " le nez en l’air ". Il était trop occupé pour ça. Il fonçait sur son vélo avec son énorme sac à dos carré sur le dos pour faire ses livraisons.

En ces temps d’épidémie, c’était un des rares secteurs qui marchaient encore. Plus encore, c’était un secteur qui avait carrément explosé. Ils étaient des milliers, comme lui, à traverser la ville à la force de leurs mollets sur des vélos de fortune, souvent volés sur des bornes de location de la municipalité.

Des milliers.

Des milliers de petits gars des « communautés », sans boulot, sans argent mais avec une famille entassée dans une ou deux pièces étriquées donnant sur une venelle sale des faubourgs. Ou d’une favela surplombant les beaux quartiers de la zone sud.

La vue sur la mer était féérique, mais la venelle et les pièces minuscules étaient les mêmes.

Paulo était fatigué. Il était mal payé, maltraité, excédé par la rapacité de ses multiples patrons, mais il avait un boulot. Alors la nuée au-dessus de la plage, c’était " le cadet de ses soucis "...

Mais ce matin-là, Paulo s’était senti " un peu mal ". Rien de grave, non. Juste " un peu chaud " en sortant du lit. Il avait enjambé ses deux frères qui dormaient, évité sa sœur qui ronflait contre la porte, et était passé sans bruit dans l’autre pièce où sa mère s’était installé un matelas entre le frigo et le buffet.

Il avait pris son café, décroché son vélo et avait dévalé les escaliers étroits et les ruelles jusqu’à la route qui serpentait le long de la mer.

Vraiment, il n’était pas " dans son assiette ". Son état empirait. Ses jambes commençaient à lui faire mal et il avait envie de vomir. Pourtant, il n’était pas question d’arrêter ses livraisons. Il fallait qu’il tienne la journée. Ou au moins une partie. Il achèterait de l’aspirine dans une pharmacie et rentrerait se mettre au lit le plus tôt possible.

Pourtant, arrivé au belvédère qui surplombait la grande plage du Leblon et d’Ipanema, il fut obligé de s’arrêter. Les jambes flageolantes, il descendit de son vélo. Sa tête lui tournait et il était " en nage " malgré la température encore fraîche. Devant lui, la plage miroitait dans l’air limpide du lever du jour. Seules quelques bandes de brume flottaient, attendant la chaleur du soleil d’hiver pour disparaître.

Paulo s’assit sur le parapet et regarda la plage. Il continuait de se sentir vraiment mal. Sentant qu’il allait s’évanouir, il se laissa glisser le long du petit mur et s’affala par terre, les yeux fermés.

Derrière lui, la langue de brume au-dessus de la plage se divisa en de fins nuages dont l’un se rapprocha doucement du belvédère et du jeune garçon prostré. Parvenu au-dessus de lui, la petite nuée blanche s’arrêta à quelques mètres de hauteur.

- Oh ! Ça va ? Oh ! Tu m’entends ?

- Ne t’approche pas trop, si jamais il avait attrapé ce truc...

- Quel truc ? Tout ça c’est du foin ! Une " grippette " dont il se remettra vite !

- En attendant, il m’a l’air bien mal en point. Ça va ?

Paulo entendit l’appel de l’homme penché sur lui. Il ouvrit les yeux.

- Il faut que je parte, il faut que je travaille...

Il essaya de se lever. Et n’y arriva pas.

- J’ai appelé une ambulance, elle va arriver.

Paulo bredouilla :

- Une ambulance ? Pourquoi faire ? Je vais me lever... Vous pouvez m’aider ?

Seu Arnaldo hésita. On racontait tellement de choses. D’abord que le virus était très contagieux. Et puis que bien que la majorité des cas étaient bénins, un petit pourcentage développait une forme très grave de la maladie qui pouvait tuer.

Rien que ce " petit nombre " de malades avait pris d’assaut les hôpitaux de la ville et les unités de soins intensifs étaient déjà proches de la saturation. Le deuxième homme était déjà parti. Cela ne l’intéressait plus. Ou bien il n’avait pas envie d’attraper la « grippette », toute " inoffensive " qu’elle fut.

- Reste tranquille. L’ambulance arrive. Ils sauront comment t’aider.

