La culture n’est pas un luxe

, par  DMigneau , popularité : 0%

La culture n’est pas un luxe

« Donner les moyens, c’est reconnaître une nécessité. Un gouvernement qui tourne le dos à son système éducatif et à la culture, c’est un pays en train de mourir.

Il faut le vivre pour comprendre cela, voir le regard des mômes et des adolescents à qui tu lis des livres : ça réveille une lumière au fond d’eux et si tu prends la peine de regarder leurs yeux, tu le vois tout de suite. » Lucie Braud

Céline Wagner : Bonjour Lucie. D’abord, un grand merci d’avoir accepté d’inaugurer l’édition " BDleaks ". C’est une " première ", alors j’ai eu l’idée de ce petit questionnaire pour démarrer, un prétexte à évoquer le " métier d’auteur " à notre époque, les questionnements de la création au quotidien et de faire ton portrait à toi, Lucie, en artiste libre...

Si tu devais définir ton activité en trois adjectifs, trois noms ?

Lucie Braud : Les trois noms seraient :

- Liberté : pour la partie créative du métier qui permet des espaces d’expression que je ne trouve pas ailleurs.

J’aime également la liberté que j’ai de gérer mon temps comme je le souhaite. Il y a des périodes de temps « plus lâches » et d’autres « plus serrées ».

La rythmique change en permanence.

La forme de liberté que je trouve dans ce métier a ses limites et ses contraintes, il y a bien sûr " le revers de la médaille ", mais j’accepte cette contre-partie.

- Rencontre : dans mon précédent métier, je rencontrais pas mal de personnes et je ne travaillais pas seule. J’ai craint un temps qu’en choisissant d’être « auteur », j’allais être confrontée à une solitude qui aurait pu me faire renoncer.

Mais ce n’est pas le cas, bien au contraire.

C’est un métier où la rencontre est permanente, avec d’autres auteurs, des lecteurs, des professionnels du livre. Pour chaque projet, je rencontre des gens que je n’aurais pas rencontrés autrement.

C’est une vraie chance et une richesse. Et j’aime cette dualité entre les moments où tu es " au milieu des gens " et le moment où tu es seule à ta table.

- Discipline : l’écriture est un travail qui demande une discipline : travailler chaque jour pour chercher, réinventer, se tromper, recommencer.

Cette discipline peut parfois me coûter, mais je sais qu’elle est nécessaire pour se confronter à certaines difficultés d’écriture.

Et il n’y a rien de meilleur que de surmonter les difficultés.

Je travaille autant derrière la table que lorsque je pars en balade. C’est peut-être même dans ces moments où je suis la plus productive.

Les trois adjectifs seraient :

- Bleue : parce que j’écris en voyant la mer et le ciel et que mon horizon n’est pas fermé, que cela m’apporte une certaine sérénité qui permet de me concentrer ou de laisser aller mon esprit.

Il y a aussi " le bleu du blues " qui arrive quand il y a un blocage et que les doutes s’installent. Je sais que cela fait partie du métier, mais c’est toujours angoissant.

- Envahissante : parce que passionnante.

Je peux oublier la notion du temps au détriment de ceux qui m’entourent. Je n’ai jamais l’impression de « décrocher ». S’il n’y avait pas le rythme qu’imposent les contraintes de " la vie de famille ", je serais " hors temps ", décalée.

Je pense souvent à ma fille : ce n’est pas simple de vivre avec des parents « auteurs » parce que chez nous, tout tourne autour de notre travail et qu’il faut qu’elle trouve sa place au milieu de toute cette matière qui occupe notre esprit.

Parfois, je rêve de passer des semaines seule dans un endroit où je pourrai me consacrer à l’écriture sans aucune contrainte du quotidien, mais j’ai encore du mal à rester éloignée de ma fille très longtemps.

- Contrainte : la contrainte de la pagination ou du format oblige à contenir son propos, à l’adapter, c’est parfois nécessaire et parfois très frustrant, mais l’exercice « sous contrainte » me plaît parce qu’il me pousse à aller hors d’une " zone de confort ", à être dans la recherche permanente.

Et si la contrainte pose un cadre, celui-ci bouge en permanence selon les projets.

Céline Wagner : Peux-tu te présenter, nous dire quel est ton boulot dans la BD ?

En " bande dessinée ", je signe sous le nom de Catmalou et je suis " scénariste ". Je suis arrivée dans la " bande dessinée " un peu par hasard.

J’écrivais et publiais dans des revues confidentielles, à très petit tirage, plutôt des textes poétiques ou des récits de fiction courts.

C’était un espace d’expérimentation.

