La Marseillaise à l’école : embrigadement ou éducation civique ?

, par  DMigneau , popularité : 0%

La Marseillaise à l’école : embrigadement ou éducation civique ?

L’apprentissage de " la Marseillaise " dans les écoles a été rendu obligatoire en 2005 (Loi Fillon) dans un contexte très particulier de résurgence du nationalisme [1]. La question du sens à donner à un chant guerrier révolutionnaire peut se poser compte tenu de la teneur des paroles, peu compréhensibles pour des enfants et encore sujettes à polémique chez les adultes [2].

Les années Sarkozy et Valls consacrèrent le retour des " symboles de la République " dans les écoles. A la rentrée 2019, toutes les écoles ont reçu des posters des paroles de la Marseillaise à afficher dans toutes les classes.

Comment répondre à ces injonctions institutionnelles sans " féchitiser " les symboles ?

Pour le dire autrement, comment former les futurs citoyens sans se muer en " catéchiste républicain ", ânonnant des concepts creux aux oreilles des enfants ?

Peut-on dégager quelques idées fortes et intelligibles en redonnant à ce chant toute une historicité qui s’est perdue ?

La tâche est ardue.

Faut-il rappeler que pour les enfants " des quartiers ", " la Marseillaise " c’est exclusivement dans les stades de foot ?

[1] 2005 est une année pivot concernant les questions postcoloniales avec les émeutes des banlieues et la polémique sur le projet de loi portant sur les « aspects positifs de la colonisation ».

[2] Pour un aperçu rapide, lire les pages " wikipedia ".

« La Marseillaise » présente plusieurs caractéristiques historiques qui doivent être distinguées et reliées de façon dialectique. Son étude permet d’éclairer certaines des contradictions de la « Révolution française » et partant, de notre Histoire nationale.

C’est un chant révolutionnaire patriotique écrit par Claude Joseph Rouget de Lisle, capitaine du Génie alors en poste à Strasbourg dans la nuit du 25 au 26 avril 1792, à la suite de la déclaration de guerre de la France à l’Autriche [1].

Son succès tient d’abord et surtout à l’efficacité du chant et de son rythme, plus qu’à ses paroles.

Repris par le bataillon de volontaires marseillais aux Tuileries en août 1992, le chant eut un effet saisissant sur les foules par la gestuelle martiale, sorte de " haka " avant l’heure.

Hervé Luxardo le soulignait : « le moment où ils agitent leurs chapeau et leur sabre en criant tous à la fois " au armes citoyens " fait vraiment frissonner » [2]. Son succès itinérant en fit un chant véritablement patriotique car ils unissaient des Français (les Marseillais dans la capitale) qui, d’un quartier à l’autre à Paris, pouvaient ne pas parler la même langue.

« La Marseillaise » devenu chant national le 14 juillet 1795 jusqu’en 1804, consacre l’idée d’une citoyenneté nationale dans une France multiculturelle. La « nation » ne pouvait pas avoir - à l’époque - de fondement ethnique ou culturel ; elle fut d’abord un projet politique de régénération civique, bien exprimée par l’expression « enfants de la patrie ».

Les « enfants » - quel que soient leurs origines - sont des citoyens « en devenir ».

Mais le « nous » se construit en affrontant aussi un ennemi : les monarchies européennes coalisées.

Le titre original de « la Marseillaise » est explicite : " Chant de guerre pour l’armée du Rhin " ou " Chant de marche des volontaires de l’armée du Rhin ".

A l’origine, c’est donc bien un chant guerrier, créé pour mener une guerre défensive (« Contre nous de la tyrannie, L’étendard sanglant est levé »).

Plus fondamental, « la Marseillaise » consacre le temps du « citoyen soldat » ; une idée qui essaima dans toute l’Europe et le monde au cours du XIXème siècle.

« Aux armes citoyens ! » entonne le refrain.

« La Marseillaise » incarne, en effet, une " révolution copernicienne " dans l’art de faire la guerre [3].