Déjà, on entendait la sirène. L’ambulance apparu. Trois claquements de portières et des infirmiers habillés en cosmonautes entourèrent Paulo.

- Écartez-vous s’il vous plaît. Ça va ? Tu peux parler ? Est-ce que tu respires bien ?

- Ben... Pas trop, non... j’ai envie de vomir.

Paulo sentit à peine les hommes le soulever et le mettre sur un brancard. En quelques instants, il se retrouva dans l’ambulance avec un masque à oxygène sur le nez.

Comment avait-il pu devenir malade si vite ?

Et son travail ?

Et sa famille entassée dans le petit deux pièces sur les hauteurs de la favela ?

Tout était très confus tout-à-coup. Il avait du mal à se souvenir quel jour on était. Il pensa à sa bicyclette.

Qui s’occuperait de sa bicyclette ?

Il essaya de se souvenir s’il avait donné son adresse à l’homme qui l’avait secouru. Malgré l’effort, il n’y parvint pas. Il voulu enlever le masque pour parler à l’infirmier.

- Calme-toi, mon garçon. Ça va aller. Essaye de te reposer. De dormir.

Dormir. Quelle drôle d’idée !!

Dormir alors qu’il était entraîné dans une ambulance toutes sirènes hurlantes.

Dormir alors qu’il allait perdre son boulot et sûrement son « instrument de travail » : sa bicyclette.

Dormir alors qu’en arrêtant ses livraisons, il laissait sa mère et ses frères et sœurs sans argent pour manger.

Dormir.

Seu Arnaldo regarda l’ambulance s’éloigner. Il retourna à son petit stand où étaient dispersés masques et visières en plexiglas.

Des produits du temps. Ça changeait des " lunettes loupes " qu’il vendait d’habitude. Mais le négoce des masques était le seul que la police lui laissait exercer. Ça lui coûtait une bonne dizaine de masques par jour, mais ça les faisait vivre, malgré tout, sa femme et lui.

Il rapporterait plus tard la bicyclette du garçon à Vidigal, dont il avait noté l’adresse sur un petit papier. Ça lui ferait faire un petit détour de passer par la favela, mais ce n’était pas grave, il fallait bien s’entraider dans ces temps difficiles.

Seu Arnaldo vit l’ambulance prendre le virage avant de s’engager le long du canal qui la mènerait à l’hôpital Miguel Couto. Puis il remarqua le nuage effiloché au-dessus de l’ambulance.

C’était curieux. Le petit nuage paraissait suivre l’ambulance, ralentissait quand elle ralentissait, accélérait avec elle en fonçant dans la rue bordée d’arbres.

" Ça, c’était pas commun ", se dit-il.

Mais qu’est-ce qui était commun dans cette vie ?

Dans ce pays ?

Dans ce monde ?

Il soupira et s’assit sur son petit tabouret en attendant le chaland.

De sa fenêtre, Maria regardait la brume sur la plage. Elle aimait regarder la plage au petit matin, avant qu’elle ne soit prise d’assaut par les baigneurs et qu’elle disparaisse sous les milliers de parasols.

Bien qu’en ces temps de virus, la plage soit interdite et que le sable restât inviolé tout le jour. Mais ça reviendrait, certainement. Elle se sentait mieux.

Dix jours plus tôt, elle avait été prise de frissons, d’un peu de fièvre et puis son odorat avait complètement disparu.

Complètement. C’était une sensation très bizarre ; renifler une gousse d’ail et n’en rien sentir. Il n’avait plus été question de laisser un plat sur le feu ! Mais petit à petit, elle avait été mieux. Peut-être avait-ce été le virus. Mais elle n’en avait rien su. Elle n’avait pas fait de test et s’était contentée de ne pas sortir - elle qui déjà ne sortait pas beaucoup - et recevait ses commandes du supermarché avec un des masques en tissus qu’elle s’était confectionnés en sortant du placard sa vieille machine à coudre.

Elle se pencha pour vérifier s’il était toujours là. Elle sourit bien que cela aurait dû plutôt l’effrayer. Mais il était . Il n’avait pas bougé depuis le jour où il était apparu, peu après ses premiers symptômes.

