La Chimère Populaire

, par  DMigneau , popularité : 0%

La Chimère Populaire

Chimère d’Arezzo (sculpture étrusque en bronze) © Photographie par Raffaello Bencini / RMN-GP

Pourquoi certain·es d’entre nous se sont inscrit·es à la " Primaire Populaire " et envisagent désormais de ne pas y voter ?

Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d’analyse politique sur l’évolution d’un choix électoral - parce que la trajectoire de l’électorat est mouvante, n’en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.

Tout d’abord, comme beaucoup, je pense tout simplement que je me trouvais dans " la cible " de l’opération : un électeur " de gauche ", sensible aux questions climatiques et sociales, désireux de radicalement et frontalement s’opposer au système " néolibéral " et capitaliste actuel, et qui a envie d’une " vraie " politique de Gauche.

J’ai donc fini par m’inscrire à la " Primaire Populaire ", par curiosité, après avoir suivi l’affaire de loin, avec un intérêt mêlé de perplexité.

D’une certaine manière, ma fibre politique avait été " titillée " par l’initiative. Je n’ai pas été " totalement galvanisé ", mais me suis dit que sur le principe, ce genre de chose pouvait fonctionner et faire émerger " autre chose ".

Sans naïveté, mais avec espoir.

Pour être parfaitement sincère, j’ai même participé à une rencontre avec l’une des organisatrices et je pense à ce titre - et c’est important - que les motivations et les positionnements des organisatrices et des organisateurs de cette " primaire " ne sont pas forcément similaires ; leurs personnalités et leurs parcours plaident pour cette hypothèse - mais je ne souhaite pas passer du temps ici sur ce sujet.

En revanche, j’ai vite eu quelques doutes : il y a plusieurs choses que je ne comprenais pas.

Sur le site, certaines explications manquaient de clarté et le fonctionnement semblait par moment " chercher un peu sa voie ". Quand je posais des questions - et croyez-moi, j’en ai posé ! - on me disait de lire le site.

Quand je disais que je n’y trouvais pas de réponse, on me disait de le relire ou de ne pas hésiter " à poser des questions " (?).

On retrouve ici le syndrome du " mauvais prof " qui te propose de lire les polycopiés quand tu dis qu’il y a un truc que tu ne comprends pas très bien sur le polycopié, mais bon passons - après tout le sens de la pédagogie et de l’explication n’est pas donné à tout le monde.

Et j’avais fini par me dire que je n’étais peut-être pas assez intelligent pour comprendre, que je n’avais pas bien lu. Etrangement, je ne comprenais pas ce manque de clarté : j’avais l’impression de glisser sur un langage opaque, abreuvé de mots-clés qui ne fonctionnent pas nécessairement ensemble.

Qu’à cela ne tienne : j’ai fait " contre mauvaise fortune bon cœur " et ai simplement attendu d’y comprendre " quelque chose ". Hélas, au fur et à mesure, j’ai eu l’impression que les discours officiels de cette " primaire " changeaient au gré des opportunités stratégiques ou médiatiques.

Et en tant que " chercheur en analyse du discours ", ce sont des choses qui éveillent immédiatement mon attention : si les mots-clés ne sont là que " pour attirer les badauds " et donner l’impression d’une cohérence, sans que le fonctionnement ne rayonne par sa clarté, c’est qu’il y a " un hic ".

En politique comme ailleurs, les mots se tissent ensemble pour faire " discours " - et ces discours traduisent des représentations auxquels on peut avoir accès. Sauf si une forme de " novlangue " les tapissent et les dissimulent. Et pour paraphraser la grand-mère de Martine Aubry (qui n’est pas encore candidate à la présidentielle - Martine Aubry, pas sa grand-mère) : " Quand c’est flou, y a un loup ".

Et quand un loup entre dans la bergerie d’une Gauche affaiblie, il y a lieu de se poser de sérieuses questions.

J’ai eu l’impression que les règles étaient floues ou pire : qu’elles se modifiaient au fur et à mesure.