Et puis, un jour, mon chéri m’a proposé de travailler avec lui sur un projet d’adaptation de roman en " bande dessinée ". Je n’avais jamais écrit de scénario et je m’y suis mise. Cela n’a pas été simple, je me suis formée en travaillant, sur le tas, guidée par les intentions qu’il voulait mettre dans ce livre.

Il y avait beaucoup de contraintes, mais aussi des espaces de liberté où j’ai pu expérimenter en y mettant des tonalités qui me plaisaient.

Ça m’a aidé à trouver « mon écriture ».

Depuis, j’ai écrit en tant que " scénariste " pour d’autres dessinateurs et nous avons un nouveau projet ensemble avec mon chéri. Mais je n’écris pas " que " pour la bande dessinée.

Mon premier texte publié est un récit court. J’aime l’écriture en prose. Je viens de terminer l’écriture d’un roman et d’en commencer un autre, mais le problème - ou du moins la grande différence entre la « bande dessinée » et le roman - c’est qu’il faut avoir terminé le roman pour pouvoir le vendre à un éditeur.

Il faut donc trouver comment financer « le temps d’écriture » par des bourses ou " des résidences ". Mais lorsque c’est ton premier roman, c’est quasiment impossible de trouver ces aides. J’écris donc mes romans entre " d’autres boulots ", si bien que je suis lente.

En " bande dessinée ", on est payé en partie à la signature du contrat et/ou au fur et à mesure que l’on avance sur le livre. Et ça change beaucoup de choses.

Pourtant, je ne renoncerai pas au roman.

Céline Wagner : Pourquoi la BD et pas le piano ?

Et bien, j’aurais pu aussi jouer du piano. Être " pianiste ", j’aurais adoré ça. C’est le premier instrument avec lequel j’ai été en contact dans mon enfance.

Les premières notes, le premier rapport au clavier, c’est ma mère qui l’a suscité. Elle jouait et j’adorais voir ses doigts courir sur les touches, écouter la musique qu’elle produisait. Je l’admirais beaucoup pour ça, j’aimais " ses mains musiciennes ".

Quand j’ai intégré l’école de musique de mon village, le directeur ne voulait pas de pianiste, alors j’ai choisi un autre instrument que j’ai côtoyé pendant douze ans. Mais mon premier amour reste le piano.

J’ai toujours regretté de ne pas avoir appris avec un professeur.

Les quelques notions que j’ai, elles viennent de mes " jeux en solitaire " sur le clavier et de ce que me montrait ma mère. Alors oui, j’aurais pu être pianiste, mais il en a été autrement.

L’écriture et la lecture ont eu une grande place dans ma vie d’enfant et d’adolescente. Les livres ont été - et sont - des " fenêtres " infinies alors participer à cela, à porter le regard d’une certaine façon sur le monde, les autres, c’est ce qui me passionne le plus.

Parce que j’ai envie d’aller voir " derrière le bois " et que l’écriture m’en donne l’occasion. Mais la musique est présente. Elle m’aide à porter mes émotions dans le texte et même si je ne peux pas écrire et écouter de la musique en même temps, les deux sont indissociables.

Ce que j’aime particulièrement dans la " bande dessinée " ou dans les " albums jeunesse ", c’est le travail en duo et voir le résultat donné par l’association du texte et de l’image qui crée une narration à part entière.

Céline Wagner : Quelles sont tes sources d’inspirations ?

Ce sont essentiellement les gens que je rencontre qui m’inspirent. Il y a tellement de parcours de vie insoupçonnés, étonnant, déchirant, enthousiasmant.

En dehors des adaptations ou des récits historiques que j’ai pu écrire, j’aime partir de mon expérience personnelle de vie, écrire sous forme de « fiction », l’impact que certaines rencontres ont sur ma vie.

Ma vie n’est pas spécialement intéressante, mais les autres qui s’y invitent m’intéressent. Ils sont une source inépuisable. C’est pour ça que j’aime rencontrer des gens, écouter ce qu’ils me racontent.

Écouter, ça fait partie du métier.

Poser des questions et s’en poser. Tout le temps.

Se chercher, se trouver et se perdre au milieu d’autres parcours de vies.

Céline Wagner : Quand tu as démarré, avais-tu une idée de la « vie d’artiste » ?

J’en avais une idée puisque je vis avec un dessinateur de " bande dessinée " depuis seize ans. Quand nous nous sommes rencontrés, il ne vivait pas bien de son travail. C’était très galère et pourtant, il s’en sortait toujours.

Par ailleurs, à cette époque, j’étais salariée dans une « association culturelle » et je côtoyais au quotidien, par mon travail et par ma vie privée, les réalités du métier.