Un petit ban de brume qui stationnait près de la fenêtre de sa chambre. Pas au point de lui cacher le paysage, puisqu’il se déplaçait légèrement au gré de ses postes d’observation, laissant le champ libre à la curiosité de la vieille dame. Elle en avait fait l’expérience. Elle regardait par la fenêtre et bougeait soudain pour changer d’angle de vue. Alors le léger voile qui la cachait de la plage se déplaçait pour libérer sa vision.

C’était drôle, c’était presque tendre. Elle avait remarqué aussi que certaines fenêtres des immeubles voisins disparaissaient derrière un petit " rideau brumeux " ou que des marcheurs solitaires tiraient derrière eux des " volutes de mousseline ".

Elle ne savait pas ce qu’était cette brume, ni ce qu’elle signifiait. Mais elle en était sûre : elle ne leur voulait pas de mal.

- Son état s’aggrave, docteur.

- Je vois. Si ça continue, il va falloir le mettre sous respirateur. Combien de places en UTI ?

- Trois, peut-être quatre bientôt. Le moustachu est au plus mal.

Le médecin soupira. L’homme, un quadragénaire conducteur d’autobus, était arrivé déjà dans un état trop grave pour que l’on puisse faire grand chose pour lui.

Prier, peut-être. Mais il n’avait pas le temps. Il se pencha à nouveau vers Paulo, qui avait ouvert les yeux.

- Alors, tu as ton petit nuage, toi aussi ?

Paulo ne comprit pas. Il était loin d’être " sur un petit nuage ", bien que l’oxygène eut sur lui un effet légèrement euphorisant.

L’infirmière répondit pour lui :

- Oui. Et comme les autres, il attend sagement à la porte. On commence à n’y voir plus trop clair pour entrer aux urgences. Il faut traverser cette poix cotonneuse. Pas désagréable, mais bizarre. Mais tout est bizarre dans cette pandémie...

- On lui a fait le test ?

-  Non. Mais est-ce que c’est vraiment la peine ? Ça sent le " corona " à plein nez. Et puis, des tests, on en a plus beaucoup... (1)

Paulo se mit à tousser et sa respiration s’accéléra. Il ouvrait la bouche, cherchant un air qui n’arrivait pas jusqu’à ses poumons. Il jeta un regard affolé vers le médecin au-dessus de lui.

- Calme-toi, calme-toi, nous allons te soulager.

Et à l’infirmière :

- Préparez-lui un lit en UTI. Ce garçon a besoin de respirer. Vite !

Pendant ce temps-là, au Palais du Planalto, à Brasilia.

- Monsieur le président ?

- Quoi, bordel de merde ! Vous voyez bien que je suis occupé !

- Nous avons reçu les derniers chiffres du " covid ", Monsieur le Président.

- Qu’est-ce que vous avez à m’emmerder avec cette histoire ! Cette grippette de merde ! Même pas peur ! Même pas peur ! J’en ai plein le cul de ces chiffres ! Tout ça c’est des manigances des gouverneurs pour me soutirer du pognon. Du pèze, j’en ai pas tant que ça, et pis j’en ai besoin ! C’est pas tout ça de gouverner ! Il faut faire plaisir aux députés, leur faire des " petits cadeaux " pour qui z’arrêtent de m’emmerder, qui m’suivent quoi ! J’peux pas créer autant de postes ministériels que ça, déjà que pratiquement y sont tous déjà pris par des militaires ! Et pis d’abord, j’suis occupé ! Par les militaires, justement ! Y vont " kiffer les mecs ", c’est moi qui teul dit ! J’prépare un nouveau décret : les policiers et les militaires vont pouvoir importer des armes sans payer de taxe d’importation (2). J’te l’dit mon pote : " y vont kiffer grave ! " Bon ! Fais voir ton papelard ! 1 400 morts en une journée : une paille ! Et tout l’monde qui m’emmerde pour un p’tit millier de morts par jour !

- Ce sont quand même des gens qui pourraient être soignés... S’il y avait plus de place dans les hôpitaux publics... Les UTI sont saturées...

