La confusion des termes : " le populisme "

, par  DMigneau , popularité : 0%

La confusion des termes : " le populisme "

Comment se débrouiller avec la prolifération du terme " populiste " qui interdit toute compréhension des phénomènes qu’il est censé expliquer ?

L’émergence incontrôlée du terme " populiste " dans les controverses politiques et politiciennes depuis quelques années peut laisser songeur. Ce n’est pas tant l’emploi d’un mot stigmatisant dans l’espace de la " dispute publique " qui étonne - nous avons connu " facho " puis " totalitaire " en leurs temps - mais plutôt l’incapacité des " analystes " à prendre leurs distances et à analyser le terme avec un peu de rigueur. Quand on voit qu’on en arrive à vouloir distinguer entre " populisme de droite " et " de gauche ", alors tout peut se dire et son contraire dans une telle confusion.

Naïvement, je croyais depuis mes propres travaux que le " populisme " était au fondement des théories d’extrême droite comme en témoignait la terminologie allemande " Volkisch " (" Volk " = peuple), le journal du parti nazi s’intitulant " Völkischer Beobachter " (" L’observateur populiste ").

Le " peuple " dont il est alors question est un groupe ethnique aux caractéristiques culturelles définies par l’exclusion de tout autre groupe humain.

Le " populisme " serait la défense " des petites gens " d’un « ethnos » contre ses ennemis d’autres origines, ce qui se transpose facilement dans les luttes sociales en ethnicisant les oppresseurs de ce peuple, " juifs " ou " métèques " ou encore " parti de l’étranger ", par exemple les élites mondialisées " apatrides et anonymes " comme l’on disait du côté de Maurras.

À gauche, c’est au nom de ses intérêts de classe que « le peuple » devait être défendu. Le " peuple " dont il est alors question est analysé en termes de position sociale, ses ennemis étant définis par un rapport de domination économique et culturelle.

" Populisme de gauche " est donc une contradiction fondamentale dans les termes, un oxymore pour faire chic. Qu’il y ait une confusion possible entre ces deux formes de " populisme " qu’une lutte sociale ne soit pas toujours exempte de considérations xénophobes, bien sûr, il serait stupide de le nier.

Il y a une certaine " perméabilité " entre ces deux formes de rhétorique puisqu’elles ont un but identique en apparence : défendre les catégories " populaires ". C’est ce que August Bebel appelait le " socialisme des imbéciles " et dont la postérité s’est retrouvée dans le NSDAP (" parti nazi ").

Mais tout ceci n’explique pas pourquoi cette confusion dans les termes, au lieu de se cantonner à l’arène du « combat politicien » et sous la plume des folliculaires, a envahi le discours plus ou moins " savant " des commentateurs.

Une première piste pour comprendre le succès de cette terminologie branlante est à chercher non dans une confusion entre " ethnos " et " demos ", on n’est quand même pas si bête sur " France Culture " et ailleurs, mais dans le profond mépris envers le " vulgum pecus ", le " vulgaire ", la " populace " opposée au " noble peuple ".

Comme on l’a vu ad nauseam lors de l’épisode des " Gilets jaunes ".

Même dans ce qu’est devenue aujourd’hui la " gauche de gouvernement ", le " socialisme " des classes moyennes " intellectuelles " le mépris de classe fait des ravages comme le montre Thomas Piketty dans " Capitalisme et idéologie " (Seuil, 2019).

Si l’on y ajoute le " suivisme " de vocabulaire qui atteint la profession de " commentateur patenté ", on comprend mieux le succès de la terminologie " populiste ". Certes, mais tout cela reste un peu court pour comprendre cette confusion des termes, on ne peut en rester à une simple " réaction épidermique " des commentateurs face à la vulgarité.

Il y a plus.

En fait, cette confusion en un seul terme de tous les ennemis est d’un usage politique redoutablement efficace qui ne peut tromper ceux qui ont connu déjà l’utilisation sauvage d’une autre étiquette pseudo-scientifique, le " totalitarisme " qui a envahi tout le champ intellectuel jusqu’à l’Université et aux programmes officiels de l’enseignement de l’Histoire.

" L’étiquette " permettait de mettre dans une même catégorie les expériences politiques communistes et fascistes sur la seule foi des " ressemblances " de leur organisation politique et de la radicalité brutale de leurs discours, sans prêter aucune attention aux buts poursuivis, c’est-à-dire leurs idéologies.

Le " stalinisme " n’a rien pour se racheter, qui le contesterait ? Mais " l’analyser " comme un pendant exact du nazisme interdit de le comprendre et donc de le combattre réellement.

Pour être plus précis, tant qu’on ne verra de l’expérience soviétique que ses aspects dictatoriaux et terroristes sans en analyser la folle logique de la lutte contre l’asservissement des prolétaires dans le système capitaliste, on se condamne à répéter l’expérience tragique du stalinisme dans toute lutte d’émancipation. Et par la même occasion, on trahit les dissidents eux-mêmes qui ont lutté contre la terreur du pouvoir non au nom de la défense d’un monde ancien ou des " valeurs de la tradition " mais au nom de la liberté et de l’égalité de tous.

Si on se tourne maintenant vers les expériences fascistes, le raisonnement est tout inverse puisque les moyens employés pour arriver à leurs fins ne peuvent être " sauvés " par leur but ultime : le refus des « droits de l’Homme » et la conception ethnique des nations.