Pendant un temps, j’ai mené " de front " mon travail salarié et celui « d’auteur ». Puis, j’ai choisi d’être seulement auteur. C’est un choix de vie assumé bien que ce ne soit pas toujours simple de gérer le stress généré par l’insécurité financière, mais j’ai appris.

C’est un stress positif qui te pousse à trouver des solutions, à inventer une autre économie.

En parallèle, j’ai créé, avec l’écrivain Romuald Giulivo, l’association " Un Autre Monde ", un collectif d’auteurs et d’artistes.

Ensemble, nous montons des projets autour de la création littéraire tous genres confondus, pour mettre « le livre » au cœur du vivant et l’amener vers " ceux qui ne poussent pas la porte des libraires " ou des médiathèques.

Nous apprenons des uns et des autres, nous allons sur des chemins sur lesquels nous ne nous serions pas risqués seuls, nous appréhendons d’autres façons de travailler, d’autres réalités artistiques.

C’est passionnant, ça nourrit beaucoup mon travail d’auteur.

Céline Wagner : Ce qui t’a servi de " moteur " hier est-il toujours d’actualité ?

Quand j’étais enfant, je voulais être écrivain. Alors aujourd’hui, je réalise un rêve d’enfant. Et l’enfant que j’étais ne me quitte jamais vraiment. J’ai encore le souvenir très vif de ce que je ressentais quand j’écrivais des histoires ou des rédactions à l’école et que le maître les lisait aux autres.

C’était grisant.

Je racontais des choses qui étaient en prise directe avec ma vie de petite fille. Finalement, je fais la même chose aujourd’hui. Quand j’ai travaillé sur le scénario du " Dernier des Mohicans " avec Cromwell, le premier souvenir ému qui m’est revenu est la lecture que j’avais faite de " L’Île au trésor " en classe de cinquième.

C’est avec ce même professeur que j’ai réalisé ma première planche de BD. Tout ce qui est " connecté " à mon enfance, à la façon dont je l’ai vécu m’anime beaucoup dans mon écriture. Parce que c’était un temps de vie idéale et que j’aime à le ressentir et à le garder en mémoire.

L’enfance, le portrait, le souvenir, la rencontre sont des thèmes qui me portent dans mes projets où je peux aborder la complexité de l’humain.

Cette complexité me passionne parce que c’est une exploration sans fin qui n’autorise aucune réponse préétablie, aucune " vérité toute faite " et qui, par ailleurs, ouvre " le champ des possibles ".

Céline Wagner : Quand on te demande quel métier tu fais, tu réponds rapidement ou tu reprends ton souffle pour l’expliquer au mieux ?

En général, je réponds rapidement et j’attends les questions. Si elles ne viennent pas, je ne développe pas. Si elles viennent, je réponds. Tout dépend de l’intérêt que porte la personne sur mon travail ou plus largement sur le métier.

Céline Wagner : Comment as-tu intégré les réalités du métier à ta feuille de route ?

Je ne sais pas si j’ai vraiment une " feuille de route ". J’ai des envies que j’arrive parfois à faire aboutir et puis d’autres que je dois abandonner ou remettre à plus tard face à certaines réalités économiques ou autres.

La réalité que je trouve la plus difficile et qui remet souvent en question mon travail, c’est quand un éditeur me dit que le projet est " difficilement vendable " (au regard de son catalogue).

Trouver l’éditeur qui saura " travailler " ton livre n’est pas simple, ça demande de rencontrer la bonne personne et du temps, surtout quand tu n’es pas connue et que tu ne cherches pas à écrire en fonction des modes du moment.

Jusqu’à maintenant, j’ai toujours réussi à faire ce que je voulais et à dire " non " aux projets qui ne me plaisaient pas ou à éviter de répondre à des commandes.

Je ne sais pas écrire en tenant compte d’une " recette ". J’ai même horreur de ça et ça peut me mettre dans une colère noire. Quand j’entends, par exemple, un auteur dire qu’il écrit en fonction de ce qu’attend le lecteur, je me demande comment c’est possible de réduire la multitude de lecteurs à une seule entité.

Je n’ai pas du tout envie de travailler de cette façon – et j’en suis incapable — parce que, de mon point de vue, c’est une notion erronée.

Si j’écris ce que le lecteur " attend " – si j’admets que le lecteur est une seule entité — quel intérêt ?

La littérature (les œuvres écrites, dans la mesure où elles portent la marque de préoccupations esthétiques ; connaissances, activités qui s’y rapportent) n’est-elle pas là pour surprendre, mettre le regard là où on ne l’attend pas ?

J’aime travailler autant le fond que la forme du texte.

Décomposer et recomposer pour trouver la tonalité qui servira mon propos et non pas pour répondre vainement à une attente.