- Mais t’es de quel côté toi ? (hurlant) Alerte ! Socorro ! Un communiste ! Un communiste infiltré ! Dans mon bureau ! Alerte ! Où est mon flingue ? Où que j’ai mis mon flingue ?

- Non ! Monsieur le président, s’il vous plaît ! C’est que ma domestique...

- Quoi ? Tu l’a laissée tomber du neuvième étage, toi aussi ? Ah Ah Ah ! (3)

- C’est que... ma domestique... son frère a attrapé le virus et il n’a pas eu de place dans l’UTI alors... il est mort...

- Il est mort ! Du virus ! Alors tu l’a attrapé ! Tu es contagieux ! Au secours ! Au secours ! Un communiste est venu pour " me contagier " ! Socorro !

Des gardes du corps arrivent. Ils attrapent le secrétaire. Le président, hurlant :

- Tous à vos masques ! Vos masques ! Où est mon masque ?

Arrachant le masque du secrétaire.

- Donne-moi ton masque, toi !

Les gardes du corps traînent le secrétaire en dehors de la pièce.

Le président revient à son bureau. Il met le masque (difficilement). Il reprend son stylo.

- Bon. Le décret sur les armes. Ça, c’est important. Importer des armes sans taxe d’importation. Y vont adorer... mes " milicos "... (4) " Je décide le relachemant... relacheumen...des règles... " Comment ça s’écrit " relâchement " ? C’est pas trop un mot à moi ça.

Hurlant :

- Secrétaire ! Où est le secrétaire !

Un garde du corps entre.

- Vous l’avez renvoyé, monsieur le président.

- Ah oui. Comment que tu écris " relâchement ", toi ?

- Heu... Peut-être qu’on pourrait regarder dans un dictionnaire...

- Un dictionnaire ? Bonne idée. Vas me chercher un dictionnaire !

- Où ça, monsieur le président ?

- Comment ça " où ça " ? Là où ya des dictionnaires ! Dans la bibliothèque, par exemple !

- Je crois qu’il n’y a plus de bibliothèque au Planalto, monsieur le président. Votre femme l’a transformée en " closet ", pour ses chaussures... (5)

- Ah oui. Elle a bien eu raison. Bon, c’est pas grave. " Je décide le relachemand... " C’est bien ça, ça fait berger allemand. " Je décide le relachemand des règles pour mes milicos pour quand ils importent des armes ». Voilà.

On frappe à la porte.

Le président :

- Entrez ! Ah, le magicien ! Comment ça va ?

- Vous me flattez, monsieur le président.

- C’est ton nom, non ? Magicien (6). Alors tu vas me faire de la magie, je compte sur toi.

- La vérité suffit, monsieur le président.

- La vérité ! Aaaaaah ! (7)

- Je veux dire... votre vérité.

- Ah, j’aime mieux ça.

- La vérité, c’est que les chiffres peuvent être bien beaucoup moindres que ceux divulgués. Je vous propose de recompter les morts...

- Recompter les morts ?

- Oui. Rassurez-vous : à la baisse. On n’est pas sûr qu’ils soient morts du " corona " mais on le suppose. Il suffit qu’on ne suppose pas qu’ils soient morts du " corona ". C’est une supposition négative au lieu d’être une supposition positive. Que pensez-vous de cette supposition ?

- Heu... Vous pouvez répéter ?

- Tout ça va faire baisser de moitié les statistiques. Au lieu de 1 500 morts par jour, il y en aura 800.

-  400.

- pardon ?

-  400 morts, pas un de plus.

-  700 serait peut-être raisonnable...

-  450.

- ... et 650 ?

-  500, c’est mon dernier mot.

-  500, d’accord. Si vous voulez.

- Un peu que je veux ! Tope-là ! Emballé, c’est pesé ! Ça c’est de la bonne politique sanitaire !

- Une autre chose, monsieur le président.

- Quoi encore ?

- À l’international, il faut aussi transmettre les statistiques. Ils vont peut-être tiquer avec ce changement.

- Internacional o cacete ! Porra ! (8) Rien à foutre de l’international ! On n’a qu’à arrêter de leur transmettre les chiffres, et pis c’est tout !

-  Arrêter, monsieur le président ?