Loin d’en être une perversion, leur brutalité est constitutive de leur idéal.

Le concept de " totalitarisme " tire ses origines des " intellectuels " conservateurs catholiques européens qui ont fui « l’Allemagne nazie » dans les années trente vers les États-Unis et qui ont pensé « fascisme » et « communisme » comme des religions politiques qui ne laissaient pas de place au christianisme : des " néo-paganismes ".

La " cheville ouvrière " de la définition du « totalitarisme » est le professeur catholique allemand Waldemar Gurian (1902 - 1954), réfugié d’abord en Suisse puis aux États-Unis en 1937, professeur à l’université Columbia (New-York) où il fit de la " Review of Politics " qu’il y fonda le vecteur des concepts d’ " idéocratie " (règne absolu d’une idéologie) et de " totalitarisme " pour mettre dans une même catégorie les régimes fascistes et communistes.

On peut qualifier Gurian d’intellectuel " organique " de l’Église catholique. Il côtoie à Columbia un autre professeur très important pour la définition du " totalitarisme ", Carlton Hayes (1882 - 1964). Leur travail conceptuel a été réactivé et officialisé pendant et surtout après la seconde guerre mondiale pour être utilisé par la diplomatie américaine quand il s’est agi de transposer la rhétorique du combat contre le fascisme à la lutte contre le communisme dans l’ambiance maccarthyste.

L’opération intellectuelle à laquelle ces milieux intellectuels se livrent se déroule en trois étapes :

- 1 ° ) donner une définition assez restreinte du « fascisme » qui permette d’exclure de ses rangs des mouvements et des régimes traditionnalistes d’extrême-droite tels que " l’Action française " ou le " franquisme " dont les relations avec le catholicisme étaient très étroits par-delà les frictions voire les condamnations ; c’est ce que fit Gurian dès 1931 dans son étude sur " Le Nationalisme intégral en France " bien avant les travaux du professeur René Rémond.

- 2 ° ) ensuite, utiliser la notion de " totalitarisme " pour y diluer des idéologies à forte cohérence et ennemies entre elles et y englober tous les " terrorismes d’État " - « communistes » ou « fascistes » -, les deux religions séculières concurrentes au nom d’une communauté dans les moyens employés pour terroriser leurs populations.

Ils rejoignent alors les analyses d’un Charles Maurras qui faisait de « la Terreur » et des « Jacobins » les inspirateurs d’Hitler et ils absolvent les régimes d’oppression " traditionnalistes " et chrétiens, un Carlton Hayes sera nommé ambassadeur des États-Unis à Madrid en 1942 en signe de rapprochement avec l’Espagne franquiste.

- 3 ° ) enfin, aujourd’hui diluer la notion même « d’idéologie » dans le recours à un seul terme - " populisme " - qui ne s’attache guère plus qu’à la forme et non plus au contenu des mouvements de protestation. En réalité, il s’agit d’invalider toute idéologie en tant qu’idéologie même, au nom d’un " réalisme gestionnaire ", alpha et omega de la politique.

On pourrait peut-être souffler à ces " contempteurs des idéologies " la notion d’ " empirisme organisateur " : " Notre maîtresse en politique, c’est l’expérience ", charge à eux d’en découvrir l’auteur.

Alors, " à qui profite le crime " de l’actuelle confusion intellectuelle ?

Il me semble que l’on peut s’inspirer de l’analyse stimulante de Pierre Serna dans son dernier ouvrage, " L’extrême-centre ou le poison français " (Champ Vallon, 2019) où il reprend une de ses anciennes intuitions : la lutte politique en France ne se réduit pas à un affrontement binaire entre " droite " et " gauche " et leurs extrêmes, mais il faut y intégrer " un centre " et son propre « extrême » dans une configuration triangulaire.

Sans vouloir reprendre toute son argumentation, il m’intéresse ici simplement de mettre cette position d’un " centre " qui se pare des habits de la " neutralité gestionnaire " loin de toute idéologie avouée en relation avec la confusion que je notais au départ de ces lignes.

Loin d’être une position modérée idéologiquement et politiquement, « l’extrême-centre » pratique la même invalidation de ses adversaires politiques, la même brutalité de leur répression, la même imposition d’un credo commun.

Le " 1984 " d’Orwell, c’est cela : une forme " doucereuse " de totalitarisme qui fait l’économie de la violence tant qu’elle le peut. Et pour ce faire, rien ne vaut de s’inspirer de l’emprise religieuse sur les sociétés, de sa capacité à culpabiliser les hommes incapables de reconnaître leur bien et à déléguer l’exercice de la violence au " bras séculier " quand la persuasion insistante ne suffit plus.

Les " Missions " jésuites du Paraguay où les Indiens sauvés de l’esclavage étaient soumis à l’emprise totale du clergé sont un parfait exemple de cette forme de dictature faite pour " le salut des hommes ".

Il n’y aurait donc ni " droite " ni " gauche ", et en disant cela « l’extrême-centre » rejoint les deux autres extrêmes. Il est vrai qu’il est toujours difficile de se battre sur deux fronts, à droite et à gauche, sauf à sortir de la confrontation en en faisant les deux faces d’un même ennemi : le populisme.

Goyet.bruno@gmail.com

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