Quel ennui !

Céline Wagner : Que penses-tu du système actuel de la surproduction de livres ; du fait qu’il faille en imprimer trois fois plus que ce qui sera vendu pour obtenir un prix unitaire raisonnable ?

Je me souviens d’une conversation avec une éditrice dépitée qui me disait qu’aujourd’hui, elle devait produire des livres en sachant qu’ils iraient directement au pilon.

Elle-même s’offusquait de la tournure que prenait son métier et n’y trouvait plus le sens qu’elle y mettait à ses débuts.

Nous avons créé un système absurde, qui produit du non-sens.

Surproduire pour exister.

Je n’ai pas envie de rentrer dans cette logique qui n’en est pas une. Je préfère que mon livre soit tiré à peu d’exemplaires quitte à ce qu’il soit retiré s’il est épuisé ou à récupérer mes droits s’il ne l’est pas.

La surproduction fait qu’un livre a très peu de « temps de vie » devant lui. Je travaille avec une éditrice qui sort peu de livres dans l’année, mais qui travaille chaque titre.

Je m’y retrouve et « le livre » s’en porte très bien.

La surproduction tire les auteurs " vers le bas ". De plus en plus acceptent des conditions à minima qui ne représentent pas le travail investi sur un livre.

Cela fausse la donne à bien des niveaux. La création a besoin de temps et le temps se paye. Il faut avoir ça en tête si nous voulons que les auteurs continuent à œuvrer.

Le problème, c’est que notre société a accéléré le temps : tout doit se faire vite et ce n’est pas vraiment compatible avec le temps que réclame la réalisation d’un livre.

Céline Wagner : Pilon plutôt que don ?

Je vais plutôt vers le don, mais avec quelques nuances.

Dans un monde idéal, je dirai " ni l’un ni l’autre ", car dans les deux cas, c’est que le livre est sorti de la « chaîne économique » et qu’il n’est plus source de droits d’auteur.

Si le livre est " mis au pilon ", c’est qu’il ne se vend plus ou que l’éditeur ne souhaite plus le défendre ou parce que son coût de stockage est plus important que ce qu’il rapporte.

Si les livres sont « donnés », c’est que les structures qui les reçoivent n’ont pas les moyens d’en acquérir. Je préférerais, par exemple, que les écoles aient les moyens de bâtir le fond de leur bibliothèque ou qu’elles aient facilement accès à une médiathèque.

Donner les moyens, c’est reconnaître une nécessité, c’est sortir du raisonnement qui serait de dire que le livre et la culture sont un luxe, une futilité.

C’est exclure que notre survie ne dépend pas de ça.

Un gouvernement qui tourne le dos à son système éducatif et à la culture, c’est un pays qui est en train de mourir.

Il faut le vivre pour comprendre cela, voir le regard des mômes et des adolescents à qui tu lis des livres : ça réveille une lumière au fond d’eux et si tu prends la peine de regarder leurs yeux, tu le vois tout de suite.

Je ne fais pas « d’ateliers d’écriture » ou si peu, parce que d’une part je n’aime pas tellement ça et d’autre part, je pense qu’il faut d’abord nourrir les enfants de textes qui vont les accompagner dans l’élaboration de leur pensée avant de les lancer dans le travail d’écriture.

Par contre, j’anime des « ateliers philo » avec des enfants et des adolescents en m’appuyant sur la richesse de la littérature " jeunesse ". À chaque fois, ce qui s’y passe dans le lien au livre me bouleverse. C’est comme si certains retrouvaient une estime d’eux-mêmes parce qu’ils ont rencontré un texte qui s’adressait à eux.

Il y a une démarche que je trouve plutôt intéressante : lorsque certaines médiathèques doivent faire " du clair " dans leurs rayons, du " désherbage ", avant d’envoyer tous les livres " au pilon ", elles les mettent en vente à un euro.

La recette est reversée à des associations.

C’est un système intelligent pour tous, qui sert la collectivité à plusieurs niveaux sans exclure la donnée économique. C’est important de faire comprendre que le livre appartient à une « chaîne économique ».

Je ne suis pas favorable à la gratuité systématique de la culture. Cela peut induire insidieusement que nous sommes des bénévoles. Or, notre travail a besoin de nous rapporter de quoi vivre. Il est notre source de revenus et associer l’argent et la culture n’est ni sale ni scandaleux.

Céline Wagner : En tant qu’ingénieur, as-tu imaginé des solutions possibles ?

Je ne me sens pas du tout « ingénieur » et encore moins capable de trouver des solutions à un système qui s’est mis en place sur des années et des années et qui ne concerne pas seulement le fonctionnement du « monde du livre ».