- Arrêter, oui. Plus de chiffres, plus de virus, plus de Brésil, ciao ciao ! (9)

- Le Brésil disparaîtra des rapports statistiques mondiaux alors...

- C’est ça ! Pschitt ! Disparu ! (pause) Tiens, c’est drôle, vous avez vu cette brume ?

- De la brume, monsieur le président ?

- J’aurais juré qu’il n’y en avait pas, il y a une minute. Regardez. Elle avance vers le palais. Je n’ai jamais vu ça. On ne voit plus rien. Le paysage a disparu. Ola ! Ça va vite. On dirait qu’elle a passé les fenêtres. Magicien ?

Une voix :

- Monsieur le président ?

- Vous êtes  ? Aïe ! Bordel de merde ! Je me suis cogné à la table ! Ah, c’est vous ? Ne me touchez pas ! Où est la porte ? Gardes ! P.! Mais faites attention ! (10)

À bord de la station spatiale internationale, Jean-Claude prenait son café. Il n’arriva pas à rattraper à temps la tartine grillée qui bondit du grille-pain et explosa en mille morceaux au plafond.

" Zut, se dit-il, je vais me faire gourmander par le chef. Il va dire que toutes ces miettes vont gratter quand on dort. Il faut que je remplace les ressorts du grille-pain. Ça m’occupera toute la matinée, c’est bien. "

Il prit la balayette et jeta un œil par le hublot en écartant le nuage de miettes qui flottait en apesanteur.

La station spatiale passait au dessus de l’Amérique du sud et notre planète vue de l’espace était un spectacle dont il ne se lassait jamais. Jean-Claude sursauta. Le dessin que formait la côte du Brésil paraissait différent.

En observant mieux, il se rendit compte que non seulement le dessin était différent, mais il changeait ! La mer était en train d’avancer sur la terre ! Rio de Janeiro et ses plages, tant prisées des touristes, avait disparu ! Plus au nord, toutes les villes côtières - Salvador, Recife, Aracaju, Fortaleza, São Luiz et les autres - avaient subi le même sort.

Au sud, l’île de Florianopolis était recouverte par la mer.

Jean-Claude paniqua. Il était en train d’observer en direct un gigantesque tsunami qui engloutissait la plus grande partie du continent sud-américain !

Il alluma la radio et attendit impatiemment les informations.

En écoutant les publicités, il regardait avec anxiété la mer recouvrir inexorablement l’immense pays. Il ne remarqua même pas que le tsunami laissait indemne les pays côtiers voisins.

La Guyane, le Suriname au nord, l’Uruguay, l’Argentine au sud, se portaient " comme un charme ". Pas la moindre " vaguelette " semblait avoir empiété sur leur territoire.

Enfin, il entendit le bulletin météo.

- Maintenant, nos nouvelles du sud. Au Brésil, le temps est au beau fixe, comme il se doit dans cette période hivernale et sèche. La brume qui stationnait ces derniers jours sur la plage d’Ipanema, à Rio de Janeiro, a disparu. Les météorologues s’interrogent toutefois sur la présence d’un brouillard persistant sur le palais du Planalto, à Brasilia.

Des témoins affirment que cette véritable bouillasse a réussi à s’introduire à l’intérieur du palais où on ne verrait pas à trente centimètres. Dans cette exhalation quasi méphistophélique, seuls les sons transpercent encore. Nous retrouvons en direct notre correspondant à Brasilia.

- Je me trouve à l’entrée du Planalto que recouvre une brume extrêmement épaisse. Quelques sons passent toutefois cette barrière cotonneuse. Il semblerait que le président lui même soit en train de parler :

On entend un vacarme épouvantable.

- Putain de bordel de merde ! Vous pouvez pas faire attention ! Vous avez fait tomber le panneau d’exposition de mes armes à feu ! Mais quel abruti !

- Oh pardon ! Je vais vous aider à les ramasser...

- J’espère bien ! Attention, ils sont chargés !

- ... Tenez, monsieur le président, voilà un bazooka... Ouff.. Ah, il y a aussi un objet rond...

- Un objet rond ? Donnez-moi ça !