« Liberté, Liberté chérie, Combats avec tes défenseurs ! » : pour la première fois dans l’Histoire, on ne combat plus pour le prince mais pour des idées.

La citoyenneté (masculine) est intrinsèquement liée au « service militaire » et le restera jusqu’en 1995. « Tout est soldat pour vous combattre » : l’idée de « peuple » s’incarne dans la levée en masse de centaines de milliers de conscrits.

Sans surprise, le nombre de combattants, inédit en Europe pour l’époque, et la détermination des soldats volontaires à vaincre ces « phalanges mercenaires » firent la différence sur le champ de bataille.

Ce n’est pas un hasard si la victoire de Valmy en septembre 1792 entraîna dans son sillage la proclamation de la 1ère République. La levée en masse des « citoyens-soldats », le primat de la conscription sur le mercenariat donna le coup d’envoi aux guerres idéologiques pour l’avènement d’un nouvel ordre mondial.

« La Marseillaise » est aussi à l’évidence un chant nationaliste.

Le « nationalisme » est une idéologie difficile à appréhender pour des élèves de cycle 3. Le nationalisme « sacralise la nation » alors que l’ancien régime sacralisait Dieu et le Prince.

L’idée simple à faire passer (forcément réductrice) est que « la nation » passe avant tout et exige alors qu’on se batte et meurt pour elle.

« Quoi ! ? des cohortes étrangères Feraient la loi dans nos foyers ! » : l’aspect xénophobe des paroles embarrasse et a créé de nombreuses polémiques mais il ne peut malheureusement pas être éludé.

Dans « la Marseillaise », le « sang impur qui abreuvent nos sillons » est bien celui de la figure de l’étranger, « féroces soldats venus jusque dans vos bras égorger vos fils, vos compagnes ».

De multiples sources écrites attestent que la « Liberté », héritage fort de la Révolution, se trouve assimilé symboliquement à la « Nation » [4], agressée par ces « horde d’esclaves, de traîtres, de rois conjurés ».

La mobilisation des conscrits implique une propagande intensive et une " animalisation " de l’ennemi. Le « sang impur » n’est pas l’objet de sépultures mais de charniers, alors que sous l’ancien régime, la guerre était l’affaire de la « noblesse d’épée » et d’une armée de métier.

Nourrir et motiver une armée de mercenaires impliquaient des discours de légitimation mais pas de propagande idéologique.

Mourir pour une cause, ce pendant des mobilisations militaires modernes, dont le prolongement contemporain se trouve aujourd’hui incarné dans les « guerres asymétriques » et l’expansion du terrorisme (compris comme « arme du faible », nonobstant toute idéologie), doit sans doute être éludé auprès des jeunes élèves ou présenté avec circonspection.

Mais le « nationalisme » doit être présenté, sans jugement de valeurs, comme un fait historique, social et politique majeur, une clé pour la compréhension du XIX et XX siècle.

Mais l’objectivité pousse à ne pas en occulter l’aspect destructeur et le fait que le « nationalisme » n’a pu se construire idéologiquement que contre " l’Autre ", la figure de l’étranger.

Nous oublions souvent que cette idéologie était partagée par tous les belligérants des deux guerres mondiales, quelle que soient ses déclinaisons nationales (acceptables ou pas).

Retenons tout de même, pour bien " périodiser " les choses, que la figure de « l’étranger » comme « ennemi de la nation » fut le fruit de l’agression des monarchies coalisées.

Les révolutionnaires initialement accueillirent " à bras ouverts " les étrangers sur le sol français car ils étaient susceptibles de porter la révolution partout dans le monde.

« La Marseillaise », chant nationaliste, est aussi - par un saisissant paradoxe - un chant révolutionnaire internationaliste.

A travers elle, la France s’est érigée en « Patrie pour la révolution universelle » [5]. Les guerres napoléoniennes ravagèrent l’Europe, à la fois au nom des idéaux de la « Révolution française » (par la propagande) et contre ces idéaux.