Et puis, de plus en plus de choses sont régies par la peur, le " discours médiatique " est alarmiste, et sans cesse sur le registre de la sécurité. Or, la peur immobilise la pensée, même chez les auteurs où la précarité revient sans cesse au cœur du discours.

Si on remet « l’humain » au centre de nos préoccupations et non le profit, nous pouvons transgresser cette peur, mais cela demande du temps et tout ce qui demande du temps n’est pas " à la mode ", n’est pas rentable.

J’essaie de naviguer à mon échelle, de rester cohérente dans mes choix, de ne pas me perdre, d’expliquer à qui veut l’entendre en quoi consiste mon travail.

Parfois je me plante et parfois, j’ai de belles satisfactions. Tout ce qui se passe " au-dessus ", là où se prennent les décisions, me dépasse et je n’ai pas l’impression que ma parole peut avoir un impact sur ceux qui ont pris - ou à qui nous avons donné - le pouvoir.

J’ai seulement la possibilité de dire " oui " ou " non ", de ne pas aller là où je n’ai pas envie d’aller, de ne pas subir.

J’ai besoin du temps pour écrire mes livres et le temps n’est pas mon ennemi. Accepter ce temps nécessaire et le défendre, c’est une forme de résistance.

Sinon, ma solution à moi est de lire autant de livres que je peux à des mômes, à des adolescents, et à des adultes. Parce que nous avons tous besoin de littérature.

Certains le savent, d’autres non.

C’est " ceux qui ne le savent pas " qui m’intéressent. Mais tant que l’on sera dans l’injonction, aux prises avec des " donneurs de leçons " ou que l’on nous servira " des recettes toutes prêtes ", nous n’avancerons pas.

Céline Wagner : Si ta fille t’annonce qu’elle veut être auteure BD, tu lui dis quoi ?

Je lui dis fonce !! Travaille dès à présent et garde ton objectif. Tu auras des moments de découragement et des moments de satisfaction intense.

Va voir les gens, écoute, regarde, pose des questions, nourris-toi, essaie, trompe-toi, recommence et ne perds jamais le fil de ton idée.

Si tu trouves du plaisir à faire ce que tu fais et que ce plaisir te fait oublier les difficultés du métier, c’est que tu sembles avoir trouver une place qui te convient.

Je lui dirai « ça » si elle veut être auteur de BD ou toute autre chose. Faire ce que l’on aime, c’est essentiel.

Nous n’avons qu’une vie alors autant se risquer à être heureux.

Céline Wagner : Et toi, dans une autre vie, tu signes à nouveau ou tu tentes de te lancer dans le rock ?

Je signe à nouveau, sans hésiter, mais je me lance aussi dans « le rock », dans « le théâtre » et je serai marin.

Je ferai aussi du " skate ", je crois…, dans les ports.

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L’œuvre de Lucie Braud - Catmalou

Extraits...

" Les petites fenêtres ". Illustré par Lauranne Quentric. Travail en cours et en recherche d’éditeur - premier texte d’une série d’albums jeunesse intitulée " Dans le village d’Ernesto ", imaginée par Lauranne Quentric et Lucie Braud à partir des portraits réalisés dans le cadre du projet " Nos Enfants de… "

Tonton Georges a accroché au-dessus de son lit des photographies. Au dos de chacune d’elle, des mots sont écrits à l’encre bleue et il y a toujours la même signature : Lily.

Lily garde les cartes postales qu’elle choisit avec soin dans une boîte en carton, des paysages avec la ligne d’horizon.

Tonton Georges range dans une boîte en fer cachée sous son lit des oiseaux et des papillons découpés dans du carton gris.

Lily aligne les mots, trace chaque lettre avec application et dans sa concentration, un petit bout de langue glisse entre ses lèvres.

Tonton Georges colle consciencieusement ses personnages sur les petites feuilles de papier jusqu’à ce que l’ampoule s’arrête de grésiller.

Lily n’est pas la nièce de tonton Georges et tonton Georges n’est pas le frère de maman ni celui de papa. Il est l’ami de Geddo et cela suffit.

Quand est-ce que je te verrai ? écrit Lily.

Un jour, nous nous rencontrerons, répond tonton Georges.

Il a fallu préparer beaucoup de papiers, s’organiser et ce jour est arrivé. Lily est montée dans la voiture de Geddo, excitée du long trajet qui l’attendait. De son côté, tonton Georges s’impatientait.

En voyant le grand mur et l’immense porte, Lily s’est mise à pleurer. Je ne vais pas y arriver a-t-elle articulé. Geddo l’a rassuré, tout va bien se passer. Et Lily est entrée.