- Aïe ! Ne soyez pas si brutal ! Attendez ! Vous en avez oublié un bout ! En me l’arrachant des mains, vous en avez laissé un bout !

- Un bout ?

- Oui, on dirait... une boucle...

- Une boucle ?

- Oui, une boucle...

- comme une...

- ... une goupille...

- ....

Épilogue :

Paulo, après avoir passé 15 jours en UTI, a fini par s’en sortir. Mais il reste très affaibli.

Seu Arnaldo, quant à lui, n’a pas eu cette chance. Devenu malade et nécessitant une hospitalisation d’urgence, son ambulance a été bloquée par des partisans du président tentant d’envahir un hôpital de campagne.

Il n’a pas résisté. (11)

Maria se porte bien, elle attend le spectacle du retour des baigneurs sur la plage d’Ipanema.

Zé ninguém

Le Grand Soir

Notes :

(1) Au Brésil, 3 000 tests sont réalisés par million d’habitants. Le nombre atteint 45 000 pour 1 million d’habitants aux États-Unis. On pense que le nombre de cas et de morts sont 10 à 20 fois supérieurs aux chiffres annoncés (1 million de cas : 10 millions ; 50 000 morts : 500 000 morts). Les victimes sont majoritairement des personnes pauvres, qui ne peuvent pas être pris en charge par les hôpitaux publics surchargés.

(2) Véridique.

(3)Référence à la mort, il y a quelques jours, d’un petit garçon de cinq ans, fils d’une employée domestique, qui avait demandé à sa patronne de garder exceptionnellement son fils le temps qu’elle aille promener le chien (de la patronne).

La femme laissa l’enfant prendre l’ascenseur tout seul, il monta au 9ème étage, escalada une grille et tomba. Bolsonaro est connu pour son absence totale d’empathie, ce qui lui a fait dire, alors qu’on lui faisait remarquer que les malades du " covid " avaient l’impression de se noyer : « Ben oui, quand il pleut, ou bien on est mouillé, ou bien on se noie ! ».

Une autre fois, alors qu’on lui parlait des morts du " covid ", il déclara : « E dai ? », ce qui correspond à peu près à : « Rien à foutre ! »

(4) Milicos : mélange de militaires et de miliciens, les deux " mamelles " du " bolsonarisme ".

(5) Véridique (en tout cas, une partie).

(6) Carlos Wizard (magicien en anglais), milliardaire mormon ayant fait fortune dans les cours de langue, les " fastfood " et les boutiques de produits naturels (!!?), nommé secrétaire à la santé.

Après avoir déclaré qu’il allait « recompter » les morts du " corona ", Wizard a démissionné au bout de 2 jours devant le tollé provoqué, et probablement aussi devant les menaces de boycott de ses entreprises (trop tard, les appels au boycott sont déjà bien lancés sur les « réseaux sociaux »).

(7) On sait que la campagne pour l’élection de Bolsonaro en 2018 a été soutenue par l’activité frénétique d’une arméee de milliers de robots sur les « réseaux sociaux », divulgant sans discontinuer de fausses informations.

Ces activités font l’objet d’une enquête du « Tribunal Supérieur Électoral » suite à une plainte des partis d’opposition.

(8) Censuré. Épouvantablement grossier.

(9) Véridique. Le Brésil a arrêté de transmettre les statistiques du " covid " aux instances internationales. Le pays a disparu des statistiques mondiales.

(10) L’auteur de ce petit texte n’a pas eu l’heur de rencontrer le président actuel de la République Fédérative du Brésil. Mais la forme de l’entretien imaginé ici est probablement assez proche de la réalité, telle qu’elle nous a été révélée par l’incroyable vidéo de la réunion ministérielle du 22 avril dernier.

Pour qui s’intéresse au portugais parlé au Brésil, c’est un cours accéléré de grossièretés. Même dans le pire " Botequim " de la " Zona Norte ", on entend pas autant de mots grossiers.

