La Russie peut-elle priver l’Europe d’Internet en sabotant des câbles sous-marins ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

La Russie peut-elle priver l’Europe d’Internet en sabotant des câbles sous-marins ?

Selon la chercheuse Camille Morel, la Russie pourrait bloquer une partie d’Internet et des communications mondiales. Andrew Brookes / Cultura Creative / Cultura Creative via AFP

Jusqu’où s’étendra le conflit Ukraine-Russie ? Alors que le président Vladimir Poutine a fait planer le spectre de " conséquences encore jamais connues " envers ceux qui s’opposeraient à lui, l’hypothèse d’une coupure de « l’Internet » mondial via les câbles sous-marins mérite d’être examinée.

Un retour à " l’âge de pierre " ?

Parmi les différentes menaces que fait planer la Russie envers « l’Occident », celle d’une coupure des câbles sous-marins qui relient les communications mondiales, mérite d’être examinée.

Une option qui pourrait être envisagée dans le cadre de l’escalade des tensions après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Le 15 février dernier, Florence Parly, la ministre française des Armées, alertait déjà sur le " nouveau terrain de rapport de force " que représentent les fonds marins, où se situent les câbles par lesquels transitent les communications téléphoniques et les données « Internet ».

Camille Morel, chercheuse à " l’Institut d’études de stratégie et de défense " à l’université " Lyon-3 ", décrypte pour " Marianne " les risques que le sabotage de ces câbles poserait aux pays occidentaux.

- Marianne : Pouvez-vous expliquer ce que sont ces câbles sous-marins et leur importance ?

Camille Morel : Ils sont indispensables au bon fonctionnement de l’économie et de la société mondiale. Les câbles sous-marins permettent le transit de 98 % des communications internationales, ce qui inclue les échanges téléphoniques ainsi que les données « Internet » qui partent d’un serveur à l’utilisateur final.

Nous parlons de l’ensemble des activités quotidiennes qui nécessitent une connexion ou un transfert de données. Ces câbles relient les continents entre eux et il en existe un peu plus de 420.

Dans cet enchevêtrement, la France est particulièrement bien située. C’est le seul pays d’Europe à disposer de câbles sur sa façade atlantique et méditerranéenne, faisant de notre pays un " hub " important car un point d’arrivée des données qui viennent aussi bien des États-Unis que de l’Afrique.

Ainsi, « l’Europe » est au cœur des échanges mondiaux.

- Marianne : En 2014, la Russie avait coupé des câbles, cette fois-ci terrestres, lors de l’annexion de la Crimée. L’an dernier, un navire océanographique russe a suivi certains câbles qui relient l’Irlande aux États-Unis. Doit-on s’inquiéter d’une possible action russe pour paralyser le monde occidental ?

Camille Morel : Dans l’état actuel du conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine et l’implication des pays occidentaux via les sanctions internationales, cette menace semble peu probable. Mais, dans le cadre d’un conflit internationalisé, c’est quelque chose d’envisageable. Cela fait plusieurs années que les pays " anglo-saxons " abordent cette éventualité.

Ils dénoncent une menace latente de la part de bâtiments russes qui se trouvent dans la Manche, à proximité des côtes américaines et même dans le Golfe de Gascogne.

Ce sont des manœuvres régulières mais jusqu’à présent, il n’y a jamais eu d’acte de sabotage revendiqué ou dénoncé.

Cette présence montre un rapport de force. Mais en cas d’accentuation des tensions, les Russes savent où sont ces câbles et ont la possibilité de les couper.

Ces manœuvres, ainsi que le réarmement des capacités maritimes russes laissent envisager une telle action.

- Marianne : N’existe-t-il pas de système de protection ou de prévention de sabotages potentiels ?

Camille Morel : Les câbles maritimes ont des degrés différents de protection, selon la profondeur.

Plus ils se trouvent à proximité des côtes, plus ils sont protégés, notamment en étant entourés de larges tuyaux. Un système surtout pensé pour éviter les accidents dus à des bateaux de pêche.

Mais dans les fonds marins, on estime qu’ils sont difficilement sujets à ces risques. Ils sont parfois simplement posés au sol.

Un parallèle peut-être fait avec la situation récente aux îles Tonga. Dans cet archipel du Pacifique, un volcan est entré en éruption le 15 janvier dernier. Le câble qui relie l’île au reste du monde a été sectionné et les estimations de réparation sont de quatre semaines.

Pendant ce temps, elle est totalement isolée.

- Marianne : Dans le cas de ce scénario catastrophe, quels seraient les impacts concrets ?

Camille Morel : Il est très difficile d’estimer cela, tout simplement car ce n’est jamais arrivé. On peut faire quelques suppositions. Une partie d’ « Internet » pourrait ne plus être accessible.

L’activité des entreprises ainsi que des banques sera aussi largement touchée.

Tout ce qui relève des échanges téléphoniques, les conversations " WhatsApp " ainsi que les mails, pourrait être bloqué.

Les activités du quotidien également. Par exemple, " Netflix " serait indisponible. Il serait possible de prioriser certaines utilisations pour assurer un minimum de fonctionnement des réseaux, mais cela se fera au détriment d’autres utilisations.

La dépendance au continent américain pose problème car la majorité des données des Européens se trouve " outre-Atlantique ".

Sur le " Vieux Continent ", les câbles terrestres continueraient de fonctionner normalement. Des découplages de données ont été opérés et il existe des " data centers " en Europe qui éviteraient un " black-out " total d’ « Internet ». Mais la plupart des applications et logiciels utilisés par les citoyens à travers le monde restent sur des serveurs situés aux États-Unis.

- Marianne : Les implications sont donc nombreuses. La Russie n’est-elle pas aussi dépendante de l’ « Internet » mondial ? Ne se tirerait-elle pas " une balle dans le pied " en procédant à des coupures ?

Camille Morel : Les pays autoritaires peuvent davantage se permettre de restreindre l’accès à « Internet » à leurs citoyens.

En Russie, le gouvernement tente de se construire un « Internet » souverain et de réduire sa dépendance au reste du monde. On le voit avec la création de ses propres plateformes, aussi bien de « réseaux sociaux » que de vidéos.

Reste à savoir ce qui relève de l’affichage et de la réalité. Je ne pense pas qu’elle soit déjà totalement isolée, mais elle est moins dépendante que les pays européens.

Vincent GENY

Marianne.fr