Lily et tonton Georges se sont regardés, intimidés. Puis ils ont parlé. De la pluie et du beau temps, de l’école et des copains. Ils se sont raconté des histoires et des blagues qu’ils connaissaient.

Quand il a fallu se dire au revoir, Lily a donné à tonton Georges un soleil en papier. Tonton Georges a murmuré : " je suis content de t’avoir rencontré. La prochaine fois, ce sera de l’autre côté. "

Dans la voiture, Geddo s’est mis à chanter et Lily s’est endormie.

Dans sa cellule, tonton Georges s’est couché sous un grand soleil de papier.

© Lauranne Quentric

© Lauranne Quentric

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" Nos enfants de... "

Une réalisation de portraits d’enfants, d’adolescents et d’adultes répondant à la problématique : " Qui sommes-nous en dehors de l’école ? "

Ce projet est inspiré du travail radiophonique de Marguerite Duras et de son seul album jeunesse " Ah ! Ernesto " (éd. Thierry Magnier).

Démarré " en résidence " a Grateloup dans le Lot-et-Garonne en 2017, poursuivit à Quimperlé, dans le Finistère en 2018, puis lors d’un compagnonnage en 2019 à Blanquefort en Gironde.

En ce moment, une " résidence " avec la médiathèque de Quimperlé.

Exposition en mars, avril et mai 2020 à la médiathèque de Quimperlé.

© Lauranne Quentric - Lucie Braud

© Lauranne Quentric - Lucie Braud

Axel B.

Le Monde du futur

Il y aura des voitures sans roues qui volent. Comme des aimants par terre et des aimants au sol qui font bouger la voiture. Tout est en énergie. C’est plus comme maintenant, les fourchettes, c’est plus normal, c’est un robot qui nous tue la viande. Plein de robots et des voitures qui peuvent se transformer. J’ai beaucoup d’imagination. Ça sera comme ça, mais je sais que ça ne sera pas comme ça, ça sera pareil, mais ça va être un peu mieux.

Les Jeux vidéo

J’ai beaucoup de jeux vidéo et mon frère aussi. Du coup, on s’est partagé. C’était tout à lui au départ. Il en a vendu au vide-grenier avec ma maman. Mais là, on s’est partagé. Yann, il a dit moi je prends ça et toi, tu prends ça. Moi je savais pas, j’étais encore petit. Je vais donner une DS à ma maman parce qu’on lui a volé sa voiture et y’avait sa DS dedans. Et on ne lui a toujours pas rendu. Je lui ai demandé si elle voulait bien, elle m’a dit oui.

Le Jeu

J’aime jouer à cache-cache, c’est mon jeu préféré, jouer à trap-trap, faire du trampoline. À la colonie, on fait plein de choses. J’aime bien le soir, quand on se promène dans un champ. Il y a des karts sans moteur. Il y a une tyrolienne, des vélos, une piscine, j’aime bien. Je vais en colonie pendant les grandes vacances d’été, j’irai en juillet-août par là. La première fois, je suis jamais allé en colonie et Sylvie m’avait proposé un gîte d’enfants avec plusieurs enfants. Et moi j’étais encore petit et je pouvais pas aller dans des colonies normales parce qu’il y avait pas mon âge. Du coup, j’y rêvais cette année parce que j’aime bien, j’ai l’habitude. J’ai plein de copains. Y’en a qui sont partis, y’en a qui sont revenus, y’ a eu des nouveaux. J’ai une salle de jeux et je joue avec Yann et Jessie quand j’ai le temps. On fait des jeux de société. Yann c’est mon grand frère. Et Jessie c’est un garçon qui est avec moi en famille d’accueil. Il est autiste, mais c’est pas grave, il apprend aussi vite. C’est une maladie que son cerveau il marche pas bien aussi vite que nous. Il y avait un exercice avec un cercle avec le Père Noël, et une petite fille voulait prendre un raccourci. Comme Jessie, il avait pas compris, Sylvie elle a tracé un trait rose, mais Jessie, il a pas compris, il a cherché, il a recherché, mais d’habitude il comprend, mais peut-être qu’il ne voulait pas travailler, des fois ça arrive. Des fois, il dit je ne veux pas travailler, ça va être trop long. Éric et Sylvie, c’est les adultes de la famille d’accueil qui s’occupent de nous. Il y a une petite fille aussi qui s’appelle Johara. Elle, c’est pas pareil, elle nous appelle, elle dit qu’elle a besoin d’aide et après, quand on l’aide, elle veut plus. Et après, elle râle. C’est normal, elle a 2 ans. Sinon, ça va bien. En été, quand on va à la piscine, on rigole bien. Avant, la première fois que je suis arrivé, j’avais peur de l’eau. Petit à petit, je suis resté dans l’eau, après, j’ai appris à nager, j’ai appris à aller au toboggan, j’ai appris à aller au plongeoir, à plonger.

