La Corée du Nord a-t-elle vraiment la bombe H ?

, par  DMigneau , popularité : 66%

La Corée du Nord a-t-elle vraiment la bombe H ?

La Corée du nord a annoncé, le 6 janvier, avoir réalisé son premier test de bombe à fusion thermonucléaire, revendiquant même une « bombe H de la justice ». Mais si les données sismiques confirment une explosion souterraine, survenue près des sites des précédents essais nucléaires nord-coréens (en 2006, 2009 et 2013), la plupart des spécialistes doutent qu’il s’agisse d’une bombe H.

Le premier essai d’une bombe H a été réalisé par les États-Unis en 1952 © DR

La raison de ce scepticisme est que la magnitude de la secousse sismique détectée est trop faible pour une bombe à hydrogène : elle est estimée à 4,85 par l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires (ou CTBTO en anglais) ce qui serait compatible avec une explosion équivalente à une dizaine de kilotonnes de TNT, la moitié de la puissance de la bombe A au plutonium larguée sur Nagasaki en 1945.

La charge explosive était donc très probablement beaucoup trop petite pour correspondre à une bombe H qui aurait produit une explosion beaucoup plus puissante.

Dans une bombe A, on amorce une réaction de fission en chaîne dans laquelle des noyaux d’atomes d’uranium enrichi ou de plutonium entrent en collision et se cassent en noyaux plus petit, libérant de l’énergie.

Dans une bombe H, on utilise comme amorce une bombe A pour déclencher une réaction dans laquelle des atomes d’hydrogène fusionnent. L’énergie libérée est des centaines ou des milliers de fois plus grande que celle d’une bombe à fission.

Quel type de bombe exactement a fait exploser la Corée du Nord ?

Scott Kemp, physicien nucléaire au MIT, interrogé par la revue Science, pense que même la CIA ne la sait pas vraiment : « Une possibilité est que la Corée du nord a testé une amorce, autrement dit une bombe à fission miniaturisée utilisée pour lancer la réaction de fusion d’une bombe à hydrogène, explique-t-il à Science. Dans cette hypothèse, il se peut qu’il n’y ait pas eu du tout de partie bombe à hydrogène [dans l’essai du 6 janvier] ou qu’elle n’ait pas fonctionné. »

Si ce scénario est juste, la Corée du Nord est encore loin d’avoir la bombe H, contrairement à ses affirmations. Mais on sait aussi que Pyongyang ambitionne de se doter de l’arme thermonucléaire et a sans doute commencé à mener des recherches en ce sens. C’est pourquoi certains experts avancent une autre hypothèse, explique la revue britannique Nature : l’engin testé le 6 janvier ne serait pas une bombe atomique « classique », mais une bombe à fission « dopée » par des isotopes d’hydrogène, tritium et deutérium ; ces derniers peuvent fusionner pour libérer des neutrons qui augmentent la puissance de la réaction de fission.

L’intérêt militaire d’une bombe dopée est qu’à puissance égale, elle est plus petite qu’une bombe à fission classique et, de ce fait, peut être placée plus facilement dans une ogive de missile. De plus, construire un tel engin constitue une étape vers la bombe H convoitée par la Corée du Nord.

Ces différentes hypothèses sont pour l’instant purement spéculatives. Le seul moyen scientifique d’en savoir plus serait de détecter le xénon issu de l’explosion souterraine et de mesurer les proportions des différents isotopes. De telles mesures pourraient confirmer ou infirmer l’hypothèse de la bombe dopée ; elles pourraient aussi indiquer si la bombe testée fonctionnait au plutonium ou à l’uranium enrichi.

Les experts supposent que les précédents essais utilisaient le plutonium dont dispose le pays, mais ils soupçonnent aussi que la Corée du Nord a un programme d’enrichissement de l’uranium, même si cela n’a pas été prouvé.

Cependant, il n’est pas du tout certain que les mesures de xénon vont réellement éclaircir la situation. En effet, elles doivent être effectuées dans un court délai, la demi-vie de l’un des principaux isotopes du xénon étant d’un peu plus de deux jours. Le CTBTO, l’organisation chargée de contrôler le respect du traité interdisant les essais nucléaires, dispose d’un réseau d’instruments de mesure. Mais en 2013, l’organisation internationale n’avait détecté le xénon que plus d’un mois après l’essai, ce qui ne permettait plus d’avoir une signature précise de l’explosion et de déterminer si la bombe testée fonctionnait à l’uranium ou au plutonium.

Le Japon, la Corée du sud et les États-Unis ont aussi leurs propres détecteurs, mais les informations qu’ils recueillent n’ont pas été rendues publiques en 2013 et il en sera probablement de même cette fois-ci. Il se peut que les services de renseignements des différents pays puissent obtenir d’autres informations, mais elles risquent également d’être tenu secrètes.

La difficulté à vérifier la crédibilité de l’annonce constitue l’un des ressorts du probable coup de bluff nucléaire.

Michel de Pracontal

MediaPart