Napoléon, qui n’a pu se maintenir au pouvoir que par la mise en scène de ses victoires, était pour tous les Européens l’incarnation de cette « tyrannie » dénoncée par « la Marseillaise ».

Le « congrès de Vienne » mena au retour de la monarchie en France, au redécoupage de l’Europe et de l’Amérique du Sud.

Napoléon voulut « l’Empire », il contribua - au contraire - à l’émergence d’un " ethno-nationalisme " qui allait ensanglanter le XIXème et le XXème siècle.

Par son caractère subversif, « la Marseillaise » fut reprise et popularisée dans le monde par les révolutions de 1830, 1848 et pendant « la Commune ».

Une adaptation russe fut entonnée par les « bolchéviques » en 1917.

En 1931, certains Espagnols républicains, ne connaissant pas leur nouvel hymne (" Himno de Riego ") accueillirent le nouveau régime en chantant « La Marseillaise », dans une version espagnole ou catalane.

Mao la fit chanter lors de la " Longue Marche " en 1935 et elle fut enseignée dans les écoles jusque dans les années 70.

Pendant la période de la décolonisation, « la Marseillaise » fut systématiquement entonnée dans les réunions publiques par les Africains, à la fois par ceux qui voulaient donner des gages de fidélité à la France (non sans arrière-pensées) et les « nationalistes » qui en avaient saisi la nature profondément subversive.

Aujourd’hui, c’est un des rares hymnes nationaux que les étrangers reconnaissent.

Ces différentes dimensions mènent bien sûr à de multiples interprétations de « la Marseillaise ». Elles permettent de comprendre pourquoi « la Marseillaise » est repris par tous, en France et dans le monde, à " droite " et à " gauche " de l’échiquier politique, par les " modérés " et les " radicaux ", les opprimés et les dominants, les « nationalistes » et les « internationalistes », les « progressistes » et les « réactionnaires ».

A l’école, les idées fortes pour lui donner sens sur un plan historique pourraient donc être celles-ci :

« La Marseillaise » est notre hymne national chantée lors des commémorations des grands évènements de notre Histoire.

Initialement, « la Marseillaise », écrite par Rouget de Lisle en 1792, fut un chant patriotique qui unissait les Français au sein d’une nation multiculturelle (on ne parle pas la même langue) par un projet politique révolutionnaire : le triptyque « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Aujourd’hui, la langue française unit des citoyens aux origines multiples, la « citoyenneté française » s’acquiert par l’adhésion à ses valeurs. Mais, historiquement, le « prix du sang » avait son importance.

« La Marseillaise » était en effet un chant guerrier et nationaliste car tout citoyen " homme " était aussi un soldat prêt à être mobilisé et mourir pour sa patrie face à ses ennemis.

Avec les guerres révolutionnaires, coloniales et nationalistes (les deux guerres mondiales), on ne se battait plus pour un prince, mais pour des idées (bonnes ou mauvaises), telles que : « la liberté », les « injustices sociales », « la nation », « la race », etc.

« La Marseillaise » est aussi un chant universel qui parle à tous car elle appelle à lutter contre toutes les formes d’oppression.

Pour cette raison, elle a été populaire partout dans le monde.

tiptop

AgoraVox

Notes :

[1] Je ne rentrerai pas ici dans les détails de sa création et de sa diffusion, connue et bien renseignée.

[2] Noiriel Gérard, " Une histoire populaire de la France ", Marseille, Agone, 2018, p. 276.

[3] Un fait complètement occulté dans les manuels d’Histoire, j’encourage à lire Cabanes Bruno, " Une histoire de la guerre - Du XIXe siècle à nos jours ", Paris, Le Seuil, 2018.

[4] « La liberté fut vite assimilée par la suite à la sacralisation de la propriété privée. » Piketty Thomas, " Le capital " au XXie siècle, Paris, Seuil, 2013.

[5] Collectif, Histoire mondiale de la France, Paris, Le Seuil, 2017, pp. 421‑423.