La Télévision

Le samedi et le dimanche, on regarde Zorro. Je préfère Zorro. Y’a des commandants qui sont méchants. Du coup, Zorro, il les empêche de maltraiter les autres. Leur but à eux, c’est de capturer Zorro, mais ils y arrivent pas. Mais y’en a un qui a aimé Zorro parce qu’il a sauvé des gens. Et après il a dit je sais pourquoi tout le monde aime Zorro. Je sais pas pourquoi les commandants, ils aiment pas Zorro. Sinon, Sergent Garcia il aime bien Zorro, même les habitants de Los Angeles ils aiment Zorro. Los Angeles, c’est peut-être en Afrique. J’apprends pas tout le temps des choses à la télévision. Des fois, Éric il change de chaînes et ça m’apprend des choses. Mais Jessie il n’accepte pas, il veut toujours les dessins animés.

Les Livres

Ma mamie, tous les ans, à chaque fois qu’on vient chez elle, je choisis un livre, après elle me l’achète et après je le lis. Je me souviens de tous les livres que mamie m’a achetés. Les livres que j’ai lu à l’école je m’en souviens pas trop. J’ai lu des Chair de poule, en plus, c’est à partir de 9-10 ans, c’est pas grave. J’ai lu Pedro Crocodile, Georges Aligator. J’avais lu aussi Un bon petit ogre, c’est un garçon qui n’arrête pas de manger et sa maman, elle l’a appelé la grosse bête noire. À chaque fois, il mange tout, il mange des fleurs, du chat, même il a voulu manger le chien de la voisine. Je suis déjà allé à Mange-livres. On a vu Gilles Bachelet qui est venu. On a travaillé sur lui, on lui a posé des questions parce qu’il parle de son chat et son chat, c‘est un éléphant. C’est peut-être pour nous faire rire. Peut-être qu’il a un petit côté de l’humour. Là je vois un livre, je m’en souviens. Une soupe au caillou, j’arrête pas de le regarder depuis tout à l’heure, j’ai trop envie.

L’École

Je préfère les mathématiques. Ce que je préfère, c’est le calcul. Je déteste le français parce que j’arrête pas de faire des fautes d’orthographe. Une fois, j’ai eu zéro faute à la dictée. À chaque fois, j’ai des fautes, moi j’aime pas. Je déteste perdre aussi. Je déteste. Par contre, je suis fort en jeux de société. La bataille, j’ai perdu une fois, c’est pas grave. Y’a quelqu’un qui a dit à Jessie que le roi, il bat le joker. Moi, je connais pas cette règle. Par contre, le 2 on peut le battre par tous les moyens. À part si on fait bataille.

À l’école, on apprend et il y a les copains et on peut jouer avec eux. Avec Axel D., parfois on parle de jeux vidéo, il m’a dit des conseils pour être plus fort. J’apprends des choses avec mes amis. La maîtresse aussi elle m’apprend des choses sinon pourquoi on irait à l’école si on apprend rien. C’est important d’apprendre des choses parce qu’après quand tu vas devenir un adulte, tu pourras avoir un travail, une maison et une voiture. Sinon, tu n’as pas d’argent et tu ne peux pas t’acheter à manger. Après t’es mort.

Ce qui rend heureux

Pokémon ça me rend heureux, parce que j’aime bien. C’est un jeu de cartes. Avant à l’école j’avais plein de cartes et on m’a tout pris. Parce que celui qui gagne, il prend les cartes de l’autre. J’avais tout amené, il me restait plus que Topi Cœur. Mais je l’ai gardé encore. C’est ma toute première carte que j’ai. Ma toute première.

Ernesto

Je crois que c’est peut-être un petit garçon qui a vu un oiseau et qui l’aime bien. Il veut plus aller à l’école parce que à l’école il apprend des choses qu’il ne connaît pas. Du coup, lui, ça l’embête, ça l’énerve, il aime pas, parce qu’il apprend des choses qu’il ne connaît pas, du coup, il est pas fort à l’école. Mais quand on apprend, on devient plus fort. Des fois, moi, ça m’arrive.

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" L’Everest "

Le dernier roman de Lucie Braud, en attente d’un éditeur.