J’ai également eu l’impression que les militant.e.s de cette " primaire " ne s’en émouvaient pas plus que cela, parce que " l’union de la gauche " vaut bien, peut-être pour ces militant.e.s, quelques entorses ou qu’au final, cela ne leur paraissait pas être un sujet important, ce qui est assez normal...

En effet, pour cette " primaire ", ce qui compte c’est " l’union ", quoi qu’il en coûte, en dépit des programmes, des logiques politiques, des engagements ou de certains principes éthiques élémentaires.

Je n’ai pas toujours pas compris l’apparition - ou la disparition - de certain.e.s candidat.e.s, ou bien le maintien d’autres candidat.e.s " contre leur gré ". Et ça, j’en suis désolé, ça n’a plus rien de " démocratique " pour moi.

En tout cas, ça entaille cette dimension démocratique.

Qui établissait les règles ?

Qui les faisait changer au fur et à mesure ?

Quand un parti politique établit des règles, il se réunit, il travaille, il établit des commissions qui obéissent au « jeu démocratique ». Quand un groupe d’individus opère cela à partir d’une initiative privée qui n’a de " transparent " que son objectif ultime et pas la manière d’y arriver, ni de traiter les données des inscrit.e.s, il me semble que ça rend l’affaire difficilement légitime.

Passons, si j’ose dire.

Je ne nie pas la foi des candidat.e.s engagé.e.s de bonne foi dans cette " primaire " - pas plus que je ne nie pas la bonne foi de certain.e.s des organisateur.ices.s et militant.e.s de cette " primaire ", très sincèrement. Mais de facto, il ne reste comme candidat.e.s prêt.e.s à participer qu’Anna Agueb-Porterie, Charlotte Marchandise, Pierre Larrouturou et Christiane Taubira qui n’a toujours pas dit, à l’heure où j’écris ces lignes, si elle reconnaîtrait effectivement le résultat du scrutin.

Les autres candidat.e.s sont " non consentant.e.s ", mais quand même inscrit.e.s. " Exit " donc la logique de « consentement démocratique ».

C’est plus qu’inquiétant, mais admettons.

J’ai commencé à me sentir sérieusement en désaccord frontal face aux discours qui délégitimaient les partis et leurs militant.e.s comme si leur travail et leur engagement ne comptait pas et que la démocratie pouvait très bien s’en passer.

Ce diagnostic est " archi-insultant ", d’où qu’on parle, quand on sait que les partis se mobilisent pour permettre la vitalité de la vie démocratique, et que cette vitalité est possible grâce à eux, grâce à un travail acharné sur le terrain, grâce à des opérations de longue haleine, depuis plusieurs mois et plusieurs années.

En outre, le désengagement de certain.e.s candidat.e.s, ainsi que la grande mascarade de la candidature de Taubira, ont fini par " cimenter " mon avis sur la question.

Sans même parler de la fameuse vidéo d’un organisateur, largement commentée déjà, et qui est totalement indéfendable.

Pour revenir sur la candidature de Christiane Taubira, il me semble toujours difficile à comprendre qu’une ancienne ministre de François Hollande, qui s’est assez largement tue pendant le quinquennat d’Emmanuel Macron et n’a pris position contre aucune de ses réformes « ultralibérales », descende désormais de " l’Olympe " pour réveiller nos espoirs.

N’oublions pas qu’il y a, derrière, le " Parti Radical de Gauche " - qui n’a de " radical " que le nom - dont le positionnement politique n’a rien à envier à celui d’ " En Marche ".

Si le but est d’avoir la politique de Macron habillée de citations d’Edouard Glissant, c’est hors de question. Et pour être parfaitement clair, je suis évidemment sensible à l’ethos discursif de Christiane Taubira, à ses déclarations séduisantes et au fait qu’au-delà même de la symbolique, il serait plus qu’impérieux que la France puisse compter, au sommet de son Etat, une femme " racisée ".

Mais s’il ne faut parler que de cette symbolique et de ces implications politiques, si je peux me permettre d’émettre un avis d’électeur (et uniquement d’électeur), je préfèrerais largement voter pour Rokhaya Diallo (et si elle se présentait en 2027 ?).

Mais revenons à notre sujet central.