On y apprend, par exemple, comment le président entend protéger sa famille et en particulier l’un de ses fils qui fait l’objet d’une enquête à Rio de Janeiro pour ses relations avec la milice : « Je ne vais pas attendre que ma famille entière se fasse enculer, parce que je ne peux pas remplacer quelqu’un de premier plan. Je vais le remplacer ! Et si je n’y arrive pas, je remplacerai son chef ! Et si je ne peux pas remplacer son chef, je remplacerai le ministre ! »

Le ministre en question (de la justice), Sérgio Moro, l’ancien juge et " grand inquisiteur " de l’opération « Lava Jato », a déclaré qu’il avait résisté à la volonté du président de changer le directeur de la Police Fédérale à Rio de Janeiro.

Le ministre a fini par démissionner.

Les gouverneurs de Rio et de São Paulo, comme le maire de Manaus, sont traités de connards et d’étrons : « Ce que ces mecs veulent, c’est notre hémorroïde ! (!!!??) C’est notre liberté ! »

Les ministres de la « Cour suprème » sont traités de " vagabundos " par l’inénarrable Abraham Weintraub, ministre de l’éducation, connu pour sa bêtise, ses fautes de portugais et son agressivité : « Si cétait moi, je foutrais tous ces vagabundos en taule ! ».

Pour la ministre Damares - celle à qui Jésus est apparu au pied d’un goyavier - ce sont les gouverneurs que l’on doit tous " mettre en cabane ".

On dit aussi - bien que cette partie n’ait pas été divulguée - que la Chine a été violemment attaquée au cours de cette réunion.

La Chine garde, pour l’instant, un calme remarquable devant toutes les insultes et insinuations dont elle est victime de la part de membres du gouvernement.

Entre janvier et mai 2020, la Chine a représenté 84 % du solde commercial brésilien - ceci explique peut-être cela.

On y entend également, cette fois-ci dans un portugais " à peu près correct ", le ministre de l’environnement, Ricardo Salles, suggérer qu’étant donné que l’attention des médias est focalisée sur le virus, il faudrait en profiter pour " détricoter " les règles sur l’environnement comme si la déforestation, illégale et massive actuelle ne suffisait pas.

(11) Lors d’une intervention sur les « réseaux sociaux », le président a incité ses partisans à envahir les hôpitaux de campagne pour vérifier s’il y avait vraiment des malades.

Quelques bandes de fanatiques ont suivi " à la lettre " cette injonction criminelle (punie par le code pénal), sont effectivement entrés par la force dans des hôpitaux et ont agressé des médecins et des malades.

Notez toutefois que certains hôpitaux de campagne sont peu remplis, faute de matériel et de personnel.

Enfin, seulement 25 % seulement de l’argent alloué par le gouvernement pour la lutte contre le " covid " ont été débloqués jusqu’à présent. Et il n’y a aucun signe qu’il y en ait plus, puisqu’il n’y a AUCUNE politique sanitaire gourvernementale contre le " covid ". Tout est du fait des autorités locales : gouverneurs et maires.

Remarque générale :

Les faits relatés dans cette farce tragique sont réels. Il se peut toutefois qu’au moment de sa parution, la situation ait changé, car elle change très vite (on ne va pas parler " d’évolution "...)

Le ministre de l’éducation, Abraham Weintraub, par exemple, n’est plus ministre depuis le 18 juin. Il va faire voyager son incompétence à la « Banque Mondiale ».

Il paraît aussi que le gouvernement recule sur le maquillage des statistiques.

Quant à la réunion ministérielle du 22 avril dernier, dont le niveau a laissé pantois tous ceux qui y ont assisté, une nouvelle réunion ministérielle a eu lieu le 9 juin, retransmise en direct. Les observateurs n’ont rien remarqué de particulier, si ce n’est que le " manche à balai " avait été rajouté sur la liste des items nécessaires à la bonne réalisation de ce type de réunion.

Notons quand même que le président Bolsonaro et ses fils (les trois politiques : sénateur, député fédéral, conseiller municipal) se trouvent dans une très mauvaise situation, après l’arrestation opportune (la police savait depuis longtemps où il se cachait) de leur homme de main, Queiroz.

Celui-ci fera probablement une " mauvaise chute " dans un escalier et " se cassera le cou " sans le faire exprès, mais cela ne sauvera peut-être pas le clan depuis que Trump est en " mauvaise passe " et que ceux qui " tirent les ficelles " ont décidé de changer de politique au Brésil.