Athènes. Michelle va passer les six prochains mois à l’École Française d’Archéologie. Mais ce qu’elle vient chercher, c’est cette liberté qui s’offre à elle dans une ville dont elle ne connaît rien ni même la langue, où elle n’aura de comptes à rendre à personne, où elle pourra inventer sa vie. Sa rencontre avec Eni, un jeune albanais qui vit de petits boulots, participe de celle-ci. Mais le mot liberté n’a pas la même résonance : Michelle joue tandis qu’Eni survit. Elle sait qu’un jour, la vie reprendra son cours, sans inconfort, sans insécurité. Pour lui, chaque jour est un jour de plus qu’il faut prendre, la vie ne lui promet rien. Michelle et Eni savent ce qui les réunit et ce qui les éloigne, ils savent que le jour de la séparation viendra. Partir et rester, abandonner et être abandonné.

1

L’avion amorça sa descente sur Athènes.

Il y eut ma peur et le mal aux oreilles.

Il y eut cette lumière intense et éblouissante.

Et le ciel bleu.

Il y eut l’odeur du taxi quand je m’y installai.

L’odeur du cuir imprégné de tabac.

Il y eut cette sensation de liberté que je ressentis.

Et le vent.

Ici, je n’étais personne.

Je tendis au chauffeur de taxi l’adresse griffonnée sur un morceau de papier, une page de cahier déchirée. La femme jeta sa cigarette sur le trottoir, empoigna ma valise et me fit signe de monter. Elle roula en silence pendant que les rues inconnues défilaient devant mes yeux.

Elle gara son taxi sur le bas-côté et s’alluma une autre cigarette avant de descendre du véhicule. Elle déposa ma valise à mes pieds, pointa du doigt le sommet de la colline et dit tu vois les escaliers, c’est ta rue. Rue Sorvolou, une rue étroite et pentue avec un escalier à mi-chemin. Elle passa une main dans ses cheveux courts et dit " étudiante " ?

Mon appartement était au sous-sol d’un immeuble. Petit. Poussiéreux. Sombre. C’était Mahaut qui avait trouvé ce plan pour étudiants. Je déposai ma valise parmi les cadavres de blattes qui jonchaient le carrelage, un carrelage en damier noir et blanc.

Deux pièces. Une cuisine. Une salle de bain.

Deux armoires. Deux tables. Trois chaises. Trois lits.

Mahaut arriverait dans quinze jours. Je tirai ma valise dans la chambre du fond et rangeai mes affaires dans la seule armoire de l’appartement, quelques habits et quelques livres, mon ordinateur et une paire de Dr Martens. L’après-midi tirait sur sa fin et de la fenêtre à barreaux ne filtrait aucune lumière. J’allumai une cigarette et sortis.

Au milieu de la rue, des poubelles s’entassaient, dégueulant de sacs plastiques éventrés. Des chats galeux se figèrent sur mon passage puis s’enfuirent. La rue Sorvolou débouchait sur un carrefour bruyant depuis lequel j’apercevais l’Acropole et l’Olympéïon, un parc et des allées d’orangers. Je traversai le boulevard puis longeai le parc. Je me perdis, revins sur mes pas et trouvai une épicerie au détour d’une ruelle où j’achetai du beurre au lait de brebis et des pâtes. Je traînai un peu puis le soleil faiblit et je repris le chemin de l’appartement. Le vent s’était levé et emmêlait mes cheveux. Le froid pénétrait sous ma veste. Je marchais dans la lumière des lampadaires, un chien errant sur les talons, sa truffe collée sur mon sac de provisions. Il me suivit jusqu’à la porte de l’immeuble.

Les blattes couraient sur le carrelage. Je préparai mon repas en les observant. Le beurre fondait sur les pâtes et dégageait une odeur âcre qui se mélangeait à l’odeur de poussière de l’appartement. Je mangeai assise sur le lit, mon assiette posée sur une chaise, puis je me roulai dans mon duvet bleu électrique sans prendre la peine de me déshabiller. Le bruit des réacteurs ronronnait encore comme un souvenir lorsque mes paupières se fermèrent pour cette première nuit.

© Lucie Braud

© Lucie Braud

Merci, Lucie, pour ce partage. On te souhaite le meilleur ; à présent " BDleaks " suit l’actualité de tous ces beaux projets.

On présente également ton " assoc. " : " Un Autre Monde ", spectacles, lectures, éducation artistique... à découvrir.

http://1autremonde.eu/?fbclid=IwAR3puoxMtM_ZYDOqnECUIgBqJ_bJ6N_EEfAJTM89IejYj26MBLDxbQGJ_8c

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Biblio

" Mimosa ", dessiné par Édith, collection " Noctambule ", éditions Soleil, 2019

" Fébus ", 3 volumes, dessiné par Joseph Lacroix, éditions " l’Atelier In8 ", 2017

" Ferdinand ", collection " Alter Ego ", éditions " In8 ", 2011

" Le Dernier des Mohicans ", dessiné par Cromwell, collection " Noctambule ", éditions Soleil, 2010

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