Il y a chez les militant.e.s de chaque parti des gens qui bossent, qui " labourent " le terrain, qui parlent aux citoyennes et aux citoyens, qui élaborent des programmes. Et tout cela, on ne peut pas juste l’évacuer d’un revers de main, par le truchement d’une mauvaise analyse politique, ou par un " hold-up " en forme de " happening " électoraliste, sur une modèle de la " startupisation " du vote.

Même, et surtout si on veut " l’union de la gauche ".

Mais arrêtons-nous un instant : la " gauche ", c’est quoi ?

C’est quoi être " de Gauche " ?

C’est quoi être d’accord sur " l’essentiel " ?

C’est quoi " l’essentiel " ?

La méthode ?

Les objectifs ?

Un " socle commun " vendu comme validé par les partis, alors que visiblement cela n’a jamais été le cas, de l’aveu des partis en question, alors que le site de la " Primaire Populaire " vante le contraire ; il y a donc forcément quelqu’un qui ment dans l’affaire !

La gauche " d’accord sur l’essentiel ", donc sur les slogans et les déclarations d’intention, c’est cinq ans de François Hollande auxquels se sont ajoutés cinq ans d’Emmanuel Macron, soit dix ans de " néo-libéralisation " à marche forcée qui feraient presque passer le quinquennat de Nicolas Sarkozy pour une époque meilleure ce qui constitue un évident mirage.

Choisir un programme, ce n’est pas comme rentrer dans un parc d’attraction et se dire qu’on fera les manèges qu’on a envie de faire en fonction de l’humeur, de la file d’attente ou " du temps qu’il va faire ".

Ni à " gauche ", ni ailleurs en politique.

Choisir un.e candidat.e, ce n’est pas " faire ses courses " ou " s’amuser avec une appli " sur son " smartphone ". Il en va quand même - excusez du peu ! - de l’avenir d’un pays, mais surtout du sort subi par des populations qui subissent de plein fouet précarité, discriminations, racismes, fragilité économique et, bien sûr, les effets déjà palpables du " changement climatique ".

L’heure est suffisamment grave pour choisir un programme d’action de Gauche, pas un programme de communication de " gauche " ou de " socle commun ".

Je comprends l’envie de vouloir une union, vraiment ; j’ai eu la même. Mais aucune élection n’a montré que plus il y avait de candidat.e.s " à gauche ", moins le total des pourcentages était élevé ; c’est même l’inverse ! En fait, la campagne a besoin des dynamiques des candidatures pour fonctionner ; c’est un principe démocratique fondamental.

Au final, cette " primaire " pour " l’union de la gauche " se bat non plus contre la droite, mais contre les partis de Gauche et leurs programmes réfléchis et soupesés (pour beaucoup d’entre eux, en tout cas).

Et ça, c’est résolument anti-démocratique : je n’ai pas envie que les campagnes soient pilotées par des initiatives privées, aux mains de quelques personnes qui essaient de coloniser l’espace politique comme Elon Musk souhaite coloniser Mars.

Notre pays subit déjà bien assez de privatisations dangereuses comme cela ; inutile d’en ajouter une à propos de ce qui fait son cœur - un cœur déjà suffisamment mal au point pour ne pas avoir à en rajouter.

Si vous voulez " unir la Gauche ", engagez-vous dans un parti. Militez, entrez dans un syndicat, créez une organisation ou une association.

" Faire de la politique ", c’est " bouger la démocratie " et motiver des dynamiques. Pas créer une " start-up " dont la gestion des données pose d’ailleurs énormément de questions et dont on entendra probablement encore parler.

Albin WAGENER,

Enseignant-chercheur en analyse de discours et communication

Blogs.mediapart.fr

Post-scriptum : pour répondre à Christiane Taubira d’ailleurs, la " Primaire Populaire ", ce n’est pas " le peuple qui s’invite à table ". C’est plutôt " un pote d’un pote qui s’invite à l’apéro, apporte une bouteille de vin déjà entamée et part en dernier, en mode pénible, alors que tu avais prévenu vouloir organiser un truc qui ne finit pas trop tard ".