" LA " question balinaise

, par  DMigneau , popularité : 70%

" LA " question balinaise

A ma question – « LA question » - « Combien de temps, combien de générations faudra-t-il pour que s’évanouissent à jamais cette civilisation, cette culture, ces traditions ancestrales ? » mon ami Lempot, 37 ans, Balinais de simple extraction comme il le dit avec fierté, me répondit calmement, les yeux dans les yeux « It twill last for ever ».

A ma question – «  LA question » - « Combien de temps, combien de générations faudra-t-il pour que s’évanouissent à jamais cette civilisation, cette culture, ces traditions ancestrales ? » mon ami Lempot, 37 ans, Balinais de simple extraction comme il le dit avec fierté – sa caste, celle des Sudra, étant la quatrième et dernière de la hiérarchie hindouiste -, de peau sombre – « Look at my skin, Claude ! » – mâtinée de superbes tatouages qui l’ « habillent » si bien, Lempot me répondit calmement, les yeux dans les yeux « It twill last for ever ». Notre culture, nos traditions continueront à se perpétuer à jamais. Calmement et fermement. Il est ainsi Lempot, placide et confiant. Comme beaucoup de Balinais.

Depuis, je médite encore et encore cette réponse. Je la médite en courant les routes, en visitant les villages et les temples abandonnés, en marchant le long des rizières, en admirant les trois villages en contrebas de notre maison, Sekar Gunung, - « La Montagne des Fleurs » - duquel nous dépendons ; « Batu Gunung », la Montagne des Roches, les bien nommées et « Tibu Laké » dont le sens m’échappe encore.

Ce dimanche matin, justement, empruntant un chemin pentu en diable non loin de notre maison, j’ai eu le bonheur de découvrir, « au bout d’lé rout » comme prononçait ma grand-mère maternelle, avec son accent morvandiau, un temple modeste où venait d’arriver une petite communauté en habit de cérémonie.

Surprise totale des uns et de l’autre !

Le plus grand et le plus délié de ces élégants hindouistes s’est approché de moi avec les siens pour me saluer d’abord, pour s’excuser ensuite de ne pouvoir s’exprimer en anglais – et moi itou en bahasa indonesia – avant de me demander quelle était ma nationalité. « Perancis ».

En gesticulant, j’ai même réussi à leur expliquer que « saya rumah », ma maison, se trouvait là-haut, en allant vers le grand temple du Mont Lempuyang. J’aurais pu, j’aurais dû rester un moment avec eux, mais n’ai pas osé, devinant que l’heure de la cérémonie allait bientôt sonner. Alors, en chœur, ils m’ont salué d’un vibrant « Selamat Jalan » que l’on peut traduire par « au-revoir et bonne route ». Ces termes de politesse, leur usage spontané et constant, m’a fait penser à l’exquise civilité nipponne, à ces « Tadaima » saluant le retour au bercail…

Et je médite la réponse de Lempot en observant ces visages toujours souriants, ce peuple toujours avenant. Avant-hier, par exemple, j’ai croisé un très vieux prêtre dont j’ai tiré le portrait, des dizaines d’enfants qui tous m’ont salué avec un grand sourire par des « Hello » ou des « Selamat bagi » - il était encore tôt -, j’ai vu plusieurs cérémonies rassemblant parfois des centaines de croyants qui au bord de la plage en face d’un temple connu dans toute l’île pour raviver la fertilité féminine, qui dans le village de Sidemen, qui ce cortège marchant sur la grand route avec cymbales et gongs.

Tous, je dis bien tous portaient l’habit traditionnel blanc pour les hommes, avec souvent cette veste immaculée à la Nerhu, - souvenirs, souvenirs – les femmes avec leur chemisiers de dentelle blanche et leur sarong aux chatoyantes couleurs. De dignité, j’ai déjà parlé. Mais c’est leur beauté qu’il faudrait encore et encore marteler.

Ce peuple respire la beauté. Cette île fourmille de beauté. Et de paix.

Cependant, elle vit, elle vit intensément. Je l’ai constaté hier matin en refoulant les allées du marché d’Amlapura, capitale endormie de la province de Karangasem.

Au rayon fruits et légumes, quelle profusion ! Des dizaines d’entre eux me sont inconnus. Et quelles formes, parfois « biscornues », quelles couleurs !

Grimpez l’escalier pour voir au premier étage tous ces étals de petits paniers d’offrandes et autres décorations rutilantes pour cérémonies à venir tenus, je suppose, par des ibu – femmes, dames – hindouistes. Au demeurant, la majorité de ces boxes où l’on peut acheter pour trois sous des tongs, chemises, tissus, maillots de bain, parures, - j’oublie le rez-de-chaussée et toutes ses nourritures terrestres – est tenue par des marchandes musulmanes légèrement plus réservées m’a-t-il paru que leurs consœurs.

Autant la Chine, que je fréquente depuis 52 ans, m’est familière – sans en saisir tous les codes, il m’est possible parfois dans percer certains secrets - autant Bali m’est encore insaisissable et c’est tant mieux.

Apprendre la langue est une urgence. Hier, en disant simplement au vieux prêtre « j’ai 74 ans, et vous ? », nous aurions su tous deux lequel d’entre nous était le plus vénérable… Manger balinais, - j’y reviendrai -, partager et encore partager.

C’est pourquoi le choix de poser mon sac là-haut, dans notre Under Lempuyang Retreat, loin, très loin des premiers touristes, près, très près de la nature et de quelques paysans du coin, Dayat en tête, m’apparaît de plus en plus comme la meilleure des solutions pour vivre, disons, les dix années à venir. C’est aussi la durée de vie de mon nouveau passeport.

PS. Quelqu’un de la rédaction pourrait-il m’aider à enlever la soi disant destination " Les musulmans en Chine " que je traîne comme un boulet ? merci d’avance !

Claude HUDELOT

MediaPart